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Titre : Hors-Piste

nouvelle 07

Je m’appelle Georges Clarence, comme le lion de Daktari. Georges, c’est parce que mes parents étaient fans de Brassens, Le Gorille, tout ça… une vraie ménagerie à moi tout seul.

À part ça, je suis un écrivain sans succès. J’ai publié sept bouquins, dont aucun n’a dépassé les mille exemplaires vendus. Je m’en sors avec des petits besoins et un petit loyer et aussi en faisant des corrections de manuscrits, que mon éditeur me confie. Un type sympa, mon éditeur, qui me suit malgré mon obstination à souvent privilégier la musique au sens. Un suicide littéraire, dont il aimerait me détourner. J’imagine que c’est devenu pour lui, une sorte de mission divine. « Il faut bien que l’on comprenne, tout de même », me dit-il, un jour, au téléphone, après lecture de mon dernier manuscrit.

Il adore finir ses phrases par tout de même. Ça m’exaspère au plus haut point. Je crois qu’il le sait.

– Quand tu écoutes Bach, tu comprends quelque chose ? je lui demandai, un brin agacé.

– Tu ne peux pas comparer la littérature et la musique, ce sont deux arts qui n’utilisent pas les mêmes ressorts.

– L’émotion, tu sais ce que c’est ?

– Évidemment.

A cet instant, c’est lui qui semblait un brin agacé. Je continuai ma démonstration.

– A quoi servirait l’art si c’est pas pour donner de l’émotion. Tu sais, ce trouble intense, impossible à maîtriser.

– Pour faire naître l’émotion en littérature, il faut une bonne histoire, tout de même ?

– Résume-moi « Au-dessous du volcan », qu’on rigole !

– Il faut bien que les livres se vendent, dit-il sans relever la provocation.

– Pourquoi tu continues à me publier, alors ?

– Parce que je crois en toi.

Là, il faillit me faire chialer. Je raccrochai avant.

Donc, je vivote. J’ai essayé un temps de faire des ateliers d’écriture dans des écoles, mais ça n’a pas duré. Forcément… à cause de mon… handicap.

Bon, pas la peine de tergiverser, c’est le moment de préciser que je suis atteint d’un syndrome incurable. Un truc improbable. Il a fallu que ça tombe sur moi. Ma peau exsude une odeur de poisson pourri.

Le premier toubib que je consultai, il y a quelques années, appela mon « affection » (c’est le mot qu’il a employé) : Le Fish Odor Syndrome. Il aurait pu dire la même chose en français, mais, je suppose que pour lui, le syndrome de l’odeur de poisson en jetait moins et il dut penser que c’était le genre de chose qui était susceptible de m’impressionner. Mes racines paysannes de surface et ma façon de m’habiller qui va avec, j’imagine. Les toubibs, ils ont besoin de justifier leur décennie d’études, alors ça les emmerderait qu’on les comprenne du premier coup. L’effort serait d’utiliser des mots simples. Bande de cons !

Donc : Fish Odor Syndrome. De plus, il avait lu récemment un long article dans une revue anglaise. Coup de bol. Il avait visiblement besoin d’en rajouter une couche.

« Cette pathologie est le résultat d’une mauvaise réaction chimique dans votre organisme. Il s’agit plus précisément de l’oxydation de la triméthylamine, jouant le rôle d’émonction de l’organisme. » Là, j’avoue que je mouftai pas.

– Votre père, ou votre mère en sont-ils atteint ? il me demanda

Étant donné que mes parents sont morts et enterrés depuis un bail, c’est sûr que ça doit pas sentir la rose dans leur cercueil, mais rien à voir avec la triméthymachin.

– J’ai pas le souvenir, je répondis sans m’étendre.

– Il semblerait pourtant que ce soit héréditaire.

– Il faut bien un début à tout, j’ajoutai pour en finir. Mais le toubib lui, en avait encore sous le pied, un cas dans mon genre, ça se déguste.

– La substance malodorante provient de la dégradation, par les bactéries de l’intestin, de certains composés des aliments contenus dans le foie.

« Allez continue, fais toi plaisir, c’est moi qui régale », je pensai.

– Cette affection n’est en rien le résultat d’une mauvaise hygiène, mais il faut que je vous prévienne qu’il y a des facteurs aggravants, comme le stress, l’alcool, la fatigue.

Là, c’est sûr que je peux que m’améliorer.

– Ce syndrome a des conséquences très perturbantes et je ne peux que vous conseiller de vous faire suivre psychologiquement. Je suis certain que ça vous aiderait. Je peux vous conseiller un confrère, si vous le souhaitez.

C’était ce qu’on appelle « trouver une belle touche ». Je remarquai qu’il avait reculé son fauteuil à roulettes, parole, je devais être en stress aggravé.

Résultat, je fus fixé scientifiquement sur ce que j’avais. Merci docteur. En lui serrant la main, je faillis lui dire qu’il était atteint du savage water syndrome. Chacun sa croix. Moi, la mienne était encore un peu plus lourde en sortant de son cabinet.

Ce soir-là, je savais que je ne parviendrai pas à m’endormir de sitôt. Je fumai un demi paquet de cigarettes en réfléchissant à l’incongruité de ma situation, mélangeant fréquemment un peu d’alcool à la fumée. Vers deux heures du matin je m’aperçus que Jack Daniel’s était mort. Je me levai alors en titubant pour aller pisser sur son cadavre, puis m’affalai tout habillé sur mon lit en repensant aux mots de Dylan Thomas : « N’entre pas sans résistance dans cette douce nuit… » Tu peux compter sur moi, mon pote !

Au matin, assis sur le rebord de mon lit, mon cerveau frappait à la porte de mon crâne. J’attendis que la sensation se calme, en me demandant si mes pieds touchaient le parquet ou s’ils y étaient incrustés. Bouger me demanda un effort qui mobilisa toute ma volonté et marcher, de puiser dans mes dernières réserves. Le canapé me tendait les bras. J’allumai une cigarette avant d’aller me faire couler un café et de reprendre définitivement mes esprits.

Maintenant que j’avais ma dose de nicaféine, j’étais prêt à affronter la journée. Je pris une douche m’habillais avec un jean propre, un tee­shirt et une veste en toile.

Dehors, les nuages avaient des allures de flaques d’huiles de vidange sur un macadam usé. Le soleil était probablement quelque part derrière, se faisant aussi discret que possible. Il faisait une chaleur étouffante. Un orage s’annonçait. Je m’arrêtai sur le trottoir, écoutant le bruit du ciel qui recouvrait partiellement celui des moteurs de voitures, ressemblant au son produit par des vagues se formant sur la mer et mourant avant d’atteindre le sable sec, ce genre de frontière instable.

Le vent se leva brusquement. Je me repliai sous l’auvent d’une boutique de fringues et j’allumai une clope. Un mur de pluie s’abattit alors avec une violence inouïe. Depuis mon abri, j’avais l’impression d’être devant un écran de télévision, sur lequel se déroulait un film en accéléré, avec les trombes d’eau et les silhouettes qui apparaissaient en courant pour se protéger, et le vent qui balayait tout ça à intervalles réguliers. Parfois, mon regard quittait la scène pour se poser sur les volutes onctueuses de ma cigarette. Je n’étais peut-être pas Dieu, mais en tous cas, un putain de fumeur de gitanes, qui se délectait du simple plaisir de fumer et d’un autre plus complexe, qui était d’observer des formes soumises aux éléments du dehors. Je ne souhaitais pour autant pas de mal à ces gens, mais pour une fois que ma condition me rassurait, je n’allais pas faire la fine bouche.

L’orage ne dura que quelques minutes, puis le tonnerre disparut, la pluie se calma et le ciel s’éclaircit.

La parenthèse orageuse passée, les rues séchèrent et les piétons se remirent à arpenter à nouveau les trottoirs en ordre de bataille, comme des poissons dans un vivier. Chacun sa quête. Le même étranglement au bout du chemin.

Je passai le reste de la matinée à errer dans les rues avec la sensation d’être dans un bouquin de David Peace. Mes pas, comme des répétitions obsédantes. Toujours les mêmes questions. Pas envie de rentrer. Pas envie de boire seul. Voilà que ça me reprenait. Cette foutue angoisse.

Je m’arrêtai prendre un café en terrasse. Il faisait à nouveau une chaleur étouffante. Non loin de ma table, des lycéennes, venaient d’apprendre la mort de JD Salinger à la radio. Elles en parlaient avec des sanglots dans la voix. Elles avaient dû lire « L’Attrape cœur » dans une de ses listes que les profs de français fournissent en début d’année. Une révélation. J’avoue que j’abusais un peu de les juger de la sorte, mais j’avais aucune intention d’être magnanime. J’eus une furieuse envie de leur dire que Pernell Roberts aussi était mort et qu’on n’en faisait pas tout un plat. Mais qui se souvient d’Adam Cartwright dans Bonanza. Je détournai le regard, sans plus m’intéresser à leur conversation. Sur la place, un clodo tournait autour des containers à poubelles. Je l’observai un moment, puis me levai.

« Salut les filles, mes amitiés à JD. » Elles me regardèrent comme si j’étais le dernier des pervers.

Les femmes et moi, vous imaginez bien que c’est pas simple. Je suis toujours puceau et je ne me suis jamais résolu à aller voir une prostituée, pensant que le simple fait de dégoûter une femme, quelle que soit sa condition, m’empêcherait de bander.

Lors de mon dernier rendez-vous, dégoté sur un site de rencontre, j’étais tellement imbibé de déodorant, que je devais ressembler à un baba au rhum prêt à exploser si jamais me prenait l’idée d’allumer une clope. Le grand jeu.

Les photos qu’elle m’avait envoyées étaient plutôt à son avantage. Quand je la découvris, je m’aperçus qu’elle avait savamment masqué ses rondeurs plus que généreuses. J’invitai la belle au resto en ayant pris soin d’emporter la bombe dans une poche de veste, pour m’en asperger pendant les pauses pipi. Elle dut penser que j’étais incontinent. Qu’est-ce qu’il valait mieux? En tout cas, mon petit subterfuge me permit de garder la foi, sans vraiment savoir où ça me mènerait. Le repas se déroula, tout en banalités, en culture de masse et en gestes nerveux. Je voyais bien qu’elle avait l’air pressé que le repas se termine. Je tentai de faire durer au maximum, mais, à peine le dessert terminé, elle voulut que je la ramène chez elle. J’avais pas vraiment d’argument à faire valoir pour aller contre. Il faut que je précise aussi, qu’entre Clooney et moi, on a que le prénom en commun.

– Tu trouves pas que ça sent bizarre, elle dit, une fois dans la voiture.

– Non, répondis-je, en feignant la surprise.

– Je t’assure…

– Ça vient peut-être de la ventilation.

– Alors, coupe­la, s’il te plaît.

– C’est une idée ça, si je trouve le bouton…

– C’est vraiment immonde, cette odeur.

– Baisse ta vitre si tu veux.

– C’est déjà fait.

– Ah ! Si ça se trouve, y’a une souris qui est morte dans le moteur.

– A mon avis, c’est toute la famille qui a dû y passer…

– La soirée ne t’a pas plu ? Je demandai, pour changer l’axe de la discussion.

– C’était bon.

– Oui c’était bien.

– Je parlais du repas.

Ça avait le mérite d’être clair. C’est vrai qu’elle avait un sacré coup de fourchette. Un acarien miettophage n’aurait pas trouvé de quoi faire son goûter. Mais bon, le côté girond me plaisait de plus en plus. Certes je flippais, mais j’avais une terrible envie de la baiser.

– C’est là, on est arrivé, fit elle avec un évident soupir de soulagement à la clé.

Je garai proprement la voiture, mais je n’eu pas le temps de descendre pour lui ouvrir la portière, qu’elle était déjà sur le trottoir en train de fouiller dans son sac, pour chercher ses clefs. J’espérais quoi, Un dernier verre ? Et vous savez quoi ? Elle me tendit la main. Sa putain de main, qui glissa de la mienne. Alors, en dernier recours, je dis :

– Ça te dirait d’aller boire un dernier verre ? Enfin, je veux dire, il doit bien y avoir un bistrot ouvert dans le quartier, histoire de bien terminer la soirée.

– Je bosse tôt demain matin et je suis fatigué.

– Comme tu voudras. Je te laisse mon numéro ?

– Si tu veux.

Je notai mon numéro sur un ticket d’horodateur usagé et le lui tendis. Elle le prit comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux et le fourra dans son sac, autant dire aux oubliettes.

– Tu me donnes le tien ? je demandai.

– Pas la peine, je t’appelle un de ces jours.

Fin du suspens. J’en fus pour une belle ardoise et une sacrée frustration en prime. Et aussi, quelque chose comme une vague de désespoir. Le toubib avait raison. Si encore je pouvais m’inscrire aux Fish Odor Syndrome anonymes, je pourrais faire des rencontres avec des gens comme moi. Mais là, c’était plié. J’avais plus qu’à rentrer picoler seul et me branler. Salut la compagnie. Et c’est à ce moment-là que je lui dis, sans réfléchir :

– Il n’est pas de bonne compagnie qui ne se quitte.

Avouez qu’il n’y a pas pire.

Elle me regarda droit dans les yeux, comme si je débarquais de Mars et que je devais y retourner immédiatement. Mais avant, baroud d’honneur :

– Tu veux que je t’éclaire la serrure ?

Avec le sourire, j’aurais pas dû.

Il m’est souvent arrivé de me demander ce que je serais devenu si je n’avais pas été atteint par ce foutu syndrome. Peu de chances que je sois devenu écrivain, peut-être employé de banque ou commercial, ou prof, que sais­je, mais certainement pas écrivain. J’en étais persuadé. J’aurais une vie rangée, une femme, des enfants, un pavillon confortable et peut-être même une piscine et un chien. Et je me demanderais sûrement à la même période de ma vie, si c’était la vie dont je rêvais, si j’étais vraiment heureux. Aurais­je plus marqué le temps d’une façon ou d’une autre ? Les mots, mes mots, ressemblaient à ma propre séquence ADN, à l’instar de celle que j’aurais pu transmettre à mes enfants, si j’en avais eu. Et au final demeurait la même problématique d’éternité, seuls les artifices changeaient.

J’avais conscience de faire du hors-piste. Je voulais juste éviter de me casser la gueule trop tôt, ou de déclencher une avalanche, car je doutais qu’un hélicoptère se pointe pour me sauver.

C’était pas avec de telles réflexions que j’allais faire avancer le schmilblick. Ça me gardait juste de ne pas me tirer une balle dans la tête. Réfléchir à sa condition n’a jamais mené l’homme au bonheur, parfois à une acceptation passagère de son statut de mortel, parfois à accélérer ce statut peu enviable. Il fallait vraiment que je réagisse, avant de devenir un sage. Rien de pire que d’accepter sa condition. Alors, je pendis mes scrupules par les couilles en regrettant que l’agonie ne soit pas plus rapide et rentrai me poser devant une feuille blanche, histoire de bien enfoncer le clou.

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