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Au fer rouge - Marin Ledun

Titre : Au fer rouge

Auteur : Marin Ledun

Éditeur : Ombres Noires

« Au fer rouge » fonctionne à la fois comme une suite de « L’homme qui a vu l’homme » et comme un roman à part. Il faut toutefois avouer qu’avoir lu « L’homme qui a vu l’homme » avant « Au fer rouge » est un plus non négligeable. A plusieurs titres.

Tout d’abord parce que « Au fer rouge » est un ton en-dessous.

Ensuite parce que la comparaison des deux permet d’expliquer pourquoi tel est le cas.

Pour « L’homme… », j’ai utilisé l’image de plusieurs fils qui s’agglutinent pour former une grosse pelote de laine ; j’ai parlé de style journalistique ; j’ai parlé de fiction réaliste voir ultra-réaliste ; j’ai parlé de « comment »… Pour « Au fer rouge », Marin Ledun semble prendre le contrepied de « L’homme… ».

Ici, on a plutôt l’impression de se retrouver avec une grosse pelote dans les mains dont les protagonistes (flics, flics ripoux, trafiquants) vont nous délier les différents fils narratifs (anti-terrorisme, trafic de drogue, malversations, combines immobilières…) par ailleurs tous liés les uns aux autres.

Autant dans « L’homme… » Marin Ledun nous livrait un récit vu plutôt du côté des etarras, autant dans celui-ci, il nous place de l’autre côté de la barrière, du côté des ripoux anti-terroristes et/ou des flics qui enquêtent sur le corps du trafiquant de drogue retrouvé dans une valise rejetée par la mer.

Dans « L’homme… », Marin Ledun s’attachait au comment, ici, il s’intéresse plus au « pourquoi ».

Dans « L’homme… », la narration se voulait journalistique, proche du reportage, ultra-réaliste, provoquant un rapprochement émotif entre le lecteur et les etarras martyrisés, alors que dans « Au fer rouge », on est beaucoup moins dans le réalisme et beaucoup plus dans la fiction, provoquant du coup une distanciation entre le lecteur et les anti-terroristes et même les flics, pour la plupart ripoux ou impliqués dans les magouilles perpétrées par Javier Cruz. Cet éloignement forcé du lecteur par rapport à l’histoire entraîne de facto un détachement vis-à-vis des personnages et par ricochet du style, prenant moins aux tripes.

Après, oui, il faut l’avouer, il y a des facilités, des incohérences, des situations qui prêtent à rire (Javier Cruz, 40 ans d’exactions en tout genre, sempiternel bourreau qui vire « ménagère de 50 ans derrière ses fourneaux » et, malgré son rôle de grand ordonnateur, semble totalement absent de l’histoire fait plus que légèrement sourire. Il en est tellement absent qu’il n’a aucune prise sur sa déchéance ni ne semble en mesure d’appréhender la fin tragique qui sera la sienne passant du rôle de l’intouchable au pestiféré en quelques pages à peine même si ce changement de statut se dessine de ^lus en plus nettement au fil du livre), mais l’ensemble conserve tout de même une noirceur, une dureté, un fatalisme morbide et violent qui happe le lecteur comme le précédent livre.

Emma Lefebvre focalise totalement sur les attentats du 11 mars 2004 à Madrid (la gare d’Atocha, entre autre) les assimilant aux exactions d’ETA alors qu’il s’agit d’attentats djihadistes. Se trompe-t-elle de cible ? Assurément. Se trompe-t-elle de combat ? Rien n’est moins sûr tout au long du livre et seule la fin nous donnera la réponse à cette question. Son aveuglement qui frise le fanatisme est le symbole d’un terrorisme d’état à la fois voulu comme une arme de lutte contre ETA et craint par ceux-là même qui l’ont créé et qui en ont perdu le contrôle. La lutte contre le terrorisme autorise-t-elle à ce point à tout sacrifier : humanité, légalité, honnêteté ? Mais la « bête » peut-elle être vaincue ? Des questions et une démonstration de Marin Ledun brûlantes d’actualité.

De « L’homme… » à « Au fer rouge » on a toutes les facettes d’une même médaille (ETA, GAL, anti-terrorisme, terrorisme, mafia, trafics, magouilles, blanchiment d’argent…), aucune n’étant plus glorieuse que l’autre, toutes ayant leur part d’ombre, de noirceur, de violence. Marin Ledun fouille les poubelles les plus sales, les recoins les plus glauques sur fond de vengeance et de désarroi.

« Au fer rouge » serait donc, d’un avis assez partagé y compris par moi-même, moins bon que « L’homme… ». Mais du moins bon comme celui-là, j’en redemande encore et encore ! Et passer d’excellent à très bon n’est pas injurieux vis-à-vis de Marin Ledun qui reste un auteur à suivre et surtout à lire.

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