Étiquettes

, , , , , , ,

minuit impasse du cadran

Titre : Minuit, impasse du cadran

Auteur : Claude Izner

Éditeur : 10/18

Comme d’habitude, il faut quelques dizaines de pages pour que les personnages et les intrigues se dévoilent ce qu’il faut pour que le lecteur puisse appréhender les tenants et les aboutissants du livre.

Il s’agit de la 11ème aventure des Mrs Victor Legris et Joseph Pignot. Ces deux-là, beaux-frères et associés dans une librairie où Joseph fut tout d’abord commis avant de s’éprendre de la demi-sœur de Victor (voir schéma plus bas), sont constamment et à leur corps défendant titillés par le démon de l’enquête et leur totem pourrait être la fouine… Au grand dam de leurs épouses, mère, amis, ils cèdent, livre après livre, à leurs plus bas instincts de (fins ?) limiers.

En dehors de Victor et Joseph, les personnages récurrents sont les suivants :

  • Kenji Mori : tuteur de Victor (qui a perdu ses parents jeunes), associé dans la librairie, père de la demi-sœur de Victor et amant de la mère de la femme de Victor
  • Iris : la fille de Kenji Mori et épouse de Joseph
  • Tasha : l’épouse de Victor et la fille de Djina et Pinkus
  • Djina : maîtresse de Kenji Mori

minuit impasse du cadran - généalogie

Et c’est plus pour les relations amoureuses complexes des personnages, entre fausses trahisons, soupçons inutiles et innocents babillages, que ces romans valent le détour que pour l’intrigue policière. Il s’agit plus d’un vaudeville teinté de meurtres qu’un véritable roman policier.

Tout ce petit monde gravite dans le Paris de la fin du XIX° siècle, au milieu des cabarets, des caf’conc’, des opérettes, des peintres, bref un milieu plutôt artistique : Iris écrit des contes pour enfant, Joseph publie des romans policiers (notez la magnifique mais totalement inexploitée mise en abîme), Tasha expose ses peintures et Victor est un photographe plus qu’amateur.

L’enquête n’est qu’un prétexte pour dépeindre ce microcosme et le Paris populaire avec sa gouaille, son argot et ses aphorismes. Mais à faire trop de recherches sur le Paris de cette époque, le risque est de devenir lassant et pédant et de potentiellement perdre le lecteur dans un feu d’artifice de détails topographiques, un foisonnement de personnages plus ou moins célèbres (mais pas forcément connus du lecteur) en une seule et même phrase et un débordement d’expressions parfois hermétiques. On y retrouve donc les travers habituels de ce genre de séries historiques comme dans les enquêtes de Nicolas Le Floch. Dans le Paris d’avant la révolution française, si Nicolas Le Floch et ses amis passent un temps incalculable dans les restaurants et bistrots, à défaut de nous épargner le menu, les sœurs Izner nous épargnent au moins les recettes.

Autre gimmick propre à ces aventures parisiennes et quelque peu lassant à la longue : Victor et Joseph, alors que leur attitude est plus révélatrice qu’autre chose, passent leur temps à se chercher de fausses bonnes excuses pour quitter la librairie et vaquer à leurs activités policières chéries qui vont de l’enfant malade à la bibliothèque d’occasion à expertiser en passant par un gros rhume ou une livraison inexistante à effectuer. Bref, leur stratagème se voit comme le nez au milieu de la figure, nez qui ressemblerait plutôt à un pic, à un cap, que dis-je : un cap ?, à une péninsule… et ne trompe personne.

Un mot sur l’enquête toutefois qui a défaut d’être haletante n’en est pas moins intelligemment pensée. En ce début novembre 1899, alors que le tout Paris se prépare à la fin du monde prévue le 13 novembre (déjà une histoire de météorites mais il ne s’agissait pas d’un coup des mayas mais d’une prédiction du Dr Rudolphe Falb, astronome autrichien, pas beaucoup plus inspiré que ses prédécesseurs), un assassin se donne du mal pour attirer ses victimes dans une ruelle sombre et mal famée qu’il trucide en laissant traîner autour d’elles bon nombre d’objets a priori iconoclastes, provenant de différentes civilisations et théologies (grecques, latines, égyptiennes…), encore une accumulation un peu outrancière, mais dont je ne peux vous révéler la liste ni la valeur symbolique au risque de spoiler maladroitement quand bien même le voile est levé relativement rapidement à ce sujet.

Mais comme toujours, j’ai pris un petit mais réel plaisir à côtoyer à nouveau Victor, Jospeh et Cie dans un Paris où les mœurs n’étaient pas forcément moins libres qu’aujourd’hui mais les attitudes à la fois plus prudes dans la « bonne société » et plus truculentes chez le petit peuple. A ne conseiller toutefois qu’aux adeptes de la série… malgré quelques bonnes trouvailles comme par exemple :

  • la scène où l’on parle d’une jeune femme de mœurs légères qui vous accueille « à draps ouverts » !
  • la scène où la mère de Joseph va laver l’honneur de Tasha auprès d’un gentilhomme priapique et qui s’adresse en ces termes à une bourgeoise anti-dreyfusarde : « C’est vous qu’on devrait interdire ! Vous, la bonne catholique pétrie de haine, qui détestez Zola mais êtes à vous seule un assommoir et une débâcle ! »

L’habituelle postface permet aux auteures de placer le livre dans un contexte historique fouillé qu’elles n’ont pas pu caser dans leur histoire, cela fait un peu catalogue mais permet tout de même de parler de la mort peu héroïque du président Félix Faure (au cours d’une relation de nature sexuelle avec sa maîtresse), de la montée du racismes et des nationalismes à travers les suites de l’affaire Dreyfus, des problématiques de gestion de la dette du pays qui ne se sont pas arrangées plus d’un siècle après…