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politique du tumulte

Titre : La politique du tumulte

Auteur : François Médéline

Éditeur : La manufacture de livres

Et c’est génialement jouissif et noir. Le style est direct et percutant mais sait rester très agréable et ne néglige pas une certaine dose d’humour. C’est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains où un chat s’appelle un chat et une prostituée s’appelle une pute. C’est une fiction réaliste et c’est de là que surgit le trouble, le côté sombre : on se dit que tout cela n’est pas de l’espionnage à la James Bond d’où tout réalisme est absent (je parle des films), on est sur du barbouze de haut vol. Franchement, si vous n’êtes pas pudibond et que vous avez quelques affinités avec le roman judiciaro-politico-policier : foncez !

Côté style, l’auteur parvient à être aussi bon dans les dialogues que dans les descriptions et arrive à n’en jamais faire de trop, ce qui aurait pu l’entraîner vers le risible ou le chiant. Le final en feu d’artifice avec l’enchevêtrement de pensées et de paroles de plusieurs personnages façon staccato est prenante. Le rebondissement final est plutôt bien trouvé.

Nous assistons, en 1993, à 3 histoires qui vont se télescoper : Léa, journaliste, qui va partir à la découverte de la vérité sur la mort de sa mère (renversée par une voiture 20 ans plus tôt), ancienne émigrée italienne prostituée qui a connu un certain Di Canio (patron mafieux lyonnais) pour lequel travaille notre second protagoniste, Manu, mac et dealeur à la petite semaine. Notre troisième larron s’appelle Secondi et traverse le livre tel une balle d’AK47 : il va tout droit et rien ne l’arrête… aucun obstacle, aucun état d’âme ou presque…

Et c’est bizarrement ce personnage, barbouze jusqu’au bout des ongles, auquel on s’attache le plus. C’est le seul qui dirige véritablement cette histoire, qui a l’air de savoir où il va et surtout comment y aller. Léa se contente de subir ce qui se passe autour d’elle en essayant d’en extraire un sens ; Manu lui, s’il semble maîtriser son environnement, n’en est pas moins une marionnette dans les mains de la mafia. Il aura toutefois cette faculté rare de reprendre le dessus, en apparence.

On n’est pas forcément très loin du road movie à la Telma et Louise.

Un reproche que l’on peut adresser à ce genre littéraire (l’auteur n’est pas en cause) à savoir la chronique judiciaro-politico-policière c’est que cela implique de citer de nombreux personnages, impliqués plus ou moins dans l’intrigue, qui n’y restent souvent pas longtemps (ils finissent rapidement dans des assassinats maquillés en accidents ou dans des interpellations ayant dégénérées en fusillades). Il n’est pas toujours évident de s’y retrouver et cela peut perturber un tantinet la lecture. Cela étant dit, la foison de personnages s’oublie, le plaisir de la lecture reste.

Sinon, j’ai particulièrement aimé le chapitre 6 qui narre le même épisode, pris à des moments, à des endroits et par des personnages différents. On a d’abord Léa qui se rend chez Di Canio pour parler de sa mère et qui va voir un homme de main de Di Canio pratiquement mourir devant elle avec qu’un excité ne braque sa voiture. On a ensuite Secondi qui rend visite à Di Canio et dont la discussion provoquera la fusillade entendue par Léa. On a enfin Manu qui flingue un homme de main de Di Canio parce qu’il comprend, de la discussion précédemment évoquée, que son patron va le sacrifier sur l’hôtel des « affaires » et qui, pour s’enfuir va braquer la voiture de Léa. Moins d’une dizaine de pages qui pour aborder la même scène n’en révèlent pas moins un nouvel aspect à chaque évocation.

Nous noterons toutefois un tic de « langage » littéraire de la part de l’auteur. Il répète les noms à l’envi plutôt que d’utiliser les pronoms personnels. Il écrit ainsi « Secondi se frotta l’épaule droite. Secondi reprit :… » ou bien « Di Canio désigna le grand miroir africain posé sur le parquet. Di Canio fit glisser la bouteille contre le torse de Manu ». Vous auriez mis « il » vous à la place du second nom, non ? Sans en systématiser le principe, l’utilisation de ce tic est assez fréquente.

Pour pinailler, dans « protéger ses arrières », arrière est masculin contrairement à ce que tente vainement de nous faire croire l’auteur (ne me demandez pas la référence de la page, je ne l’ai pas notée).

Le vrai challenge pour Médéline va être de confirmer ces très excellentes dispositions !

Extrait 1 : au cours d’un dialogue entre un barbouze et une pute ou comment introduire l’humour dans un  monde de brutes

« La black ne cilla pas. Secondi lui tendit un billet de deux cents francs. Bien qu’elle fût de toute évidence insensible à l’esprit des lois, Montesquieu lui rendit le sourire »

Extrait 2 : dialogue entre le même barbouze et le président du Sénat ou comment comparer une addiction sexuelle à un destin politique

« Des filles, il a dû lui en falloir plus que deux parce que les addictifs ne sont jamais rassasiés. Certains veulent être président de la République depuis l’âge de six ans, et quand ils le sont, ils veulent l’être une deuxième fois »

Extrait 3 : ou comment introduire une blague sur la conjonction « mais » page 112 sans que le lecteur s’en aperçoive pour lui balancer la chute page 114

« – C’est une putain de conjonction de coordination qui introduit forcément un avis contradictoire. C’est un mot de tapette, Manu. Je fais ci, mais… Je suis d’accord, mais… Mais quoi au juste ? » … « Manu ne décocha pas la moindre parole. Sa phrase aurait forcément été ponctuée d’une conjonction de coordination. »

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