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Trilogie berlinoise

Titre : La trilogie berlinoise – T2 – La pâle figure

Auteur : Philip Kerr

Éditeur : Livre de poche

« C’est toujours au moment où l’on pense que les choses ne peuvent plus empirer qu’on se rend compte qu’elles sont déjà bien pires qu’on ne le pensait. Et qu’elles empirent encore. »

Berlin, 1938.

Bernie Gunther a maintenant un associé, ancien de l’Alex (services de polices du Reich) avec qui il va enquêter sur les traces d’un maître chanteur. Ce dernier menace une mère, riche directrice d’une maison d’édition, de dénoncer l’homosexualité de son fils. Etre homosexuel, tsigane ou fou se révélait moins grave mais tout aussi dangereux qu’être juif : une sale histoire de pureté… Le maître chanteur et l’associé de Bernie sont bien vitre retrouvés morts et Bernie se verra à nouveau réintégré dans les forces de police pour enquêter sur les disparitions régulières de jeunes adolescentes typiquement aryennes. Une fois de plus, rien n’est aussi simple qu’il y parait.

Bernie va faire appel, très ponctuellement mais cet épisode m’a intrigué, à ce qu’on pourra être tenté d’interpréter comme l’apparition un tant soit peu anachronique du profiler dans le roman policier : nous sommes en 1938 en Allemagne alors que le métier de profiler (à tout le moins sa percée dans les services de police) ne s’est véritablement développé que dans les années 50 aux Etats-Unis. Trois principales exceptions dont la première et la troisième nous intéresseront plus particulièrement dans le contexte :

  • Les inquisiteurs pourraient être taxés de premiers profilers de l’histoire dans la mesure où ils cherchaient les profils psychologiques très particuliers des hérétiques avec des méthodes et des critères tout aussi particuliers se rapprochant des méthodes de la Gestapo, sans véritable esprit de justice et d’équité.

Philip Kerr ne serait sûrement pas opposé à ce rapprochement puisqu’il écrit page 492 : « Je soutins son regard froid et pénétrant. J’étais prêt à parier que le général lui-même n’était pas un enfant de cœur. Nebe avait décrit Benno Martin comme un administrateur de la plus haute efficacité. Pour un chef de la police dans l’Allemagne nazie, cela pouvait à peu près tout recouvrir, jusqu’à, et y compris, un Torquemada ».

  • En 1888, le Dr Thomas Bond a participé à l’enquête sur Jack l’Eventreur. Il avait défini le meurtrier comme quelqu’un devant être solitaire, excentrique, mentalement instable et souffrant d’hypersexualité
  • En 1943, le Dr Walter Langer fut sollicité pour dresser un portrait psychologique d’Hitler. Cette étude devait pouvoir être utilisée pour la planification d’actions militaires. Voici ce qu’il en disait : il jugeait Hitler méticuleux, conventionnel, complexé par son physique, maniaque, en bonne forme physique, peu enclin à se laisser capturer, souffrant d’un complexe d’œdipe non résolu (besoin de prouver sa virilité à sa mère, tendances à la coprophilie – ou scatophilie – et urologie), sadique et incapable d’établir une quelconque promiscuité avec son entourage. La conclusion générale pointait vers une tendance au suicide ou à l’euthanasie en cas de défaite militaire

La psychiatrie, la psychanalyse, la folie (le débat pour savoir si l’homosexualité n’était pas une maladie mentale ou autre et si elle ne pouvait pas éventuellement être guérie faisait encore rage) font partie des thèmes centraux de ce second volume avec un brin d’ironie dans la mesure où les dignitaires nazis avaient tous plus ou moins le profil psychiatrique d’un malade mental.

Le titre « La pâle figure » fait ainsi selon moi le lien avec le « tréponème pâle », bactérie à l’origine de la syphilis dont Hitler aurait été atteint jeune. C’est cette syphilis, a priori non traitée médicalement puisqu’elle aura du dégénérer en syphilis tertiaire, elle seule source de troubles psychiatriques dont on ne peut retirer au Führer une certaine concentration vertigineuse, qui pourrait, en partie seulement, être responsable de certains délires d’Hitler, symptomatiques de cette folie qui a consumée le peuple allemand à la veille de la seconde guerre mondiale.

Le tableau de l’Allemagne nazie est de plus en plus sombre est les contours de la solution finale commencent à poindre le bout de leur nez. En 1938 cela concerne d’abord les malades mentaux, les catholiques déviants, les homosexuels qui serviront de test avant l’industrialisation du procédé sur les juifs pourtant déjà la cible principale du parti nazi et livrés en pâture à la vindicte populaire.

Dire que Gunther surnage là-dedans serait mensonger. En l’occurrence, il patauge plus qu’autre chose dans cette mélasse d’idées nauséabondes mais parvient toutefois à tirer son épingle du jeu. Il traque le criminel qui viole, mutile et assassine des jeunes filles pures (i.e. blondes aryennes) avec ses moyens d’inspecteur comme il lutte avec sa verve contre le nazisme qui viole et mutile le peuple allemand en l’entraînant avec lui dans sa chute que nous savons, heureusement mais à quel coût !, inexorable. A ce titre, certains passages de ce second opus sont beaucoup plus crus que dans le précédent notamment quand l’auteur évoque les viols ou les attirances sexuelles de certains caractères. Au premier abord choquant et dérangeant, ce style, heureusement épisodique, ne fait que renforcer le sentiment de dégoût face aux menaces que représentent le nazisme, l’approche de la guerre et les atrocités des camps. Le fait de mettre certaines de ces paroles outrancières dans la bouche de policiers, figures on ne peut plus représentatives de l’ordre et du pouvoir, permet à l’auteur de personnifier le nazisme et de donner un visage à un système pervers.

De nombreux passages confirment ce parallèle fait entre « Gunther/Le peuple allemand » et « police/gouvernement nazi ». Ainsi en va-t-il de cet extrait (page 509 de la présente édition intégrale) où Gunther renvoie un membre de son équipe qui s’est fait justice lui-même en assassinant un suspect relâché mais pervers notoire :

–          Vous devriez ouvrir les yeux, Gunther. Descendez donc dans les cellules et les salles d’interrogatoire et voyez ce qui se passe dans ces locaux […] Il y a des gens qui sont tabassés à mort là en bas […] Vous pensez que quelqu’un va lever le petit doigt pour se préoccuper d’un sale petit pervers ? La morgue en est pleine.

–          Quelqu’un doit bien lever le petit doigt, m’entendis-je répondre avec ce qui, même à mes propres oreilles, me parut d’une naïveté désespérée. Sinon, ça voudrait dire que nous ne valons pas mieux que les criminels. Je ne peux pas empêcher les autres de porter des chaussures sales, mais je veux que les miennes soient impeccables.

Le livre, comme un symbole, s’achève sur le succès inutile de notre commissaire et sur la Nuit de Cristal (dont le nom vient de la quantité invraisemblable de vitrines de magasins fracassées) qui s’est déroulée du 9 au 10 novembre 1938. Le cristal avait par ailleurs une force symbolique importante aux yeux des aryens au titre d’une relation entre le cristal et un soi-disant Christ germanique des temps anciens (les nazis succombaient aux sirènes mythologiques, magiques et/ou divinatoires)

Ce pogrom avait pour origine l’assassinat d’un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne en France par un juif polonais qui souhaitait ainsi attirer l’attention sur le sort des juifs dans son pays. Quelques mots tirés de la note de l’auteur en fin de volume : « Le pogrom de la Nuit de Cristal causa la mort d’une centaine de juifs, l’incendie de 177 synagogues et la destruction de 7000 magasins. On a estimé que la quantité de verre brisé cette nuit-là équivalait à la moitié de la production annuelle de verre de la Belgique, pays d’où la majorité de ce verre avait été importée. Les dégâts causés ont été estimés à plusieurs centaines de millions de dollars. » Et l’auteur de préciser qu’avec tout le cynisme dont sont capables des régimes tels que le régime nazi, les primes éventuellement versées par les assurances aux propriétaires juifs des magasins détruits ont été intégralement confisquées par l’état en compensation du meurtre du secrétaire de l’ambassade d’Allemagne : cette vie a pu être chiffrée à 250 millions de dollars…

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