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assassin qui est en moi

Titre : L’assassin qui est en moi

Auteur : Jim Thompson

Éditeur : Rivages/Noir

Lou Ford est adjoint au sheriff dans le bled de Central City, en plein Texas, au milieu des champs de pétrole. On s’y habille plouc, on s’y exprime plouc, on s’y conduit plouc mais on s’y entend pour tenter de conserver une morale et une bienséance de façade. L’esprit plouc lui-même est une façade bien pratique pour cacher tous les petits travers de la nature humaine concentrés dans ce coin reculé y compris et surtout pour Lou qui n’est franchement pas aussi bête qu’il en a l’air et qui sous des dehors de bon pépère sympathique n’est qu’une petite ordure, comme beaucoup de ses congénères. Un peu comme si un assassin psychopathe sommeillait en chacun de nous.

Le style de Thompson dans les descriptions et les paragraphes de transition renforce ce côté lent d’esprit et peu futé. Il va ainsi nous seriner avec des détails inutiles (inutiles à l’histoire mais donc pas à son propos) comme par exemple page 106 :

« Je prends une douche et je me rase, et je reste longtemps sous la douche parce que ce remède est vraiment efficace. Je passe une chemise propre beige rosé, je noue autour du col une cravate-lacet noire toute neuve, et je sors de la penderie un costume de serge bleue qui revient du nettoyage. Je me prépare et j’avale un déjeuner léger, puis j’appelle le domicile du shérif Bob Maples. C’est sa femme qui décroche le téléphone. »

On aurait pu dire la même chose avec une économie de mots certaine mais qui aurait alors perdu sa force symbolique.

On aura vite compris que les faux-semblants sont la trame de ce livre. Le parti pris de l’auteur de nous faire rentrer dans l’esprit schizophrène de Lou est une riche idée qui se fait néanmoins un peu au détriment des autres personnages mais je pense que c’est un effet de style volontaire. La psyché de Lou est donc double et ambivalente et se reflète dans son attitude vis-à-vis de ses concitoyens : celui qu’il feint d’être aux yeux des autres, rempli de gentillesse, d’ouverture d’esprit et d’attention envers ceux-là même que celui qu’il est réellement pourtant ignore ou tient pour des êtres pitoyables qui se débattent inutilement dans leur pauvre petite vie de peigne-culs.

Lou ne parvient toutefois pas à entièrement brimer ou surveiller sa seconde personnalité et ses actes rendent ainsi ouvertement comptent de son ambivalence : c’est cette ambivalence du criminel, qui veut rester impuni mais qui veut aussi être reconnu en tant que criminel pour ce qu’il a accompli, qui le pousse à donner des clefs à ses interlocuteurs, à charge pour eux de les comprendre ou pas… Ainsi, page 187-188, Lou se dévoile à un psy venu lui rendre visite pour essayer de le confondre, il lui montre alors sa vraie et intelligente nature… avant de se féliciter de ne laisser jamais paraître ce qu’il est réellement et de se réjouir néanmoins de la vraie discussion qu’il vient d’avoir !

Le style vient à l’appui de la démonstration de Thompson : phrases inachevées, discussions hachées, références constantes aux sirènes du changement d’équipes sur les chantiers pétroliers comme un métronome des changements de personnalité…

Le criminel travesti qui cache sa vraie nature sous des dehors de gentil garçon pas très futé n’est pas s’en rappeler le thème du premier roman de Paul Cleave, « Un employé modèle » paru aux éditions Sonatine longtemps après la première édition de « L’assassin qui est en moi » (1952 pour l’édition originale), dans lequel un homme de ménage attardé surnommé Joe-le-lent travaillant dans un commissariat va enquêter à la place de la police sous les multiples prétextes que la dite police est incapable d’arrêter le meurtrier, que la dite police met ce meurtre sur le dos d’un serial killer qui se retrouve sept fois coupable alors que le brillant serial killer, ben c’est lui-même et qu’il n’a pas commis ce septième crime… Tout serial killer que vous êtes, vous laisseriez-vous accuser à la place d’un autre ?

En définitive, si on prend conscience que les lenteurs et lourdeurs de style ne sont en fait là que pour renforcer les propos de l’auteur, ce livre est une découverte réjouissante et intéressante dans la mesure où Thompson a du, a priori, être un des précurseurs du genre dans les années 40-50.

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