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Trilogie berlinoise

Titre : La trilogie berlinoise – T3 – Un requiem allemand

Auteur : Philip Kerr

Éditeur : Livre de poche

Berlin et Vienne, fin 1947/début 1948.

Ce troisième volet des aventures de Bernie Gunther opère comme une transition entre le monde avant la guerre et après la guerre, entre les aventures de Bernie pendant le nazisme et après la chute du nazisme (voir en fin de chronique pour la liste des autres aventures de Bernie), une transition aussi pour un monde en ruine mais en pleine évolution : les allemands ont perdu, Berlin est divisé en quatre mais pas encore scindé en deux, les américains occupent avec leur dédain de meilleure nation du Monde, les russes envahissent avec leurs gros sabots et leur brutalité, les anglais administrent parce qu’ils ne savent rien faire de plus. Et les français ? Ils sont là presque par hasard pour ne pas dire par erreur…

Bernie a conservé son poste dans la police berlinoise et en a récupéré un grade dans les SS. Il est parti sur le front russe, dans les Einsatzgruppen (groupes d’intervention issus de la police allemande en charge de l’extermination des opposants au régime et, notamment sur le front de l’Est, de celle des civils juifs « oubliés » par l’armée lors de ses avancées territoriales) avant de demander (et d’obtenir) sa mutation dans l’armée régulière et ce avant d’en arriver à la prise de commandement d’un de ces groupes d’intervention. Bernie finira la guerre prisonnier dans un camp russe avant de parvenir à s’en échapper quelques années plus tard.

Notre Bernie n’est donc ni un dangereux nazi (nazis qu’il a toujours critiqué à défaut de les avoir combattus, se trouvant même impliqué dans un complot avorté contre Hitler en 1938) ni un fervent résistant : il a « simplement survécu » dans un pays où vous deviez être ou pour ou neutre pour exister. Ce ne fut pas le cas de Becker, croisé dans le tome 2, qui avoue ne pas avoir eu le courage de Bernie pendant la guerre, et qui, après avoir dirigé un de ces groupes d’intervention, se retrouve à Vienne accusé du meurtre d’un officier américain.

Le « crédo » de certains allemands ressemble à cette citation de Jim Thompson : « Quand le seul choix qui vous reste, c’est d’être un type bien, mais mort, ou un salaud bien vivant, vous êtes prêt à faire des heures supplémentaires pour devenir une parfaite ordure ». Cette citation vient en résonnance avec ces paroles cyniques d’Arthur Nebe, ancien général SS (page 913) : « Bernie, ne vous attendez pas à ce que je vous fournisse des explications. J’avais des ordres à exécuter. C’était eux ou moi. Tuer ou être tué. Cela a toujours été comme ça chez les SS. Dix, vingt, trente mille – quand pour sauver votre peau, il vous faut tuer des gens, le nombre de victimes n’a plus guère d’importance. »

Bernie est engagé par Becker pour faire la lumière sur un crime, l’assassinat d’un militaire américain, qu’il jure ne pas avoir commis.

De recherches en rencontres, Bernie nage en eaux tout aussi troubles qu’avant la guerre. La corruption n’a pas disparu, les méthodes douteuses non plus : elles ont juste changé de mains et la chape de plomb du régime nazi a été remplacée par la chape de plomb du régime stalinien, les arrestations arbitraires par les russes et les américains, qui jouent déjà à « Espion lève-toi ! », ont pris la place de celles de la Gestapo.

La chasse aux sorcières nazies se mêle à l’intrigue et introduit les thèmes des romans suivants narrant les aventures de Bernie Gunther, et la guerre froide pointe le bout (gelé) de son nez…

Un petit mot sur une théorie d’enquête développée par Bernie et donc par l’auteur et qui explique partiellement, en dehors de l’intérêt pour le suspense, l’enchevêtrement des intrigues et le fait que « rien n’est jamais simple » avec Bernie : il envisage son métier de détective privé ou de policier comme un puzzle à reconstituer, toute la problématique se résumant à reconstituer ce puzzle avec les pièces de plusieurs puzzles différents qui interfèrent avec le puzzle initial. Tant qu’on n’est pas en possession de toutes les pièces des différents puzzles, il est virtuellement impossible d’en reconstituer l’un ou l’autre sans se retrouver à essayer d’imbriquer entre elles les pièces de puzzles différents.

Tout le talent de Philip Kerr réside dans le fait de parvenir au final à rendre ces différents puzzles pas si étrangers que cela les uns aux autres. Après une première moitié légèrement brinquebalante et fragile, un peu comme les ruines de Berlin, l’histoire prend toute son envergure et déploie toutes ses ramifications.

La « trilogie » berlinoise ne l’est restée qu’une quinzaine d’année. Son édition sous cette appellation reste néanmoins cohérente malgré les 6 tomes consacrés à partir de 2006 par Philip Kerr à d’autres pans de la vie (mouvementée) de Bernie Gunther : il n’avait à l’origine pas l’intention d’en écrire d’autres. Je n’ai pas pour l’instant l’intention de les lire, j’ai d’autres lectures en attente et/ou il faudra qu’on me les offre, mais si vous êtes intéressés :

  • La mort, entre autres : édition du Livre de Poche en 2011
  • Une douce flamme : édition du Livre de Poche en 2012
  • Hôtel Adlon : édition Livre de Poche en 2013 (voir http://black-novel.over-blog.com/)
  • Vert-de-Gris : édition du Masque en 2013 (grand format)
  • Prague Fatale et A man without breath : non disponibles en français à ce jour
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