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Déesse des petites victoires

Titre : La déesse des petites victoires

Auteur : Yannick Grannec

Éditeur : Anne Carrière

Comment parler de la perfection faite littérature ?

Commençons par l’histoire dans laquelle nous allons suivre, en parallèle, deux relations humaines fortes :

La première dépeint les relations, tantôt conflictuelles, tantôt amicales voire parentales, entre la veuve du génie mathématicien autrichien Kurt Gödel, Adèle, et une salariée de l’université de Princeton, Anna. Cette dernière a été chargée par le directeur de l’université de récupérer auprès de la veuve, en maison de retraite hospitalisée, les manuscrits de son défunt mari sous prétexte de leur valeur de patrimoine mathématique mondial. Toutes les précédentes tentatives de l’université s’étant soldées par autant d’échecs cuisants.

La seconde relate les relations entre Adèle et Kurt et va largement au-delà, nous transportant de leur rencontre en 1930 à nos jours en passant par la montée du nazisme, la fuite vers les Etats-Unis, l’installation et la vie outre-Atlantique.

La première est faite de dialogues entre les deux femmes qui n’ont certes pas le même âge ni eu la même vie mais qui partagent une certaine franchise et une répartie acérée.

La seconde nous en apprend autant sur la relation entre Adèle et Kurt que sur l’évolution du monde sur une cinquantaine d’année et jette un éclairage intéressant sur la période trouble 1930-1945.

Les deux nous font découvrir les personnages hors du commun qu’étaient Adèle et Kurt Gödel.

Continuons par la construction du roman :

Elle alterne un chapitre consacré à la relation entre Adèle et Anna et cette attraction/répulsion qui va sous-tendre leur attraction l’une pour l’autre avec un chapitre consacré à l’histoire d’Adèle et de Kurt. Et au fur et à mesure qu’on tourne les pages, on se demande sur qui l’auteure a voulu vraiment écrire : est-ce Kurt son personnage principal ou Adèle ? Est-ce l’absent dont on parle à chaque ligne qui est plus important ou celle qui a partagé sa vie (mais pas trop son œuvre) et nous en narre les différents épisodes ?

Achevons par le style :

C’est un premier roman ? Vivement le prochain parce que le style est véritablement maîtrisé. Il n’y a pas un mot mal placé, un paragraphe ou un chapitre de trop. Je ne jouerai pas cette fois au jeu des extraits, il y en aurait trop à mettre : il faudrait presque citer tout le livre (je vous concède que je me laisse un peu emporter par mon enthousiasme mais au diable le raisonnable). C’est si rare et pourtant si bon d’avoir cette impression de perfection en littérature mais Yanick Grannec a réussi à me la procurer et c’est bien là le plus petit de ses exploits.

On prend un plaisir infini à papillonner de l’Histoire aux histoires (celle d’Adèle, celle de Kurt, celle d’Anna). Ce livre recèle une part d’universalité et regorge d’humanité.

Si d’aucun pourrait tenter de reprocher au livre de ne faire qu’effleurer bon nombre d’évènements ou de personnages, il s’agit d’un faux reproche. Yannick Grannec, de par l’ampleur de la tâche qu’elle s’est aliénée, ne peut pas aller au fond de tout ce qu’elle veut mais elle sait, ô combien !, admirablement et subtilement ébaucher chaque caractère et chaque situation pour n’en retenir que la substantifique moelle.

Petite note légère :

Parce que je ne m’étais jamais interrogé sur ce sujet, j’ai découvert dans ces pages l’origine d’un mot aujourd’hui détourné de sa source première même si on en cerne bien la déviation à savoir « péripatéticienne », initialement adjectif qui décrivait la méthode philosophique d’Aristote et dans le livre celle mathématique de Kurt Gödel et physique d’Albert Einstein : penser en se promenant !

Seconde note légère :

Mais qu’ont donc les auteur(e)s en cette rentrée littéraire 2012 à nous proposer des fictions biographiques ? En tout cas, que ce soit pour « la déesse des petites victoires » ou pour « ciseaux », je ne peux que me féliciter de la lubie dont ont été saisi Yannick Grannec et Stéphane Michaka.

Et merci à Anne Juliette de la Librairie Longtemps pour ce judicieux conseil de lecture.

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