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Roman américain - Antoine Bello

Titre : Roman américain

Auteur : Antoine Bello

Éditeur : Gallimard

Vlad Eisinger est journaliste au Wall Street Tribune. Il publie une série d’articles sur la pratique du « life settlement », usuelle aux Etats-Unis. Le « life settlement » consiste, pour un assuré généralement sur la fin de sa vie, à revendre à un tiers son assurance vie/santé, délégant ainsi le paiement des primes mensuelles ou annuelles et perdant du coup tout droit sur le futur capital versé par la compagnie d’assurance. Cette série d’articles trouve ses racines dans une résidence de Floride, Destin Terrace, dans laquelle vit, outre bon nombre de protagonistes du marché (assurés, agents, intermédiaires, assureurs…), un de ses amis  d’université, Dan Siver, écrivain sans succès.

Le livre s’articule autour de trois temps qui s’enchaînent par chapitres découpés en semaines : un article de Vlad, un échange de mails entre Dan et Vlad puis le journal intime de Dan.

Le premier temps est celui de l’information : Vlad accumule les éléments d’explication du processus du « life settlement », des « premium finance ». Le tout présenté sous la forme de vrais articles de journaux, avec graphiques, schémas,…

Le deuxième temps est celui de l’échange de mails entre Vlad et Dan : Vlad écrit sur Destin Terrace où vit Dan mais les échanges portent plus sur quinze ans d’acrimonie et de rancœur entre un journaliste reconnu ayant bradé ses grandes idées d’écrivain et un écrivain qui n’a pas connu le succès mais en restant fidèle à ses principes.

Le troisième temps est celui du témoignage livré de l’intérieur par Dan sur ce qui se passe dans le petit monde de la résidence, sorte de microcosme représentatif de la société américaine.

Antoine Bello dit (à juste titre) de son livre qu’

on y retrouve de nombreuses caractéristiques de la société américaine : une foi quasi-inconditionnelle dans le marché ; un individualisme forcené ; le primat de la loi sur l’éthique, du légal sur le moral.

J’y ajouterai l’hypocrisie, toute de façade, des spéculateurs sur la mort. Certes nous connaissons le viager… mais il y a dans les « life settlement » quelque chose de plus pervers dans la mesure où le tiers rachète du vent (i.e. une potentialité de rentrée d’argent cash) quand dans le viager on vise à détenir un bien matériel palpable. Au-delà de cet aspect purement théorique, la pratique est bassement matérielle. Les assureurs ont tout fait pour interdire la pratique, obtenant un délai de deux ans pendant lequel un souscripteur ne peut pas revendre pour éviter les abus du style « achat-revente immédiate » ce qui n’a pas empêché les fonds de démarcher les futurs assurés pour qu’ils souscrivent des contrats financés par un prêt accordé par le même fond qui s’engageait à les racheter au bout de deux ans.

Ces méthodes sont dignes du capitalisme le plus échevelé, le plus infernal qui soit, dans toute sa perversité et son cynisme. Il ne faut toutefois pas être dupe et avoir conscience que les assurés, sans être forcément de mèche, n’en sont pas moins volontaires pour participer à cette dérégulation.

Les deux protagonistes se livrent une féroce bataille sur le rôle de l’écrivain (est-il étranger à son œuvre ou au contraire partie prenante ?), sur le rôle d’un roman (est-il de rendre compte ou, par le style, d’aller au-delà d’une narration objective ?)… à coup de jeu d‘anagramme sur les noms des écrivains célèbres (Carmella Pong pour Marcel Pagnol, pour n’en citer qu’un facilement trouvable). A tel point que je n’ose imaginer – j’en serai plus que déçu – que Vlad Eisinger et Dan Siver (de son vrai nom Daniel Gerry Siver) ne soient pas eux-mêmes des anagrammes – que je suis au regret de ne point parvenir à démêler ! – d’écrivains, à tout le moins Vlad Eisinger, qui ne pourraient être alors que représentatifs de cette antinomie qui sépare Vlad et Dan. De Vlad Eisinger j’ai réussi à tirer Salinger mais je me trouve avec un VIDE sur les bras dont je ne sais que faire…

Dan Siver se livre à la falsification d’une fiche Wikipedia qui peut apparaître subalterne à l’histoire mais qui est finalement assez symptomatique du monde dans lequel nous vivons, soumis à la loi de l’information immédiate, difficilement vérifiable et rarement vérifiée parce que l’instantanéité a pris le pas sur tout le reste et qu’on a tendance à prendre tout pour argent comptant… y compris ce que nous raconte Antoine Bello ?

En plus de cette histoire d’anagrammes (quoi de mieux pour tromper son monde) et de falsification (poussée assez loin et avec maestria par Dan), l’auteur nous donne lui-même plusieurs pistes vers la fin du livre dont je vous livre la première la plus évidente où Dan s’adresse à Vlad :

Je réfléchissais tout à l’heure à la façon dont j’aurais traité du life settlement dans un roman. J’imagine que j’aurais dû me livrer à de longues et barbantes digressions techniques, assommer mes lecteurs de chiffres et de pourcentages, convoquer des experts plous ou moins bidons. Peut-être sur un sujet comme celui-ci, la forme journalistique est-elle la plus appropriée.

Bello avoue ainsi plus qu’à demis mots le pourquoi de la structure choisie de son roman pour allier la présentation factuelle au récit romanesque sans trahir l’un ou l’autre de ce qui font l’essence de son être d’écrivain.

Enfin, mention spéciale aux pages 266 à 270 portant sur l’utilisation d’un logiciel de gestion de budget dans lesquelles Kafka rejoint Marx.

Cet opus d’Antoine Bello renoue avec la créativité et l’ingéniosité de l’auteur que l’on avait pu grandement apprécier dans « Les falsificateurs », par exemple. Un excellent livre à la fois divertissant (le journal intime de Dan recèle d’excellents passages, souvent drôles) et qui questionne sur la direction, dangereuse pour certains et inévitable pour d’autres, prise par notre société capitaliste, qu’elle soit américaine ou non. C’est enlevé, drôle, dramatique, réaliste, instructif.

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