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Mauvais garçon - Laurent Bettoni

Titre : Mauvais garçon

Auteur : Laurent Bettoni

Éditeur : Don Quichotte

Thomas est un jeune homme a priori intelligent : meilleur élève de sa promo, diplômé de sociologie et de philosophie politique. Il a toujours cru en l’école de la République et au pouvoir de l’excellence. Son diplôme c’est un peu son sésame pour l’avenir. C’est donc un peu brutalement qu’il fracasse ses idéaux de banlieusard vivant au milieu d’une cité tout ce qu’il y a de plus classique (rivalités de bandes, trafic de drogue, misère, horizons bouchés, magouilles…) sur les murs érigés par les réseaux de ses coreligionnaires mieux nés que lui, fils de ou mieux parrainés dans le monde des affaires.

La goutte d’humiliation qui fait déborder le vase de sa rancœur ? Au terme d’un énième stage pendant lequel il a mis en place le futur poste dont il rêve et qu’on lui fait miroiter, il voit ce poste lui échapper au profit d’un moins bon que lui mais qui a l’avantage d’être fils d’un grand patron. Et ce le jour même de son pot de départ qu’il pensait être le pot de la victoire, le pot vers une vie meilleure pour lui, sa famille et sa copine Malika…

A partir de là, Thomas dérape. Et le lecteur avec lui, qui se demande jusqu’où Thomas va l’entraîner. Thomas croise son ancien professeur à l’université qui semble partager les mêmes idées que Thomas quant à la méritocratie et au constat d’échec dressé sur le système existant fait de manœuvres entre copains, de favoritisme et de bienséance de façade. Le professeur Archambault recrute alors Thomas pour le seconder dans l’administration d’un site présent exclusivement sur le darknet et véhiculant des idées à la fois valorisantes et nauséabondes.

Valorisantes parce que prônant la méritocratie, nauséabondes parce que sous couvert de dénoncer des abus, les auteurs des articles du site (Archambault et donc Thomas) et la communauté qui fait vivre ce site sombrent facilement, rapidement et constamment dans l’amalgame et le rejet des autres, dans les idées extrémistes et jusqu’au-boutistes.

Thomas jette l’opprobre sur sa cité et ses habitants (les arabes d’abord parce que les frères de sa copine Malika la surveillent d’un peu trop près puis juste parce qu’ils ont l’outrecuidance d’exister dans SON pays (sic), puis les noirs, puis tout le monde y passe) qui vivent de trafics dont Thomas profite également mais qu’il justifie par le fait qu’il n’a pas d’autre choix (mauvaise excuse qu’il ne semble pas capable d’accorder aux autres), sur sa famille qui vit aux crochets des allocations, du travail au noir, de l’escroquerie à l’assurance si l’occasion se présente… au point de tenir un discours extrémiste qui met le lecteur particulièrement mal à l’aise.

Alors que Thomas semble être au départ un jeune homme plein d’avenir et d’espoir, avec une carrière potentiellement brillante, les propos pourtant clairement xénophobes de son mentor ou de « Bitchy » qu’il rencontre sur Ideo, le site pamphlétaire et propagandiste d’Archambault, vont insidieusement toucher directement les faiblesses de Thomas et lui retourner la tête au point qu’il envisagera avec son mentor la possibilité de renverser le système pour mettre un nouvel ordre en place.

La facilité et la perfidie avec lesquelles Thomas se fait retourner l’esprit (sur la base d’un terreau fertile, ses espoirs n’étant que de l’ambition mal placée), la fascination créée par l’anonymisation fournie par le darknet et les sentiments d’impunité et de puissance développés à partir de là, tout cela fait de ce livre un récit non pas sur le darknet qui n’en est que la toile de fond mais sur la déliquescence de la société et sur le danger de la propagation de propos se voulant une dénonciation des travers de la société pour les pointer non pas sur les coupables mais sur une masse indistincte de population faite de français issus de l’immigration, des roms, des clochards, de personnes dans le besoin, etc… dont toutes loin de là n’abusent pas du système.

C’est la faiblesse de Thomas face à l’appelle des sirènes de la haine et du rejet qui le rendent détestable. Si au départ il oscille entre deux eaux, ne sachant pas vraiment ce qu’il veut, c’est dans la plus crasseuse, la plus fangeuse et la plus puante qu’il choisit, car tout n’est finalement qu’affaire de choix tout orienté ou dirigé soit-il, de se vautrer. C’est cette prise en main qu’il pense faire de lui-même qui n’est ni plus ni moins qu’un laisser-faire inconsidéré et inconscient, une attitude de lâcheté vis-à-vis de soi-même, qui révulse le lecteur.

Laurent Bettoni dénonce ainsi (je l’espère mais en fait je le sais, je me le lui suis fait directement confirmer) le danger de la généralisation, le danger de la stigmatisation, le danger de la parole insidieuse qui, sous couvert de vertus purificatrices d’un système qui par ailleurs en aurait peut-être bien besoin, prônent le rejet de l’autre et sur l’autre de nos propres problèmes. Trouver des boucs-émissaires est toujours plus simple que de se regarder en face.

Au discours du « si toi tu veux rester dans ta merde, moi je veux m’en sortir », la réponse n’est-elle pas de contrer cet individualisme forcené par la conscience collective du fait que c’est l’entraide et le fait de pousser tout le monde vers le haut qui permettra de s’en sortir ?

Au principe de « la fin justifie les moyens », ne faut-il pas opposer la notion du bienfondé d’une mesure, d’une décision dans un but collectif plutôt que vu par le prisme de l’individu ? Sans vouloir nier la valeur des individus, ce qui fait la force reste encore et toujours l’union mais pas dans la haine, pas dans la violence, pas dans le rejet.

Le personnage de Thomas créé par Laurent Bettoni est en quelque sorte le Jedi de l’extrémisme et Archambault son vil et manipulateur tentateur : il est attiré par le côté obscur de l’extrémisme. Est-il plus Darth Vador que Luke Skywalker ? Je ne vous spoilerai pas la fin… mais les idées et les réseaux ne sont au final que ce que l’on décide d’en faire ou d’y mettre.

Pour aller un peu plus loin :

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