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sale temps

Titre : Sale temps pour le pays

Auteur : Michaël Mention

Éditeur : Rivages/Noir

Autant le dire d’emblée, j’ai dévoré et adoré ce livre brillant. A quoi cela tient-il ? La trame narrative, son contexte historique, le style…

La trame narrative

Angleterre de la seconde moitié des années 70, du côté de Manchester, Leeds ou Bradford. Il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels. Entre 1975 et 1981, un tueur en série, se prenant pour le Jack l’Éventreur de sinistre mémoire, va assassiner des prostituées à coups de marteau et de lacérations au couteau. Il comptabilisera 13 victimes en 6 ans et mettra en échec les moyens colossaux déployés par le Home Office (équivalent anglais du Ministère de l’Intérieur) allant du nombre d’enquêteurs faramineux aux moyens matériels en passant la création d’une cellule d’enquête spécifique ayant nécessité la collaboration plus ou moins active des services de polices des différentes villes où le tueur a sévi.

C’est aussi l’occasion pour Michaël Mention d’étudier plus particulièrement les vies de deux enquêteurs : Georges Knox qui y aura littéralement perdu sa vie et Mark qui prendra le même chemin que son supérieur hiérarchique.

Le livre aborde de manière journalistique comme un gigantesque article de 260 pages le déroulement intégral de l’enquête, des relations avec la presse, des erreurs de la police, des fausses pistes suivies. Un véritable travail de documentation a été nécessaire. Tout s’est-il réellement déroulé comme le décrit l’auteur ? Où que se situe la vérité, il parvient en tout cas sans problème à nous convaincre qu’il a lui-même suivi l’enquête en témoin privilégié de A à Z.

Le contexte historique

Les travaillistes sont encore au pouvoir mais de désillusions en déboires économiques, le peuple anglais va petit-à-petit pousser les Conservateurs et Mme Thatcher au pouvoir.

Georges Knox est à ce titre témoin de la déliquescence inexorable et toujours plus sombre de son pays triplement matérialisée 1/ dans la série de meurtres (les meurtres vont ainsi crescendo dans l’atrocité de ce que l’assassin fait subir aux cadavres), 2/ dans la mort lente de Georges Knox qui verra son esprit obnubilé à l’extrême par le meurtrier s’isoler et se marginaliser (comme bon nombre d’anglais) et 3/ dans la mort de sa femme des suites d’un cancer (comme la crise économique anglaise des seventies fut le cancer de la société anglaise).

Les références au contexte économico-politique anglais restent parcimonieuses et leur emploi est à tout point judicieux. Elles permettent de respirer au milieu de l’enquête quand bien même l’atmosphère sociale du pays est aussi sombre que les crimes eux-mêmes. Il règne dans ces pages comme une fatalité que ne devait pas être étrangère aux anglais à l’époque.

Michaël Mention parsème le livre de références musicales qui ne font absolument pas catalogue et qui, sans être une aide à la lecture du livre, n’en donnent pas moins l’impression d’être parfaitement à leur place et d’être indispensables.

Le style

Parfaitement fluide et maîtrisé, le style est percutant et parvient formidablement, entre autre, à personnifier les villes anglaises dans le sens où elles deviennent un personnage clef du livre sans toutefois leur donner une humanité qu’elles n’ont pas.

Michaël Mention ne manque pas non plus d’humour dans ses dialogues ou dans ses descriptions, ce qui permet d’alléger parfois le propos et de faire baisser la tension palpable tout au long du récit, avant de la faire remonter naturellement.

Il propose enfin quelques trouvailles qui retiennent l’attention et font du livre une réussite :

  • Le livre débute en 1979, à mi-chemin de l’enquête, au moment où celle-ci s’essouffle. La scène inaugurale et premier chapitre du livre se passe dans la salle de rédaction du Daily Mirror, à Manchester. En 5 pages, le rédacteur en chef vilipende deux responsables éditoriaux en pleine réunion, reçoit une seconde lettre de l’Eventreur et appelle la cellule responsable de l’enquête ; puis on bascule en 1976 et au démarrage des crimes. 130 pages plus loin, on rejoint la date de la réunion de la scène inaugurale et l’autre, dans une intuition brillante, culottée mais brillante, nous remet exactement les mêmes 5 pages avant de poursuivre et de clore la discussion laissée en plan 130 pages avant et le chapitre.
  • Lors d’une conférence de presse de la cellule spéciale d’enquête, les journalistes présents ont le droit à une question chacun. Le journaliste français présent s’appelle Michaël Mention…
  • Interrompant ou allégeant des chapitres, Michaël Mention coupe certaines phrases de fin de chapitre par des « … », la fin des dites phrases constituant alors le début du chapitre suivant

Tout comme pour les références socio-économico-politiques ou les passages de personnification des villes, tout est fait avec intelligence et sans abus.

Je crains qu’il ne me reste toutefois plus qu’à m’atteler à la version de cette histoire de David Peace… plus denses et en 4 volumes d’après ce que j’ai pu voir.

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