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1974

Titre : 1974

Auteur : David Peace

Éditeur : Rivages/Noir

Dans le petit monde du polar/roman noir (je suis flou volontairement*), David Peace est peu ou prou au panthéon des aficionados au même titre qu’un James Sallis, d’un Jim Thompson, d’un James Ellroy ou d’un James Lee Burke dans ses meilleurs jours (je suis restrictif volontairement*). Force est de constaté que ce n’est pas loin d’être faux avec pourtant des styles très très très différents.

Chez Peace, ce qui frappe au premier abord c’est l’âpreté de son écriture. Le style est tout à la fois extrêmement direct faisant la part belle aux phrases sans verbes, elliptiques à l’envi, ne voilant pas le discours derrière des phrases policées (les insultes, les jurons, les grossièretés y sont pléthoriques), et brouillon, perdant le lecteur dans des méandres insoupçonnables et incompréhensibles avant que Peace ne le sauve, ne le repêche en lui donnant, magnanime, quelques clefs.

Peace ne noie toutefois pas son lecteur sous les coups de boutoir de son style haché et elliptique : les coupes réglées qu’il taille dans ses phrases, pour nombreuses qu’elles soient, ne constituent pas le corps unique du texte qui repose aussi sur des tournures que l’on pourrait presque qualifier de poétiques basées sur la répétition de leitmotiv sur de courts passages.

Peace n’oublie jamais son message et c’est cette ligne directrice qui maintient le lecteur à flots. Ce texte difficile rend ainsi admirablement compte de la réalité d’une époque, d’une région, des caractères qui s’y côtoyaient. Ici, nulle place au soleil pour « se dorer la pilule » et si tout le monde s’accorde pour évoquer la grisaille anglaise, David Peace la transforme en une noirceur qui vient de l’âme des hommes.

Angleterre, 1974, dans le Yorkshire. Une petite fille d’une dizaine d’années (les puristes me passeront cette approximation) est portée disparue. La police est sur les nerfs et les journalistes se lèchent les babines. L’un d’entre eux va essayer de faire le lien avec d’autres disparitions non résolues de fillettes, quelques années auparavant. La mort d’un journaliste qui travaillait dans le même quotidien que lui et qui enquêtait sur des malversations immobilières va le forcer, à partir du moment où il aura récupérer les dossiers de travail du mort, à relier entre eux la disparition de la fillette et le dossier suivi par son collègue.

Le qualificatif de « fouille merde » pour un journaliste n’aura jamais été aussi vrai que chez Peace car ce que retourne Edward Dunford n’est pas de la boue, c’est de la fange et de la pire espèce : de celle qui sent le plus mauvais, de celle qui laisse les traces les plus profondes et les plus indélébiles, de celle qui nait de la corruption, du pouvoir et de l’argent sale. La corruption et la violence touchent toutes les strates de la société, toutes ses composantes et Peace ne laisse aucune trace (tout au moins durable) d’espoir dans le cœur du lecteur. La compassion des personnages n’est qu’un signe de plus de faiblesse qui les mènera à leur perte. Finalement la seule trace de véritable compassion est celle du regard de Peace sur ses propres protagonistes et donc celle que l’on peut (ou pas) être amené à développer à leur encontre lors de cette lecture.

Peace se range incontestablement dans la catégorie des écrivains qu’il faut mettre entre toutes les mains même s’il n’est pas sûr que tous les yeux puissent arriver au bout de cette lecture âpre et exigeante.

« 1974 » s’inscrit dans une tétralogie qui comporte les livres suivants : « 1977 », « 1980 » et « 1983 ». Je ne peux, une fois de plus, que vous conseiller d’aller voir ici http://leventsombre.cottet.org/note-de-lecture/domaine-europeen/1974 pour une analyse plus intelligente de l’oeuvre de Peace, et là… ah tiens non, Encore du Noir n’a pas lu Peace !

* Dans cette chronique, le terme « volontairement » est abusivement employé pour contracter l’expression « par manque de connaissances plus approfondies du sujet ».

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