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Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Ken Kesey

Titre : Et quelquefois j’ai comme une grande idée

Auteur : Ken Kesey

Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture

Et quelquefois on est amené à lire un livre touffu, tout fou, foisonnant, frétillant, fourmillant… et formidable.

L’histoire est à l’image du livre, à la fois simple et complexe. On se situe après la guerre de Corée, dans la deuxième moitié des années 50, en plein Oregon, en plein cœur d’un village de bûcherons dont la vie est rythmée par une grève. Cette grève mine tous les habitants sauf une famille qui résiste et travaille encore grâce à un contrat secret signé avec la Waconda Pacific. Il s’agit de la famille Stamper qui manque tout de même de bras et va faire appel au demi-frère de Hank qui commence à prendre le pas sur son père Henry à la tête de la famille. Là où tout se complique, c’est que le demi-frère, Leland, a quitté sa famille douze ans auparavant, avec sa mère (la belle-mère de Hank, vous suivez ?), pour faire des études sur la côte Est… et qu’il voue une haine sans bornes à son demi-frère parce qu’il a couché avec sa belle-mère (la mère de Leland, vous suivez toujours ?) et que celle-ci a fini par se tuer en se défenestrant.

Leland déteste son frère parce qu’il l’aura privé de tout : de son enfance, de sa mère, de son père. Ce livre est donc l’histoire du retour de l’enfant prodigue à la maison, de sa vengeance et de se tentative de (re)trouver une place qu’il n’a jamais eu l’occasion d’occuper. Mais c’est aussi bien plus que cela, bien évidemment. C’est l’occasion pour Ken Kesey (accessoirement l’auteur du célébrissime roman « Vol au-dessus d’un nid de coucou ») d’écrire de somptueuses pages sur la nature sauvage, sur les relations familiales qu’elles soient filiales ou fraternelles, sur l’enfance, sur la fuite, sur la religion, sur les préjugés ou sur les superstitions…

Mais tout ceci ne se livre pas tout seul et c’est avec les tripes que le lecteur doit se laisser couler (et la sensation agréable qui en découle vaut largement le coût et le coup) dans le moule proposé par Kesey. Et quel moule ! La structure du roman est faite de récits, pensées qui s’entremêlent, d’un paragraphe à l’autre voire à l’intérieur d’un même paragraphe. Il peut tout aussi bien s’agir d’un récit à la première personne qui se mélange aux pensées du même personnage ou à celles d’un autre personnage ou à un autre récit à la première personne. Ces savants mélanges viennent au choix perturber la trame principale, l’enrichir, lui donner une autre perspective ou la mettre en perspective par rapport à des éléments tirés du passé des protagonistes. On peut donc ainsi passer subitement du « je » au « il » et inversement, ces deux pronoms personnels pouvant concerner tout à la fois la même personne ou deux personnages différents.

C’est ce qui donne cette impression de foisonnement et de complexité mais qui procure parallèlement à ce livre toute sa richesse et son ingéniosité.

Cette profusion de « sources » n’empêche absolument pas Ken Kesey de réserver des plages de plusieurs pages, par ci par là, à un personnage, souvent secondaire par rapport à la trame principale mais qui, puisqu’il n’en est tout bonnement pas étranger, permet finalement d’étoffer notre connaissance et notre compréhension des caractères de chaque protagoniste : Lee, Viv, Hank ou Joe Ben bien entendu mais aussi et surtout des passages consacrés au barman, au blanchisseur/propriétaire de cinéma, au syndicaliste,… Chaque personnage a ainsi droit à son « moment de gloire littéraire ».

Les personnages se définissent en premier lieu par le fait qu’ils sont « fils de… » ou « fille de… », portant en eux l’histoire de leur famille, renouvelant de génération en génération les tares ou les erreurs de leurs glorieux aîné(e)s. Ce livre est aussi celui du combat de l’inné et de l’acquis, de l’atavisme.

Une phrase résume assez bien à elle seule à la fois la structure du livre et son objectif :

 Une relation fondée sur la plaisanterie est une invite à d’autres plaisanteries. Des plaisanteries sur tout et sur n’importe quoi […] et les plaisanteries sur tout et n’importe quoi ne peuvent manquer par moment de flirter d’un peu trop près avec la vérité.

Les plaisanteries y sont les reflets des digressions et pensées entremêlées du récit qui nous amènent petit à petit à comprendre le tableau peint par Ken Kesey, un de ces tableaux qu’on ne peut comprendre sans en avoir intégré chaque touche de peinture et sans avoir pris suffisamment de recul pour voir comment chaque touche s’imbrique avec celle d’à côté pour livrer une image finale cohérente.

C’est donc un livre exigeant, de par sa construction, son contenu et sa longueur, mais qui offre au lecteur assidu et persévérant plus que ce qui est exigé de lui !

C’est le deuxième livre que j’ai eu la chance de lire chez cette maison d’édition dont on peut dire que le catalogue est (jusqu’à présent) excellent. Ces deux livres sont une réussite (le premier est ici). Ce qu’il m’a été donné de voir du reste des parutions n’en a l’air que tout aussi intéressant. Sans parler des couvertures : une vraie réussite aussi.

Je ne peux enfin et encore que vous conseiller cette lecture et d’aller voir (i.e. chez Charybde) pour des notes de lectures d’une clairvoyance lumineuse (un peu à l’image de toutes les notes de lectures qui y sont postées) dont voici un extrait :

« Une narration forte et subtile à la fois, qui dégage, au fil des pages, de la confusion apparente et d’abord déroutante d’une communauté villageoise au bord du gouffre, les voix singulières et les monologues hantés d’une foisonnante galerie de personnages, déterminés et entiers, rageurs et obsessionnels, gouailleurs et pensifs, secrets et faussement bavards, politiques et rêveurs, au service d’une construction dramatique d’une intensité exceptionnelle, et d’un inattendu charme poétique. »

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