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Karine Tuill - L'invention de nos vies

Titre : L’invention de nos vies

Auteur : Karine Tuil

Éditeur : Le livre de poche

Karine Tuil, en 497 pages d’une dureté, d’une pureté et d’une saveur incomparables, parle de la quête identitaire qu’elle semble elle-même mener en invitant trois personnages centraux dans son histoire : Samir Tahar, arabe, musulman, avocat, Nina, mannequin pour les magazines de vente par correspondance, et Samuel Baron, juif, écrivain raté.

A travers les destins croisés et amoureux de ces trois personnes, Karin Tuil nous entraine dans un tourbillon de haine, de mal-être, de faux-semblants, de mensonges, d’ambitions, bref dans un petit bréviaire des plus sombres turpitudes de la nature humaine.

Samir rencontre Nina et Samuel au cours de ses études. Nina et Samuel sortent ensemble, Samir séduira Nina et aura une aventure avec elle au moment même où Samuel enterre ses parents. Au terme de cette aventure : la rancœur pour Samuel qui retiendra Nina à coup de chantage affectif au suicide, le regret pour Nina qui laissera partir Samir alors qu’elle l’aime et la fuite pour Samir qui ira faire des études de droit ailleurs avant de s’envoler pour une brillante carrière d’avocat à New-York.

Mais Samir, en quittant la France, abandonne également son passé pour voler et accaparer celui de Samuel, pour devenir Sam, juif séfarade, dont les parents sont décédés dans un accident de voiture (ce qui est réellement arrivé aux parents de Samuel, épisode suite auquel il a dû prendre le deuil et dont a profité Samir pour séduire Nina), marié à Ruth dont le père est un des hommes les plus riches et donc les plus puissants d’Amérique.

Samir/Sam est l’archétype de l’arriviste séducteur, assoiffé de sexe, de réussite, de reconnaissance, lui l’arabe qui a eu du mal à débuter, qui n’a pas hésité à trahir ses origines, les siens et ses amis pour endosser la pelisse d’un autre pour assurer son avenir et devenir le chancre de la prépondérance du paraître sur l’être.

Samir n’est pas le seul à s’inventer une vie. Nina et Samuel ne sont pas en reste. Que ce soit à travers les rôles qu’ils se donnent avant de retrouver Samuel et dans l’espoir de dénoncer la supercherie ou que ce soit dans leur vie de couple : ils mentent, se mentent l’un l’autre en basant leur relation sur tout sauf sur l’amour (en tout cas un amour sain ou noble) et se mentent à eux-mêmes. Tout semble factice et donc en premier lieu leur relation construite sur le chantage au suicide qu’avait fait peser Samuel sur Nina, biaisée par un rapport de force imposé par le plus faible des deux sur la plus forte des deux. Les fondations étant pourries, le reste de la construction l’est tout autant. Et elle finira pas éclater lors du retour de Samir en France. Retour qu’il effectue pour retrouver Nina, la séduire à nouveau (sans y mettre beaucoup d’efforts, Nina étant plus qu’attirée par la perspective de leur nouvelle liaison), avant de retourner à sa vie dorée new-yorkaise.

A ce titre, la première partie du livre démontre à quel point Samir/Sam a littéralement bâti sa nouvelle vie sur les cendres de la vie de Samuel, cherchant à se libérer des chaînes de son passé pour mieux se construire sa propre cage, dorée certes mais tout aussi frustrante dans la mesure où il ne peut jamais être lui-même. Revoir Nina est donc pour lui la possibilité de s’offrir un retour en arrière, du temps où il était encore Samir, un retour aux sources.

La seconde partie est celle qui mènera Samuel vers sa propre déchéance : en provoquant le retour de Samir en France et leurs retrouvailles, il pousse volontairement Nina dans les bras de Samir, en espérant qu’elle résistera mais tout en sachant que ses espoirs sont vains, provoquant ainsi consciemment sa propre perte, son propre déclin. En filigrane commence également à apparaître le futur déclin de Samir. En revenant en France et en renouant avec Nina et son passé, il renoue avec tout son passé, y compris sa mère, qui le prend pour un « bon musulman » et son demi-frère, pauvre être raté, qui vit dans la haine (toute réciproque) de son grand-frère qui a réussi là où lui a lamentablement échoué. Samir a tellement brodé, tellement menti qu’on en vient même à se demander si ce qui est présenté comme les rares moments de sincérité de Samir se livrant à Nina n’est pas aussi un nouveau mensonge.

La troisième partie est le récit de la chute annoncée précédemment de Samir qui en faisant venir Nina à New-York, en y faisant immigrer son passé, y fait également s’y déverser toutes les preuves de la supercherie sur laquelle est bâtie sa vie actuelle, le forçant à se dévoiler. Il se dévoile notamment face à son frère, sorte de miroir réfléchissant, non pas le modèle qu’il a devant lui, mais le contraire de ce modèle. Samir a toujours détesté son origine arabe, son physique typé arabe, son prénom arabe (bref tout ce qui semblait, au nom d’une discrimination ancrée dans l’esprit de tout le monde, le rejeter de la société dans laquelle il souhaitait s’épanouir) alors que son demi-frère, François, issu de la liaison de la mère de Samir avec un député tout ce qu’il y a de plus français, exècre son teint pâle franchouillard, son prénom franchouillard (bref tout ce qui crée le rejet qu’il vit mal dans sa banlieue arabisée à outrance et qui faisait baver d’envie Samir). Karine Tuil crée l’antinomie entre Samir et François non seulement en offrant la réussite (ou la façade de la réussite) à Samir et l’échec total à François mais aussi en jouant sur les désirs totalement opposés de l’un et de l’autre, chacun des deux souhaitant au plus profond de lui revêtir la peau de l’autre.

Dans sa quatrième partie, Karine Tuil pousse tous ses effets au maximum : François vire islamiste intégriste antisémite provoquant la chute définitive de son frère accusé de terrorisme, Samuel décroche enfin le graal littéraire auquel il aspirait en étant enfin publié et couronné de succès, Nina se retrouve seule, littéralement sur la pavé, sans argent, sans domicile, sans travail, déchue de tout ce qui faisait son identité féminine. Ironie du sort, les mêmes leviers sont à ce moment-là les raisons du déclin de Samir et de la réussite de Samuel : la révélation de toute la vérité marque la fin de l’existence de Samir telle qu’il l’a connue et la falsification de la vérité par Samuel dans son livre est l’élément qui marque le début de son succès, alors même que Samir redevient (ou devient) enfin lui-même, que François se transforme en l’arabe qu’il avait toujours rêvé d’être et que Samuel travestit son intégrité identitaire pour assouvir ses visées ultimes.

Karine Tuil, dans sa démarche d’interrogation de l’identité, pousse l’artifice jusqu’à inventer, dans des notes de pied de page, de courts curriculum vitae des moindres personnages qui traversent, ne serait-ce que dans une phrase, l’histoire en leur prêtant des aspirations plus ou moins abouties. Cela va de la vendeuse d’une boutique au concierge de l’immeuble où Samir possède un appartement pour ses coucheries en passant par le videur d’une boîte de nuit, etc…

Au-delà du questionnement identitaire ramené à sa dimension ethnique, raciale ou d’héritage socio-culturel, Karine Tuil interroge aussi l’écrivain sur sa propre nature, sur ses aspirations, ses doutes, ses buts avoués ou non, sur son essence même d’écrivain, de créateur voir de menteur, de manipulateur et de profiteur.

Karine Tuil possède un style âpre qui colle parfaitement à son propos et à ce qu’elle veut dire des relations humaines. L’ensemble est, on l’aura compris, plutôt sombre et pessimiste. Mais c’est tellement bien écrit, que l’on trouve cela torturé, parfois obscène, un brin racoleur et, avis à la populaschtroumpf, assez durassien ai-je personnellement trouvé par passages… les mots semblent ici trouver leur exacte et juste place dans un ordonnancement qui ne souffre aucune modification, aucun retrait, aucun ajout. Une grande et belle réussite, il me semble, en tout cas un roman qui me suivra longtemps ! Un roman foisonnant dans lequel il y a tellement de choses à prendre, sur lesquelles s’arrêter et réfléchir.

 

Le moralisme bourgeois de Ruth. Son souci des conventions. Sa constance presque ennuyeuse, toujours là où on l’attend. Auprès d’elle, il n’a jamais eu le sentiment d’être pleinement lui-même. Il n’a été qu’une représentation parfaite de ses archétypes masculins, avocat compétent, bon père de famille, juif scrupuleux, mari aimant, gendre attentionné – rôles qu’il a toujours remplis avec un zèle suspect comme s’il trouvait quelque jouissance inconsciente ç incarner cet homme dont on disait : Il a tout, et dont elle-même pouvait dire : C’est un homme parfait. Mais il pouvait  bien inventer sa biographie, ce ne serait jamais la sienne. Il s’était composé un personnage comme un auteur crée son double narratif. Alors qu’avec Nina, retour aux sources, à la version originale, à l’essentiel, à son orientalisme – cette spontanéité qui lui manquait et qu’il ne retrouvait que lors de ses brèves visites chez sa mère.

Il ment. Il en tire une gloire personnelle. Etre un loser, être perçu comme tel par la société, c’est une victoire sur le système, les compromissions, la corruption, c’est la preuve qu’on n’a pas cédé à l’ambition, à l’argent, l’assurance d’être resté un homme bien, un homme vrai, proche du peuple et des préoccupations sociales : trouver un logement décent, un travail, nourrir ses gosses, rembourser ses crédits, et pas un de ces bobs qui écrivent des tribunes dans les plus grands quotidiens pour défendre les droits des immigrés clandestins mais inscrivent leurs enfants dans des écoles ultraprivées où l’on n’entre pas sans être parrainé par un plus puissant que soi, sans brandir sa déclaration fiscale, des établissements sélectifs où, Dieu merci, leur progéniture ne côtoiera pas des fils d’immigrés, des fils de concierges, qui font baisser le niveau et pénalisent la scolarité de leurs enfants précoces, gâtés, bien au chaud entre eux, et lui veut être un loser magnifique, écrivain méconnu ;, raté social – un pur concentré de violence, croit-il. Contrairement à ce qu’il dit à Nina, il tire une grande fierté (une forme d’arrogance même, un sentiment de supériorité) d’avoir résisté – c’est le mot qu’il emploie, lui qui n’a même pas mené une guerre sociale – alors que (c’est lui qui l’affirme) Tahar est devenu le symbole de tout ce que la société produit de pire, un avocat lisse, aseptisé, quand lui veut être un écrivain du désordre, quitte à ne pas être publié, quitte à ne pas être lu.