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Titre : Jeu de main

Nouvelle 11

Parce qu’elle aime l’informatique et parce qu’elle s’ennuie, seule à la maison, répétant toujours les mêmes tâches, les mêmes trajets jusqu’aux commerces avoisinants, Mathilde s’est programmé un monde. Son monde – régi par des lois mathématiques, des programmes rédigés en langage virtuel, une abstraction de 1 et de 0. Elle a baptisé cette terre la Zone et a choisi de l’illuminer d’un soleil bleu et crépusculaire. Elle a bâti les immeubles en glace, où elle fait souffler un vent perpétuel, qui soulève les jupes des femmes, découvrant leurs bas, décapitant au plus fort de l’hiver le toit des immeubles. Puis elle a peuplé la Zone. Comme elle avait épuisé son imagination en créant le ciel et la terre, elle a donné aux êtres programmés le nom et l’apparence de son mari, de ses enfants et de ses voisins. Raphaël a donc fait son apparition dans la Zone. Les enfants – Paul et Léa – de grands adolescents maigres, ingrats. Puis Marc le boulanger, Kamal le serveur du bar, Yves le boucher, Nacer l’épicier… et elle-même. Elle s’est tracée sans ménagement : sa cicatrice sur la joue, ses pattes d’oie au coin des yeux.

Le dîner du soir est servi. Elle se lève de son bureau. Les enfants viennent de rentrer de l’école et la maison est déjà pleine de leur mutisme obstiné. Les enfants ressemblent à Raphaël. Ils ont hérité de sa beauté et de son introversion. Mathilde a bien essayé de les comprendre puis, impuissante, s’est résignée à ce qu’ils soient plutôt les enfants de son mari que les siens. Elle les regarde de loin. Ils rentrent le soir de plus en plus tard. Ils sentent la cigarette et le hasch. Leur peau s’est couverte de piercings, comme frappée d’une maladie contagieuse. Depuis leur naissance, Mathilde a toujours repoussé le moment de les aimer. Aujourd’hui, ils s’apprêtent à devenir adultes sans qu’elle s’y soit attachée. Ils doivent l’avoir remarqué. Mathilde n’ose plus affronter leur regard, à table, elle pressent leurs pensées secrètes.

Mal à l’aise, elle quitte la cuisine et sort au soleil couchant. Le vent frais souffle dehors, il s’engouffre entre les pans de son imperméable, balaie ses cheveux. Elle s’installe au comptoir du bar et attend que Kamal vienne prendre sa commande.

Kamal lui ressemble – il est brun, maigre. Il pourrait être son frère. Mais sa vie diffère de celle de Mathilde : elle vit, même si elle s’y sent étrangère, dans un milieu feutré d’intellectuels. Kamal se meut au milieu d’une clientèle bruyante, dans le vacarme du flipper.

Mathilde le regarde marcher de table en table, sans se presser. Elle sait qu’il cache un flingue derrière le comptoir, au cas où. Hypnotisée par sa démarche, elle se demande ce que ça ferait de tout plaquer pour partir avec lui. Elle imagine leur étreinte sur le comptoir, à la hussarde, une vie inconnue qui s’offre. Il suffit d’une fraction de seconde, il suffit d’y penser et une porte s’ouvre sur un autre monde. Son monde à lui – peuplé de petits délinquants, d’armes à feu, d’insultes, un monde où l’on crache par terre, où on fait l’amour dans les toilettes du bar, le pantalon sur les pieds.

Mais à ce moment, il s’approche d’elle en souriant – et son sourire illumine un instant la pièce. Il fait croire un instant à Mathilde qu’ils partiront ensemble. Elle aime Raphaël plus que tout mais sa perfection l’opprime. Kamal cesse de sourire. Elle sort du bar. Les portes se referment derrière elle, la privant de ce monde possible, et ce renoncement lui donne un pincement au cœur.

Sur la route vers l’épicerie, elle croise Marc qui sort de son immeuble. Sa journée de travail est finie depuis longtemps. Il s’arrête à son niveau, lui claque deux baisers sur les joues, dont un, est-ce une vue de son esprit ? se pose tout près des lèvres. Lui aussi a environ vingt-cinq ans, peut-être moins, un tatouage de serpent sur l’épaule. Mathilde éprouve du plaisir à frôler son corps, même s’il a des grâces de jeune fille, même si, d’expérience, elle mesure combien il doit être mauvais amant, trop préoccupé de lui-même, de son apparence, pour apprivoiser un autre corps. Elle sent comme il aura peur devant sa nudité, comme il ne saura la caresser qu’avec douceur mais sans sensualité – sans violence – et Mathilde veut des coups et du sang.

Le vent s’engouffre dans son imperméable tandis qu’elle gagne l’épicerie.

Nacer, comme toujours le regard méchant, la fixe sans broncher jusqu’à ce qu’elle se soit avancée pour lui serrer la main.

– Sale temps, marmonne-t-il.

– Sale temps.

– Tu veux quoi ?

– Rien. Discuter un peu.

– T’achètes rien ?

– Si, du sel.

– Tu veux parler de quoi ?

Lui serait capable, elle pressent, de la battre, de lui faire mal. Le sang coulerait sur les draps. Il lui chuchoterait des insultes à l’oreille, en découpant au cutter des blessures sur sa peau.

– Si tu ne veux pas discuter, on peut coucher ensemble. Non ?

– Jamais avec des femmes mariées. J’ai des principes.

Mathilde insiste, mais le jeune homme reste inébranlable.

– Et si Raphaël et moi nous séparions, tu accepterais ?

– Sans doute. Pourquoi pas ?

Chez elle, ils attendent le sel pour commencer à dîner. Léa, son épingle à nourrice au-dessus de l’œil, Paul, le corps rachitique. Raphaël se tient droit, les coudes sur la table, il jette sur ses enfants un regard plein d’indulgence. Mathilde tient serré dans la poche de son imperméable son sept millimètres silencieux.

Lorsque le premier coup frappe Raphaël, les deux adolescents se retournent vers leur mère. Elle a visé le cœur, soucieuse de ne pas faire souffrir son mari, de ne pas défigurer la beauté de son visage, et de lui épargner la vue de ses enfants morts. Les enfants sont crispés, mais ils ne crient pas. Ils attendent le coup sans broncher – et l’on pourrait croire qu’ils n’ont pas remarqué sa présence, n’était la crispation de leur mâchoire.

L’un après l’autre, ils partent à la renverse.

Lorsqu’elle les a tous trois abattus, elle éteint son ordinateur et descend lentement jusqu’à la cuisine où, maussades, ils l’attendent pour le dîner.

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