Mots-clefs

, , , , , , ,

Barbarie 2.0 - André H. Japp

Titre : Barbarie 2.0

Auteur : Andréa H. Japp

Éditeur : Flammarion

FUIR, COMBATTRE OU SUBIR

Je ne sais pas trop par où prendre ce billet… En résumé, histoire de commencer par la fin, ce livre m’a passablement fait tiquer sur le fond sans pour autant être totalement raté sur la forme. Je m’en explique :

Andrea H. Japp a procédé, comme à son habitude il me semble, à de nombreuses recherches sur son sujet : la violence, ses causes et ses origines. Le problème c’est qu’elle le montre en citant allégrement toutes ses sources : par l’entremise de notes de bas de pages qui listent les articles et sites web consultés ou directement dans le corps du texte. Trop de notes et de références tuent les notes et les références ! A trop vouloir en faire, cela fini par faire ce que cela est : un catalogue. Cela confine parfois à insérer un lien hypertexte totalement inaccessible pour une version non numérique du livre et je ne sais pas si on peut insérer un lien sur une version numérique lisible sur une tablette connectée à Internet…

Certes, cela permet à Japp d’une part de montrer à quel point elle n’invente rien et se contente de se baser sur la réalité des faits et d’autre part de dresser une cartographie de la violence et de ses origines : haine, rejet, ignorance, ras-le-bol, jalousie, exaspération, pétage de plomb, vengeance, colère, problème psychologique, besoin de reconnaissance et de visibilité à travers un acte qui restera dans les mémoires ou à défaut dans les annales, rancœur…

Mais cet inventaire à la Prévert, au travers des échanges entre Artémis et Apollo notamment ou de scènes fictionnelles qui retranscrivent des évènements violents réels sur les 5 dernières années, relève de la litanie morbide et parfois malsaine. Ces sensations sont encore accentuées par la présentation qui peut être faite de certains faits divers, réels ou pas. Toute la difficulté étant de définir si le poujadisme du propos est intrinsèque à l’auteur ou s’il est plaqué volontairement pour mieux (des)servir le propos général du livre. La réponse à cette épineuse question n’enlevant rien à la « gêne occasionnée » par les passages suivants :

Pédé, pour être clair. Une caractéristique cruciale. Rien n’aurait dérapé de cette façon s’il avait été déménageur ou karatéka ou fort en gueule.

(Comme si un karatéka ou un déménageur ne pouvaient pas être homo, comme s’il y avait un lien de causalité entre homosexualité et une certaine absence de virilité…)

Attends, l’année dernière avec mon copain Frédéric, on a été bloqué deux heures… tu te rends compte, DEUX heures sur l’autoroute en rentrant de week-end : le temps que les foutues sableuses arrivent… merde, quoi, c’est pas la Roumanie, ici ! Et encore, en Roumanie, la neige, ils connaissent…

Le niveau de langage, outrancier, est peut-être ici voulu par l’auteur mais alors comment expliquer le décalage entre le vocabulaire que Japp accorde à un brillant chercheur dans le cadre d’une de ses conférences et celui qu’on est en droit d’attendre d’un esprit scientifique ? Comment comprendre qu’elle lui mette en bouche les termes « mecs », « nanas », « vachement » et « super », « dope », « fric » ou « raquer » en lieu et place de « hommes », « femmes », « didactique » et « intéressant », « drogue », « argent » ou « payer » ? Et le fait que la conférence reproduite ne soit qu’une traduction d’une adolescente de 15 ans n’est pas une raison suffisante, celle-ci ayant l’air d’avoir des capacités intellectuelles suffisantes pour faire la part des choses et le bon choix des mots.

Et puis l’accumulation de statistiques et d’exemples de crimes atroces et barbares vient marteler l’esprit du lecteur comme si elle devait appuyer le propos ou la vision alarmiste de l’auteur comme si la multiplication ou l’aggravation des actes justifiaient à elles seules le traitement de la barbarie présentée comme une réaction de survie d’un groupe ou d’une ethnie face à une menace extérieure. Les premiers exemples frappant de cette dialectique résidant dans un groupe de noirs d’un ghetto américain face à une conductrice blanche égarée chez eux par erreur et qui finit battue à mort ou d’un groupe de jeunes à la limite de l’abrutissement (QI faible, drogue, père absent) qui torturent à mort un adolescent parce qu’il est homo et leur renvoie l’image de leur propre déchéance opposée à sa perfection (beau, intelligent, enfance idyllique). Alors que tout ceci relève de la violence la plus abjecte, la plus haineuse et la plus gratuite, on voudrait nous faire croire qu’il y a des circonstances atténuantes voir des justifications… On n’est jamais très loin de discours extrémistes.

Japp en vient ensuite à la distinction entre violence proactive ou réactive comme si la seconde contenait une sorte de noblesse étrangère à la première. Comme si l’impulsion d’auto-défense légitimait le recours à la violence. La scène qui scelle l’amitié entre Lian et Déborah est à ce titre édifiante : Lian est agressée sur le parking du haras où elle vient monter son cheval en toute tranquillité, au milieu de gens issus du même milieu qu’elle, par un jeune défoncé à la drogue ou à l’alcool qui ne rêve que de vol, de viol et de meurtre ; elle est secourue par Déborah qui n’hésite pas à tuer l’agresseur à coup d’arbalète et qui ne voit aucun mal à avoir pousser la défense jusqu’au crime. Il en va de même pour une petite vieille qui se fait cambrioler par un dangereux récidiviste tortionnaire qui en veut à ses maigrichonnes économies et qui va littéralement mettre le feu au malfrat et l’achever à coup de chaussette remplie de billes métalliques… le tout sans remord ni état d’âme si ce n’est de faire le bien !

Il y aurait trois réactions possibles face à une menace violente : la fuite, le combat ou la soumission. Si par la voix de Déborah, Japp avance que la meilleure solution est la fuite, elle n’omet pas d’énoncer que celle-ci n’est pas toujours possible et qu’en pareil cas, le combat doit s’imposer à la victime, la soumission ne faisant qu’exciter encore plus l’agresseur. Soit mais cela impose-t-il également d’adopter le même niveau de réponse que l’agression ? La violence induite par l’agression autorise-t-elle à recourir à la même violence ? La tentative de meurtre autorise-t-elle à tuer en retour ?

Japp se plaçant dans l’optique où la société moderne a baissé les bras et perdu le combat contre la recrudescence des actes barbares, il n’y a plus de solution idéale entre la loi du talion et la loi du plus fort, si ce n’est peut-être scientifique. C’est en ce sens que le livre pose une véritable question fondamentale : quelle attitude ou quelle réponse avoir face à la violence ? Peut-on envisager un jour de la traiter médicalement, physiologiquement ou psychologiquement ? Ce traitement-là de la part de Japp est la partie la plus intéressante du livre mais pas forcément celle qui émerge en premier. Et la réponse qu’elle apporte n’est pas des plus optimistes ne serait-ce que dans cette phrase-leitmotiv qui revient régulièrement « l’automne est là, l’hiver arrive. Et il durera. »

La vision de Japp est d’autant plus sombre qu’elle implique de la part de l’espèce de confrérie qui la porte de commettre plusieurs exactions légitimées aux yeux des commanditaires par le besoin de se protéger et de protéger l’avenir de l’espèce humaine, de procéder par thérapies génétiques à la modification des génomes et à la sélection des êtres capables de dresser un rempart face à la barbarie 2.0 qui s’annonce. Mais l’e fait de justifier ces pratiques génétiques, ces assassinats et la création d’une sorte d’armée par le nécessaire combat à mener contre la montée d’une barbarie telle que Japp la décrit suppose l’existence d’une organisation de cette violence autour d’un principe hiérarchique et stratifié. Or il ressort que les actes qui servent de légitimation aux préceptes prônés par Alexandra Beaujeu ne relèvent pas de cette organisation criminelle structurée et que les conditions de l’avènement de la barbarie 2.0 ne sont pas (encore) réunies.

Un avis plus positif sur le livre à lire ici pour vous faire une autre idée : http://leslecturesduhibou.blogspot.fr/2014/09/barbarie-20.html

Publicités