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meurtre sous lie signe du zen

Titre : Meurtre sous le signe du zen

Auteur : Oliver Bottini

Éditeur : L’Aube

Louise Boni est commissaire de police à Fribourg. Elle est appelée un week-end pour seconder un collègue campagnard qui se trouve face à un moine bouddhiste japonais qui erre dans son patelin puis dans sa forêt enneigée et glaciale.

Impossible de faire un billet qui tienne la route de ce Polar Littéraire Non Identifié, de ce truc qui donne l’impression de partir dans tous les sens puis finalement de partir à l’opposé pour en fait non repartir dans les autres digressions, pardon, directions. Tout cela pour aboutir un machin bien ficelé !

Et puis, une révélation m’étreint en arrivant à la page 104 : l’héroïne y lance cette phrase comme un cri du cœur : « Quand, pensa-t-elle, allait-il enfin se passer quelque chose ? ». Et comme c’est exactement ce que le lecteur (en l’occurrence, moi…) se dit à ce moment-là, on (oui, enfin, toujours moi quoi) en vient du coup à se demander si tout ce qui ne s’est pas passé avant n’est pas foncièrement et perversement voulu par l’auteur qui vient de plonger pendant une centaine de page son lecteur dans une dimension presque surréaliste, dans un état presque léthargique. Et si l’auteur jouait beaucoup plus subtilement avec son lecteur qu’il n’y paraissait au premier abord ?

Il joue tout d’abord sur l’ambiance apocalyptique qu’il fait peser sur sa narration en plaçant sa « non action » dans un paysage lunaire fait de forêt sombre et glacée, de neige blanche et glacée, de personnages tristes et glacés, en y distillant (toute référence à l’alcoolisme de l’héroïne étant ici particulièrement réfléchie) des apartés totalement ubuesques.

Rappelons donc et précisons que sur ces 100 premières pages, un moine bouddhiste erre dans la campagne allemande, on ne sait pas trop pourquoi. Mais le commissaire Louisa Boni est persuadée, elle, qu’il cherche ou fui quelque chose et qu’il est en danger. Elle le suit, passe la nuit avec lui dans la forêt, part chercher de l’aide auprès de son commissaire, revient, le suit à nouveau, perd ses collègues dans la neige… et on en est à se demander encore pourquoi tout cela quand les enquêteurs se mettent à échanger sur le fait qu’ils mangeraient bien un kebab ou une pizza quatre saisons, mais que les champignons c’est moins bon réchauffés, que du coup ils prendraient une pizza sans champignons, mais alors ce n’est plus une quatre saisons mais une trois saisons…

Sans parler des sempiternelles pensées que Louise livre au lecteur son frère qui s’est tué en voiture à cause de la neige (un peu), sur son mari qui l’a quittée en hiver sous la neige (beaucoup) et sur le pédophile qu’elle a tué deux ans plus tôt, toujours en hiver et sous la neige (passionnément, c’est le catalyseur qui a provoqué l’alcoolisme de Louise, par ailleurs terrain fertile par les drames précédents de sa vie), pensées auxquelles se mêlent tous les éléments de l’histoire qui se déroule sous nos yeux dans un fol et entêtant tourbillon enivrant (toute référence… particulièrement réfléchie). Ce rapport de culpabilité face à la neige par ailleurs symbole de pureté n’est qu’une perversion de plus proposée par l’auteur.

Ce côté totalement déroutant, ubuesque et quatrième-dimensionnesque est à mon sens, pour peu qu’on prenne le temps d’y réfléchir un peu, une grande idée de l’auteur, surtout quand on en prend conscience au bout du premier quart du livre. Ce sentiment de flou constant dans lequel pataugent Louise et le lecteur s’apparente aux troubles de l’alcool dans lesquels Louise vit de façon à peu près continuelle.

Le récit avance donc par à-coups au même rythme que les coups de Jägermeister que Louise s’envoie régulièrement, se baladant en permanence avec une bouteille dans les poches, cachant des bouteilles partout dans son appartement. L’histoire avance au rythme des cuites et des éclairs de lucidité de Louise. Il ne fallait pas être manchot pour réussir à faire de tout cela un livre qui se tient tant par la forme que par le fond.

Oliver Bottini réussit ainsi l’exploit de faire bon usage de son cerveau pour éviter de sombrer dans le morbide, la surenchère et les descriptifs sordides en traitant du trafic d’enfants asiatiques plus ou moins orphelins au profit de pédophiles. Un sujet grave s’il en est abordé avec retenue et tout en nuances à défaut de crudité.

 

C’était bien le pire côté de son métier : on était obligé de penser de la même façon que ceux que l’on poursuivait. On pouvait se différencier autant qu’on le voulait des criminels : il n’en restait pas moins un dénominateur commun aux deux parties, même si chacune d’elle l’abordait de façon différente. Il y avait des cheminements communs, des catégories  communes, des réflexions communes. Que dirait-on soi-même si on était le coupable ? Comment tuerait-on la femme fortunée, le mari fortuné, sans attirer les soupçons sur soi ? Où se cacherait-on ? Combien d’argent demanderait-on pour un enfant ?

Où irait-on si l’on était Calambert[1] ?

Les deux parties en appelaient aux mêmes solutions pour des problèmes similaires. Les actes criminels étaient doublement considérés comme lieu d’options : du point de vue du criminel, de celui de ses poursuivants.

 

[1] Calambert est le pédophile tué par Louise lors de sa traque au cours de laquelle toute l’équipe de police est partie d’un côté tandis qu’elle partait du « mauvais côté », comme elle dit, à la rencontre du pédophile.

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