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maître des illusions

Titre : Le maître des illusions

Auteur : Donna Tartt

Éditeur : Pocket

« Dionysos [est] le Maître des Illusions, capable de faire pousser une vigne sur la planche d’un navire, et en général de faire voir à ses fidèles le monde tel qu’il n’est pas. » E.R. Dodds – The Greek and the Irrational

Richard décroche une bourse pour s’inscrire à l’université d’Hampden dans le Vermont. Il se lance dans les classes de grecs et de latin de Julian Moore, professeur atypique qui refuse que ses rares éleves, ils ne sont au final que 6, suivent des cours avec d’autres professeurs. En plus de Richard, arrivé sur le tard, Julian dispense ses cours à Henry, aux jumeaux Charles et Camilla, à Francis et à Edmund surnommé Bunny. On sait dès le départ qu’Henry est l’instigateur du meurtre de Bunny perpétré avec l’aide de ses condisciples.

L’intrigue n’est donc pas ici ce qui intéresse le plus Donna Tartt. Les ressorts psychologiques menant ses protagonistes à assassiner un des leurs sont au cœur du livre. Pourquoi et comment un petit groupe, qui paraît au départ soudé, se retrouve à tuer un de ses membres ? Le cadre universitaire est arbitraire et accessoire, cela donne un côté « Cercle des poètes disparus » à travers la figure paternelle du prof de grec et de latin mais l’histoire aurait pu se dérouler dans un tout autre contexte. Tout au plus cela permet-il à Donna Tartt d’aborder les préjugés sclérosant le milieu universitaire américain et marqués par les antinomies entre riches/pauvres, boursiers/rentiers…

Le maîtres des illusions n’est autre que Dionysos dont Henry va s’inspirer pour essayer de parvenir au dépassement de soi, expérience au cours de laquelle Henry, Charles, Camilla et Francis vont commettre un meurtre, de façon totalement inconsciente, emportés par leur orgie dionysiaque mais toutefois très réel. Edmund qui devait faire partie de l’aventure est laissé sur la touche mais va finalement découvrir le pot-aux-roses. Il va petit à petit perdre les pédales et, par ses attitudes, ses éclats, menacer de provoquer la chute du groupe… poussant Henry à organiser sa mort accidentelle, en « enrôlant » Richard.

Tout n’est donc qu’illusion, tout n’est que faux semblant, mensonges et cachoteries. Edmund est finalement le seul à être sincère. Il personnifie l’honnêteté pervertie par la jalousie. Il est le seul qui ne cache pas sa nature, ce qu’il pense, qui ne travestit pas la réalité contrairement à tous les autres protagonistes : Henry, en maître de cérémonie, qui nimbe son mal-être et son excentricité derrière une réelle intelligence, Charles et Camilla qui cachent leur relation incestueuse, Francis qui tait son homosexualité. Edmund doit mourir autant parce qu’il risque de dévoiler le crime de ses coreligionnaires que parce qu’il lève le voile sur leurs faces cachées.

Richard le résume ainsi :

Il y a des années, j’ai écrit : « une des qualités les plus séduisantes de Julian, c’est son incapacité à voir qui que ce soit, ou quoi que ce soit, sous son vrai jour. » Et dessous, d’une encre différentes : « Peut-être aussi une de mes qualités les plus séduisantes. »

Donna Tartt va encore plus loin dans la mesure où la disparition d’Edmund ne libère aucunement Henry et sa clique. Au contraire, ils devront plus que jamais jouer leurs rôles, les sublimer en quelque sorte pour mieux se perdre, pour mieux se parjurer, pour mieux tomber les masques.

A noter également, avec le recul des années (ce livre a été écrit en 1992), un passage, court mais symptomatique, où un personnage douteux de pompiste tente de mettre la disparition d’Edmund sur le dos de l’OPEP, des terroristes, des arabes/musulmans, le tout dans un amalgame malsain qui, à cette date, fait figure de terrible prémonition.

Ce livre est une grande réussite.

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