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coeur du pélican

Titre : Le cœur du pélican

Auteur : Cécile Coulon

Éditeur : Viviane Hamy

Un adolescent court. Vite. Il survole les 800 mètres jusqu’aux championnats nationaux. Jusqu’au jour où il se blesse et doit renoncer à la compétition, jusqu’au jour où sa vie bascule de gagnant à perdant. Puis, un homme se remet à faire du sport, pour gagner à nouveau. Entre les deux, vingt ans se sont écoulés.

D’un tout petit rien, de l’histoire d’un adolescent blessé devenu un homme frustré, Cécile Coulon fait, un peu comme à son habitude, un grand tout.

Anthime est un adolescent pas tout à fait comme les autres. En plus d’un caractère replié sur lui-même et d’une relation presque symbiotique avec sa sœur (où se situe réellement la limite, peut-on parler d’inceste ?), il est doué pour la course. L’entraîneur de l’école qu’il vient d’intégrer le remarque au cross local et le pousse à persévérer et passer la vitesse supérieure. Il va aller jusqu’à une compétition nationale au cours de laquelle, devant sa famille, il va craquer physiquement et se retrouver dans l’impossibilité de continuer à courir.

J’ai cherché « Anthime » sur Internet. Parce que ce n’est pas banl comme prénom pour un personnage. L’Anthime de Cécile Coulon m’a alors fait penser à Saint Anthime dont la description a quelques résonnances avec la vie de son héros : « Saint Anthime l’aveugle naquit à Céphalonie, une île de la mer Ionnienne, dans une famille chrétienne. Il avait sept ans quand il devint aveugle de ses deux yeux, mais il recouvrit la vue miraculeusement par la suite. Il fut d’abord marin comme son père, mais il préféra bientôt la vie monastique et prit le nom d’Anthime. Il séjourna vingt ans sur la Sainte Montagne, partit en pèlerinage à Jérusalem et visita de nombreux monastères. Il retourna enfin à Céphalonie et c’est là qu’il s’endormit dans la paix du Seigneur. » (in : http://nominis.cef.fr/contenus/saint/8051/Saint-Anthime.html).

Les vingt ans passés par Anthime auprès de sa femme Joanna, qu’il n’a littéralement jamais aimée, bien au contraire, sont un peu son chemin de croix, passage obligé vers une sorte de rédemption et de reprise en main de son propre sort. Le but ultime que se fixe Anthime est un crédo qui tient en un verbe « gagner », toujours gagner, ne jamais perdre. C’est ce qu’il avait perdu de vue après sa blessure et ce qu’il vécut alors comme une déchéance qu’il a reproduite presque naturellement dans sa vie amoureuse et professionnelle : il délaisse Béatrice, la femme qu’il aime et admire par-dessus tout pour Joanna, la petite voisine insignifiante, il abandonne la carrière sportive pour prendre un emploi d’assistant social, travail qui lui permet de rester au-dessus de ses « clients ».

Comme le saint éponyme, Anthime va prendre conscience de l’état de déchet dans lequel il a sombré, en tout cas de son point de vue, pour renaître, tout seul dans son coin et faire la nique à ses détracteurs, à ses supporters déçus, à sa femme, à sa vie surtout.

Les vingt années passées par Anthime à se voiler la face avant de trouver le moyen de s’émanciper font de lui un Saint Anthime qui recouvre la vue, qui part à la recherche de sa paix intérieure pour reposer serein là où il aurait dû toujours être.

Le style de Cécile Coulon est toujours aussi parfait et n’excelle jamais autant que lorsqu’elle cherche par ses mots, expressions, ambiances à décrire la déchéance, la noirceur, la rancœur, la rage. Sa technique et sa structure narrative gagnent au fur et à mesure de ses publications en maîtrise ce qu’elle perd parfois un peu en spontanéité sans que cela perturbe la lecture.

Portée par le choix de ses mots, ses images, ses expressions, Cécile Coulon en appelle également à ce qu’il y a de plus animal en l’être humain et donc à son instinct. L’instinct de survie qui pousse Anthime à justifier son attitude lâche vis-à-vis des autres en la transformant en nécessité vitale pour lui. L’instinct violent qui pousse Anthime à frapper d’abord sa femme puis un garçon qui le suit. Parce que pour Anthime, le choix se fait entre deux leitmotivs, « fuir » ou « cogner » qu’il ressasse longuement pour finalement faire les deux en laissant s’exprimer la part animale qu’il porte en lui, la rage qu’il a emmagasinée depuis sa première blessure, la première cassure vécue à l’adolescence. Et l’histoire n’étant qu’un éternel recommencement, Anthime vivra une nouvelle césure lors de sa course, pas si effrénée que cela mais bel et bien essentielle à sa survie, au détriment de tout ce qui l’entoure. Parce qu’en définitive, Anthime se trompe sur un point important : il pense que « gagner » est le seul but de tout être alors que ce qui importe réellement n’est pas tant de savoir qui perd et qui gagne mais qui parvient à se relever, encore et toujours malgré l’adversité, malgré les échecs. On se construit et on se définit avant tout dans les ratés de son existence, la noblesse de la persévérance s’efface devant la facilité de la réussite. Alors Anthime passe à côté de tout et de tout le monde, par égocentrisme, par petitesse d’esprit, il passe à côté de Béatrice qu’il n’a pas su comprendre et qu’il a rejeté, de Joanna qui n’a pas su remplacer Béatrice, d’Helena qui n’a pas pu ou su être autre chose qu’une sœur et de lui-même pour finir en se fourvoyant sur sa nature propre. Mais être soi-même c’est devoir accepter tout ce qu’il y a de pulsionnel et de terrifiant en nous et par là-même ce qu’il y a de plus difficile.

Cécile Coulon n’aide pas non plus particulièrement Anthime en le jetant dans un triangle sentimental dont les pointes acérées sont Helena, Béatrice et Joanna. Elles sont toutes une facette de la figure castratrice de la femme : Helena parce qu’en qualité de sœur elle frustre Anthime d’un amour charnel impossible, Béatrice par ce que son absence (certes provoquée par Anthime) crée de frustration d’un désir inassouvi alors qu’il est possible et Joanna enfin parce qu’elle enferme Anthime dans une prison dorée par vengeance de ce qu’elle a subi comme frustration du fait d’Anthime, par vengeance envers Béatrice qui avait tout pour lui voler Anthime et par crainte de le perdre.

Autre tour de force, Cécile Coulon parvient à traiter d’un sujet introspectif (l’analyse de son propre échec, l’abandon, la revanche sur soi…) avec un thème assez universel, le sport, et une histoire dans laquelle elle entraîne assez naturellement le lecteur. En alternant les passages à la première personne (que ce soit Anthime, sa sœur Helena, sa femme Joanna ou la femme de sa vie Béatrice qui s’expriment par exemple) et le récit à la troisième personne des évènements qui ont jalonnés la vie d’Anthime, Cécile Coulon prouve une fois encore que le style ne fait pas tout mais que quand il s’allie à une narration irréprochable, cela donne encore un livre précieux.

Bonus : une vidéo de l’auteur (émission Au Field de la Nuit)