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Métier de chien - Marc Louboutin

Titre : Métier de chien

Auteur : Marc Louboutin

Éditeur : Rouge Sang

Marc Louboutin a eu plusieurs vies. Entre 1984 et 2001, il a été policier. Elève inspecteur en 1984, il a quitté la maison « Poulaga » 17 ans plus tard. Ce livre explique ce qu’a été son « métier de chien » pendant cette grosse quinzaine d’années.

Ce n’est pas tant un brûlot qu’un état des lieux dressé par Marc Louboutin à partir de sa propre expérience. Il a pourtant été censuré en 2009, 2 ans après sa première publication. Ce constat, il l’a forgé par réaction à la dérive sécuritaire qui diffuse, selon moi, ses relents abjects depuis tellement longtemps. Il l’a publié parce que le métier de policier est méconnu du plus grand nombre qui voit dans l’agent assermenté tour à tour un être imbu de sa puissance, abusant de sa situation dominante, un violeur de la propriété privée, un être au-dessus des lois et surtout de la morale. Alors c’est peut-être vrai de quelques éléments pourris (Coluche, dans un sketch sur la police, disait d’ailleurs : « c’est comme dans tous les troupeaux, il y a des brebis galeuses »), mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut prendre le temps de ces quelques 400 pages pour cerner ce que peut-être (ou ce qui était à un moment donné) la vérité du quotidien d’un policier.

Le policier est un être humain qui se fracasse la tête dans ce que la nature humaine possède de plus abject et qui lui renvoie, tel un miroir pas forcément déformant, l’image de ce qu’il essaie de combattre, parfois en lui-même, du travail qu’il tente de faire, bien ou mal, mais dont le résultat est soumis à tant d’aléas (erreur de procédure, abus, faute, hiérarchie incompétente,…) qu’il en est incertain et donc par définition potentiellement frustrant.

C’est aussi un peu le récit de la dure confrontation entre une législation dont on ne pourrait se passer et une réalité du terrain qui va parfois à son encontre.

Marc Louboutin prend le parti de vouloir « prendre [le lecteur] par la main » pour le traiter en « collègue ». Il dit d’ailleurs en forme d’introduction-avertissement que « là où je vais t’emmener, il va te falloir de gros efforts pour que nous restions amis ». Ce tutoiement et ce soucis d’accompagner le lecteur sur une pente savonneuse est salutaire ; les coupures créées par les espèces d’intermèdes où Marc Louboutin décrypte les situations qu’il vient de retranscrire en s’adressant directement au lecteur et qui rythment les descriptions plus cliniques et factuelles de ses expériences opèrent comme des souffles bienvenus pour le lecteur qui peut respirer après une autopsie ou une intervention plutôt musclée.

Au fur et à mesure que Marc Louboutin déroule sa carrière et fait voler en éclats les bulles de protection qui obturaient notre vision des choses (bulles issues de notre ou de son éducation, de la société,…), fait tomber les barrières qui nous empêchaient de voir de quelle couleur est l’herbe du côté de la Police, il fait parallèlement s’élever ses propres digues de protection, celles qui rendent son métier vivable un tant soit peu. Cela passe par une dépersonnification de la part de l’auteur d’une exaction pour ne plus voir que le crime derrière l’individu.

Marc Louboutin fixe son métier de chien d’un regard acerbe, ne voilant rien, ne se cachant derrière aucun faux-fuyant pour justifier l’injustifiable. C’est donc un récit âpre, salutaire pour l’auteur peut-être autant que pour le lecteur dont la réalité parfois un peu rose se fissure face à la vérité de la rue, à sa violence, à sa sournoiserie.

Quand bien même cette violence et cette sournoiserie pourraient-elles être éradiquées qu’il n’en resterait pas moins celles de l’administration elle-même vis-à-vis de ses propres troupes : carriérisme virant à l’arrivisme, détournement de la loi non plus au profit du respect de la loi mais au profit personnel, sanctions aveugles… Marc Louboutin ne nous prend pas en traître, le sous-titre « de la vocation au dégoût » est là pour clarifier le propos, et son tableau a forcément quelque chose d’alarmiste et de défaitiste.

C’est son histoire : le descriptif qu’il fait de ce métier est celui vu par le prisme automatiquement déformant de son cas particulier… Si on ne peut pas faire une généralité de cette succession d’écueils et de déboires, ce livre sent (bon ou mauvais à vous de vous faire votre propre idée) le vécu, le réel. Le sang et les larmes qui coulent ne sont pas des larmes et du sang qui vient d’un stylo racontant une sordide histoire, ce sont le sang et les larmes de personnes ayant réellement existé.

Au-delà d’une narration plutôt bien construite et d’une récit plutôt bien écrit, c’est ce côté témoignage qui donne sa force au récit de Marc Louboutin. Un récit prenant, poignant et sincère, certes un peu à charge, mais personnellement je n’arrive pas à en vouloir à l’auteur. Autant le « Flic de rue » de Fred de Mai (même éditeur) sentait l’urgence qui transparaissait dans la mélopée rapide du slam dont le style s’inspirait, autant « Métier de chien » est une machinerie plus construite et, si elle relève également de la nécessité de s’exprimer, est plus du ressort d’une volonté de faire ressortir une vérité, intemporelle ou non, de déciller les yeux d’un lecteur attentif.

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