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luxifer

Titre : Luxifer – Pourquoi le luxe nous possède

Auteur : Nicolas Chemla

Éditeur : Séguier

Le luxe est cette tendance à en vouloir toujours plus : au-delà du simple besoin. Le luxe c’est ne pas se contenter de ce que l’on a et à tout le moins de tenter de sublimer ce que l’on a ou d’idéaliser ce que l’on désire. C’est ce désir fantasmé d’objets matériels, désir surréel et surréaliste, qu’analyse Nicolas Chemla.

Il tire immédiatement, et naturellement, un trait d’union entre le luxe et une certaine forme de diabolisation de ce sentiment de besoin qui va bien au-delà de l’image de soi et de la tentative d’authentification d’une population à une autre, la première désirant ce que possède ou propose de posséder la seconde.

La richesse est un concept qui repose sur une antinomie constante entre le bienfait matériel qu’elle procure et la moralisation qui découle de la possession ou non d’une telle richesse. Si tant est que la richesse est une notion historiquement matérielle et quantifiable, elle va au-delà de cette matérialité pour embrasser les champs du savoir et du pouvoir après celui de l’avoir : savoir et pouvoir faire fructifier une richesse, savoir et pouvoir être, etc… La richesse en tant que pouvoir est la source par laquelle on accède à différents seuils de reconnaissance dont le plus important est la reconnaissance spirituelle. Le lien est ainsi fait entre les dimensions morales et matérielles de la richesse et donc du luxe.

« Ainsi la richesse matérielle n’est jamais uniquement matérielle. Fortement chargée de dimensions morales qui la font tour à tour bénédiction ou vice, elle est en vérité un savoir et un pouvoir au-delà du physique : le pouvoir de créer quelque chose à partir de rien, le pouvoir de se multiplier et se reproduire elle-même, le pouvoir, enfin, de contrôler, influer voire altérer le réel. Nécessairement, un tel pouvoir, qui touche au magique, implique une forme de pacte avec des forces surnaturelles – la chance, les ancêtres, les dieux, la baraka ou le baxt et pourquoi pas le diable. »

La pop culture dont Nicolas Chemla donne de nombreux exemples (des poètes aux écrivains en passant par les musiciens, qu’ils remontent au XVIII° siècle ou au XXI°) véhicule une image aussi pittoresque qu’intrigante et inspirante de la figure du diable, figure au demeurant fort peu biblique : elle tisse ainsi des liens privilégiés avec l’industrie du luxe. Le diable devient alors une clef vers la liberté et la création, vers la suppression des barrières, embrassant une destinée positive et toute en lumière. La grande période du romantisme noir (XIX° siècle) coïncide avec la création de quelques grands noms du luxe. « La richesse est au beau ce que le luxe est au sublime », à savoir une source de dérèglement, d’exagération, de sublimation de l’un par l’autre. Et donc de transgression et de satisfaction (ou d’assouvissement ?) de nos désirs. « Lucifer est ainsi celui qui nous délivre pour mieux nous livrer à nous-même, et nous rendre à la fois acteurs et esclaves de notre liberté tout autant que de nos désirs ».

« Le noir (i.e. le diable [note du chroniqueur]) n’est pas dans un jeu d’opposition avec la lumière (i.e. dieu [note du chroniqueur]), il n’en est pas le contraire symétrique et refoulé […] mais dans une relation consubstantielle à la lumière. C’est ce noir-là, non pas absence de couleur mais source de lumière, c’est ce Lucifer-là, non pas personnage mais principe de création qu’il nous faudra guetter au cœur du luxe. »

L’Eglise représente alors l’ordre, l’obéissance et l’unicité quand le Diable endosse la parure de la dualité, celle de la liberté de choix d’utiliser, par exemple, les progrès de la médecine à des fins bénéfiques ou maléfiques. L’église est alors statique quand le Diable devient l’origine de toute créativité et de progrès.

« Ainsi Lucifer, d’Ange de Lumière, devient ange de liberté et de connaissance, et principe moteur de la création – et il devient dès lors possible de voir son étincelle au cœur du luxe. Connaissance, liberté, création : les trois moteurs du principe de Lucifer sont les trois piliers du luxe éternel. Mais aussi : écart, pas de côté, division et multiplication, affolement du nombre, exploration des passions et inventions nouvelles, beautés sorties des ténèbres en pleine lumière, sacralisation du profane – telles sont les multiples facettes du diamant luxiférien qu’il nous est désormais possible d’ausculter. »

Mais comment définir le luxe ? Le luxe possède une substance économique indéniable (flux monétaire, entreprises industriels, salariés, consommateurs, boutiques…) mais que la théorie économique peine à cadrer, à exprimer. Qu’est-ce qui fait alors le luxe ? le mesure ? le qualifie ? Ce ne sont ni les catégories de prix (il y a des choses luxueuses et qui n’ont pourtant aucune valeur), ni les catégories de produits (une chaussette peut être luxueuse), ni le mode de fabrication (le hand-made ou l’artisanat n’ont pas le monopole du luxe qui fait aussi appel au techniques de pointe), ni le temps passé ou la rareté (la production du luxe est aujourd’hui aussi industrialisée que les produits de consommation courante). Le luxe apparait avec l’émergence di Moi, de l’individu par opposition à la société. C’est donc là que résiderait la frontière entre ce qui est luxe et ne l’est pas : entre ce qui est utile ou nécessaire à tout le monde et ce qui est de l’ordre de l’envie individuelle.

Si le luxe, comme certains l’idéalisent (Voltaire ou Mandeville cités par l’auteur), est une source de progrès industriel et/ou scientifiques, tirant l’économie et les techniques de production vers le haut, on est aussi tenté d’u voir une source de débauche subversive, narcissique, diabolique. Le luxe est un symbole de transgression ou d’immoralité. On stigmatise autant les débordements et les transgressions  induits par le fort sentiment de supériorité procuré par le luxe que l’absence de retombées positives (économiques, bien-être,…) sur les couches de la société qui n’ont pas accès à ce luxe (et qui en sont pourtant à « l’origine » dans le sens où se sont eux qui en usinent les produits). Le cercle vertueux du luxe se limite aux cercles qui y ont accès à l’exclusion de tous les autres.

Le luxe est le symbole d’une société à deux vitesses : « énigme sémantique, scientifique ou morale, où la raison se perd, le luxe par essence et depuis son origine incertaine, échappe à la raison et procède de son dérèglement, comme un emballement de la machine capitaliste – tout comme Lucifer peut être présenté comme un dérèglement, un renversement ou un dépassement de l’ordre divin. »

L’origine du mot luxe est ainsi largement débattue et si « lux » qui a donné lumière ou « luxus » qui a donné « lustrare » ou faire briller semblent rapprocher le luxe d’un certain éclat, d’une certaine noblesse ou pureté, « luxus » a aussi pour enfant la luxation qui porte en elle la dislocation, le dérèglement.

En ce sens, le luxe est l’outil de rejet de la norme, reniant son caractère utile ou utilitaire. L’objet de luxe accède alors à une valeur symbolique d’ouverture sur un autre univers, sur un autre monde.

Le luxe est dualité tout au long de son histoire : il est un facteur de différenciation à la fois par l’individualisation du désir puis de la possession de quelque chose de quasi unique et par l’envie ou le besoin d’appartenir à un groupe spécifique, unique lui aussi dans son genre. Il est aussi quelque chose d’universel et de terriblement élitiste.

« Si l’on veut bien envisager le luxe comme une manifestation du principe de Lucifer, alors on peut voir ses promesses comme les termes d’un contrat passé entre l’individu et le maître des illusions : triomphe de l’ego, culte de la beauté, soif d’éternité – et comprendre différemment « le prix à payer » du luxe – qui est peut-être ce qui lui confère véritablement son inestimable valeur et son pouvoir de fascination, à la fois profondément romantique (romantisme noir tout de même… [note du chroniqueur]) et résolument tragique. »

Cette ambivalence du luxe ne doit pas masquer deux réalités sombres du luxe dans ses manifestations contemporaines :

  • Le luxe reste avant tout une notion purement individualiste dans la mesure où il est une pulsion au pire solitaire et au mieux de groupe mais dans le cadre d’un groupe lui-même solitaire. Ce désir n’est qu’un palliatif à une mésestime de soi, égo blessé, ego narcissique (une étude de 2009 montre ainsi que face au luxe, les décisions prises dans le cadre de cette étude par les sujets le sont au détriment des autres)
  • Le luxe se drape des voiles de la vertu (écologisme, recyclage, bien-pensance,…) alors que le deuxième revers de la médaille réside dans les conséquences de l’industrie du luxe : conditions de travail (et salaires) des salariés du luxe que ce soit pour le pire (usines délocalisées en Asie) ou le moins pire (conditions de travail dans l’hôtellerie de luxe) ou l’absence de retombées positives pour le plus grand nombre (le luxe prolifère à son propre et exclusif bénéfice)

Je finirai tout de même avec un avis plus personnel d’une part sur la question du luxe et d’autre part sur celle du livre.

En ce qui concerne le luxe, la préface rappelle le sens de la gentrification : le fait pour « les nouveaux arrivants d’une classe sociale aisée de s’approprier progressivement un espace habité par une population moins favorisée. » Il s’opère avec le luxe une réaction inverse : une classe moins favorisée (je ne parle pas des plus démunis qui sont malheureusement laissés hors-jeu dès le départ) prétend accéder à un niveau social supérieur par le biais de l’accès au luxe ; la population ayant déjà accès à ce niveau de luxe va donc à son tour chercher à accéder à un niveau supérieur de luxe, et ainsi de suite jusqu’à l’excès total, jusqu’au dérèglement total. Seul point commun entre ces niveaux de luxes, cette gentrification à l’envers reste totalement déséquilibrée et oublient sciemment les retombées néfastes sur les plus faibles niveaux de la population qui elles, pour le coup, ne changent pas.

C’est un exercice un peu inhabituel pour moi que de parler d’un livre de ce genre qui ne répond à aucun critère de suspens, d’enquête mais qui repose sur une étude et une analyse d’un phénomène ambivalent et trouble. Alors disons tout de même que Nicolas Chemla sait de quoi il parle, le luxe fait partie de son métier, et ne manque ni d’idées ni de références précises qu’il met admirablement bien en musique pour le plus grand plaisir de son lecteur, en l’occurrence moi.

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