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Titre : Jumelles

Nouvelle 20

C’est con, il avait bien commencé le festival.

Et puis il y a eu ce mort. Découvert dans la cuvette des chiottes du bateau. Le suicide a été vite exclu. La tête était trop enfoncée dans le vide sanitaire. Impossible de la rentrer tout seul à cet endroit. A moins d’être un contorsionniste de génie. Et vu le physique libidineux du mort, sa masse de graisse, il ne pouvait en être un. Les statistiques sont formelles, même quand il a très envie de mourir, le suicidaire n’a pas pour habitude de mettre sa tête, là où quotidiennement il pose son cul.

En plein mois de mai, publicité racoleuse pour le festival du polar ‘’Les Pontons Flingueurs’’ à Annecy. Un « ’macchab » sur le bateau « Le Cygne » assurant le tour du lac avec son bord 3 personnels d’équipage, 5 membres de l’organisation, 105 lecteurs passionnés et les 7 auteurs des romans policiers invités. 120 suspects. Et pas n’importe lesquels. Vu leur présence sur le festival : potentiellement tous des amateurs du crime. Par l’écriture. Ou la lecture.

Sans compter mon adjoint et moi-même. Commandant François de Hautecoeur et lieutenant Jacques Van de Berck. Flics à la Brigade criminelle de la PJ d’Annecy. Professionnels de la lutte contre le crime. Fidèles à notre réputation : au cœur même de l’action. Toujours prêts à intervenir. Devancer l’acte meurtrier pour mieux le réprimer.

Honnêtement ? Vrai coup du hasard. Amateurs assidus de polars, nous étions à bord du Cygne. Pour être flics, on n’en est pas moins lecteurs. Alors quand le polar prend ses assises sur le lac, nous voguons avec lui, découvrir des histoires plus noires et littéraires que la réalité. Quoique…

Une chance pour la victime. Qui n’en avait plus rien à faire. Une erreur grossière pour le meurtrier. Qui pouvait commencer à s’inquiéter. Les deux meilleurs limiers annéciens, déjà sur la scène de crime. Pour nous, une façon de constater la fertilité de l’imagination des auteurs mais aujourd’hui un moyen de vérifier si le crime parfait existe.

Bizarrement le thème du débat organisé par le festival : le crime parfait existe-t-il ?

Une idée de René, le fondateur de ces trois jours de rencontres autour de la littérature policière. Conclure chaque salon, par un débat entre les auteurs et le public. René a déjà choisi des thèmes plus saugrenus : « Sous vêtement et polars », « Sulfateuses et couteaux » ou « de l’usage du conditionnel dans le langage policier ».

« S’il aurait su, il aurait pas venu » l’homme à tête de chiottes ! De toutes façons, vu son état, il ne pouvait plus débattre. Mais apportait, malgré lui, du grain à moudre au thème littéraire judicieusement choisi par René. Son meurtre serait-il parfait ?

Paniqué, René nous a sollicités.

– Vous vous en occupez les gars ?

Pas besoin d’attendre son assentiment. Nous avions pris les premières mesures. Maintenu tout le monde sur place et fait appel à quatre collègues en uniforme pour bloquer les issues. Une seule permettait de rejoindre la terre ferme. Les autres donnaient dans le lac. Pas inquiets, les gardiens de la paix et désormais du Cygne savaient nager, conditions sine qua none pour travailler sur le lac.

René nous a précisé qui était le mort. C’est lui qui l’avait fait venir sur le salon, il faisait partie des auteurs. Tarek OULLOUL, un romancier d’origine turque.

– C’est la première année où il vient….

– Et la dernière, c’est sûr !

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je pratique volontiers cet humour stupide. Ironie noire sur fond de cadavre livide, une façon de décompresser devant la Grande Faux, pas toujours aussi soyeuse que certains voudraient nous le faire croire. Celle qui venait de frapper ce cadavre était plus en faïence qu’en soie.

Ça n’a pas fait marrer René. Si maintenant les cadavres ne fleurissaient plus dans les livres, mais sur le bateau transportant public et auteurs des « Pontons Flingueurs », nul doute que son festival pourrait connaître une fin encore plus prématurée que celle de Tarek OULLOUL. Flingués, les pontons !

J’ai regardé mon adjoint, tiré sur mon cigare.

– T’en penses quoi, mon petit camarade ?

Jacques, mon petit camarade, mesure 1,99 mètre. Ses bras sont aussi longs que ses jambes, ses mains aussi larges que hautes. Son poids est à l’égal de sa taille, démesuré. Et varie. En fonction de la saison, de son dernier repas ou de son activité sportive. Aujourd’hui Joseph est en pleine bourre. Les homicides volontaires dans l’agglomération annécienne ne sont pas légion. Le bourgeois local n’aime ni l’esclandre ni les règlements de comptes. A proximité de la Suisse, les comptes sont bien réglés.

Le lieutenant de police Jacques Van de Berck, belge par son nom, français par sa mère et flic par vocation est à son poids de forme. Il flirte avec les 125 kilos. A 10 ou 20 près. L’avantage avec les flics au physique ingrat et au patronyme imprononçable, c’est qu’ils ne cherchent pas systématiquement à être dans la poésie de la séduction ou l’élégance hypocrite des relations protocolaires. Rien à foutre d’avoir un langage poli, fleuri ou amusant. Plutôt dans le concret, le brutal. Ça tombait bien sur le festival des Pontons Flingueurs, il restait dans le ton.

– On est dans la merde, chef !

J’ai regardé le cadavre. Sa tête encore enfoncée dans les chiottes.

– Tu crois pas si bien dire, mon p’tit camarade.

En trente-trois ans de service à la brigade criminelle de la police judiciaire de Paris, où j’exerçais avant Annecy, j’en ai croisé du macchab. Celui-là, avec sa tête dans les chiottes, sa position à genoux devant la cuvette, et son pantalon sur les chevilles, n’était ni pire, ni plus crade qu’un autre. Juste spécial. Inattendu.

Après le mort, mon regard s’est tourné vers les 120 personnes entassées sur les 200 m² des deux ponts du bateau le Cygne. Petites ou grands, chevelues ou barbus, belles ou laids ; on trouve de tout comme lecteurs sur les festivals de polars, même des flics et des morts ; ils étaient tous là à nous regarder, épiant nos moindres gestes, attentifs à nos décisions. Plus dans l’attente que dans l’angoisse. Pas forcément inquiets, juste curieux de voir des flics, des vrais, en action. Comment allions-nous nous sortir de cette situation ?

Eux vivaient en direct ce qu’ils avaient imaginé, écrit ou lu dans leurs polars. Ils avaient tous un avis ou plusieurs, ou trop sur ce qui venait d’arriver. Tant de lectures à s’abreuver d’histoires, de romans et de procédures policières. Ils avaient leur petite idée sur la façon d’intervenir.

C’est bizarre cette propension chez le citoyen à vouloir être policier à la place du poulet. Si enclins à le critiquer et si prompts à vouloir le remplacer.

Ils attendaient une réaction ? Ils n’allaient pas être déçus. Bien décidé à ne pas me laisser emmerder par une centaine d’aficionados de littérature noire, j’ai tiré trois taffes de mon Diademas. Doux et âpre à la fois, envoûtant presque enivrant. Ces trois bouffées digérées, j’étais prêt. Solide sur mes appuis, bien dans ma tronche, tout en gueule. Me suis adressé à l’ensemble des passagers du bateau.

– Mesdames et messieurs. C’est pas au vieux flic râleur qu’on apprend à faire le poulet siffleur. J’vais pas y aller par quatre chemins. Vu vos profils, vous êtes tous suspects. En conséquence ….

J’ai tiré une nouvelle bouffée. Souri légèrement. Fait monter la pression. Très Actor’s Studio, époque De Niro.

– …. J’vous place en garde à vue.

Même le grand Jacques, pourtant habitué à mes excès, a été surpris.

– Quoi ? Tu les places tous en « G » à « V » ?

– 33 ans de carrière dans la grande maison, vont pas me la faire à l’envers. Avant d’appareiller, les chiottes du bateau étaient vides. Le meurtre a eu lieu pendant la traversée. Obligé ! L’une ou l’autre de ces 120 personnes est le coupable. J’veux rien laisser au hasard. Je les garde tous sous ma coupe pendant 48 heures.

J’ai senti Jacques hésiter.

– T’auras pas fini de notifier ta 15ème garde à vue que les deux jours seront écoulés.

Pas con pour un lieutenant de police franco-belge, ce Jacques.

– Depuis le temps que je réclame des effectifs supplémentaires au patron. Deux O.P.J à la Crime d’Annecy pour 120 suspects, on n’est pas assez nombreux. Le manque de moyens dans la police, c’est une vraie calamité.

– En même temps c’est notre premier macchab depuis 10 ans, chef.

C’est vrai que la délinquance annécienne n’a rien à envier à celle de la Lozère. Une sorte de désert des Tartares en Haute Savoie. Ça me changeait de la Crime à Paname où j’avais sévi bien trop longtemps pour en sortir indemne. C’est là où j’ai appris que l’imagination de l’homme n’a pas de limite quand il s’agit de trouver des solutions pour éradiquer son prochain. Empoisonnement, armes blanches ou noires, corde, machine à laver, tournevis, trombone, stylo, flingues en tout genre, du ridicule 6,35 au fusil à pompe chargé à la Brennecke. Calibre 12. Je ne comptais plus les meurtres sur lesquels j’étais intervenu pendant mes vingt années passées à la brigade criminelle du fameux 36. Je pensais avoir tout vu à la capitale. En intervenant sur le bateau des Pontons Flingueurs, je découvrais une nouvelle façon de tuer. Il était temps, je commençais à m’ennuyer à Annecy.

– Tu proposes quoi, mon p’tit camarade ?

– Rester dans le classique : « constates, identité judiciaire, témoignages. »

– Et on fait comment pour entendre 120 témoins à deux ?

– C’est toi qui voulais les placer en garde à vue, chef ! J’en sais rien, moi. D’abord faudrait peut-être examiner le cadavre ? Après on relève les identités des témoins et on entend ceux qui ont des choses à raconter.

Franco-belge, lieutenant de police, mais bons réflexes professionnels, le Grand Jacques.

– Appelle le légiste. Je commence les auditions des témoins.

Pas besoin de chercher loin, certains avaient la verve aussi facile que la descente rapide. René s’est proposé pour répondre à la première de mes questions : qui était exactement de Tarek OULLOUL ?

– Je le connaissais pas plus que ça. Je l’ai fait venir après avoir lu son bouquin « Jumelles ». L’histoire surprenante de deux sœurs : Iris et Cynthia, séparées à la naissance, qui partent au même moment enquêter sur la mort tragique de leur mère. Droguée, violée et assassinée dans des circonstances atroces. Le bouquin raconte leur itinéraire parallèle jusqu’à leurs retrouvailles à New-York. Leurs recherches ont payé, d’abord elles se sont retrouvées et ensuite ont découvert l’auteur du meurtre de leur mère caché dans cette ville. Au moment où elles vont l’attraper, l’homme s’enfuit dans l’une des tours jumelles. Elles ne savent pas laquelle. Elles décident de se séparer une nouvelle fois, une sœur dans chaque tour. On est le 11 septembre 2001 un peu avant midi. Les avions arrivent. A peine retrouvées, de nouveau séparées. En nettoyant les décombres des tours, les policiers new-yorkais n’ont pas identifié tous les corps. Ceux des sœurs n’ont jamais été retrouvés. En revanche, un cas les a toujours intrigués…..

René s’est arrêté. A repris son souffle, a hésité avant de poursuivre. Nous étions pendus à ces lèvres.

– … Ils ont retrouvé la tête d’un homme non identifié dans les cuvettes des W.C. !

J’ai regardé Jacques. Tiré une nouvelle bouffée de mon barreau de chaise havanais.

– Mon p’tit camarade. On est doublement dans la merde.

Un meurtre sur un festival de polars, c’était déjà pas banal, mais un meurtre similaire à celui commis dans l’œuvre de la victime, ça se compliquait !

Le lieutenant de police Jacques Van de Berck, grand par sa taille, lourd par son poids et immense par sa réflexion, ne s’en laissa pas conter pour autant.

– Ça nous fait quand même une piste, chef. Le ou les auteurs ont forcément lu l’œuvre de la victime. Autrement pourquoi cette similitude troublante ?

J’ai failli le féliciter. Me suis ravisé : sur un salon de littérature, les lecteurs sont nombreux. C’est même sa raison d’être. Sans lecteur, point d’auteur. Faudrait voir à pas s’en plaindre.

Changement de stratégie. Pas se laisser emporter par l’émotion des mots du moment. J’ai retiré une nouvelle bouffée de mon Diademas. Et demandé à René un exemplaire de « Jumelles » de Tarek OULLOUL. Sur la quatrième de « couv », il était mentionné : « un chef d’œuvre d’élégance, de finesse et de raffinement ». Pas vraiment l’impression que pouvait dégager l’homme libidineux, le pantalon sur les jambes, qui gisait mort, la tête dans la cuvette. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. René a dû lire dans mes pensées.

– Il n’avait pas le physique de son écriture. Etonnant qu’un homme aussi gras ait pu écrire avec autant de légèreté cette histoire tragique. Il était pressenti pour avoir le prix des Pontons.

Le prix des Pontons ? J’avais oublié ce détail. Qui dit prix, dit concours. Et qui dit concours, dit jalousie. Et si le coupable se cachait parmi les auteurs présents, jaloux du futur prix qui devait être remis à Tarek OULLOUL ? J’étais bien placé pour savoir qu’on pouvait tuer pour n’importe quel mobile. Celui de la jalousie littéraire en était un beau ! Et sur ce festival on avait un beau panel de sept écrivains aux origines aussi variées qu’étonnantes.

Certains dans une autre vie auraient même pu être adversaires. Avant de devenir auteurs, ils n’avaient pas forcément été du même côté de la barrière. Dans ce salon se retrouvaient aussi bien d’anciens flics, taulards ou toxs comme des éternels ‘’anars’’. Tous pour une raison ou une autre étaient passés à l’écriture.

Et aujourd’hui ‘’aux Pontons’’, réunis par cette passion de la littérature noire, ils se côtoyaient dans un charmant esprit littéro-éthylique, loin des querelles passées.

C’est bizarre chez les poulets ou les voyous ce besoin de faire des livres !?

Il est vrai que René, visage buriné, cheveux mi-longs gris blonds et regard bleu azur, ancien libraire par vocation et vrai aventurier par choix, avait l’art de choisir ces auteurs. Pas uniquement à cause de la qualité de l’œuvre, parfois il s’en foutait même, ce qui l’intéressait avant tout, c’était l’homme se cachant derrière sa plume. Voire derrière ses verres. Et ce quel que soit l’origine du gonze. Avant toute invitation officielle aux Pontons, René faisait passer une sorte de rite initiatique au candidat. Fauteuils en cuir et flacons en tout genre, de toute couleur. Avec une prédilection pour le rouge et le blanc. Une farandole de goûts à boire jusqu’au bout de la nuit, à parler littérature et grands vins, bien dans l’esprit du film de Lautner.

‘’Y’a de la pomme…. Y’en a !’’

De livresque à ‘’ivresque’’ il n’y a qu’un ‘’L’’, qui était très vite bu. Une sorte de danse initiatique. Pas une valse à trois temps, une vraie java à mille flacons. Flics, voyous, toxs ou anars, ne se sont jamais autant aimés qu’autour d’un grand cru. La littérature et le vin : vecteurs indéfectibles de réconciliation.

Cette année on trouvait parmi les auteurs : deux ex-flics, un tox miraculé, un attaché culturel, un ancien haut fonctionnaire des affaires étrangères, un directeur de théâtre et seule au milieu de ses romanciers mâles, une professeure de lettre.

De vieilles rancœurs d’une autre vie seraient-elles venues gâcher la belle unité apparente des auteurs de littérature noire ?

Pendant que Jacques attaquait les constates, j’ai procédé aux interrogatoires des écrivains. Mais aborder une scène de crime avec des auteurs de polars conduit forcément à des dérapages. En règle générale, l’imagination des auteurs n’a pas de limite. Mais en particulier quand ces écrivains sont tous d’anciens « quelque chose », ont du vécu en pagaille, de l’expérience à revendre, des anecdotes vraies, fausses, déformées, amplifiées ; ce n’est plus de l’imagination qu’ils ont, c’est de la mémoire protéiforme. Nourrie à toutes sortes de produits. Poudre blanche ou liqueur chargée.

A tout honneur, tout seigneur, j’ai commencé par les deux anciens poulets. Le premier écrit des romans dans lesquels sévissent des flics plus vrais que nature, avec un style sobre, efficace. Direct. Uppercut d’écorché vif. Physique de boxeur avec sensibilité de danseuse. Des bras plus gros que ses cuisses, et un éternel « Bolivar » à la bouche.

Son dernier opus s’appelle « White Héroïne », une enquête glaciale dans les plaines de Sibérie effectuée par un détective privé. Un ancien flic, démissionnaire de la police, pour des raisons de violences incontrôlées enquête sur un vaste trafic de stups, entre la Colombie et la Russie, effectuée à bord d’un brise-glace. Tout y est : l’ambiance glaciale, la démesure russe, la violence larvée et l’ironie désabusée de celui qui a déjà trop vu de saloperies. Ou trop bu.

Une grande gueule au langage aussi cru que tendre. Détail majeur : fan de cigare. Ancien policier, amateur de fumée havanaise, cet ex-collègue ne pouvait que me séduire. Le tutoiement s’est imposé d’office. Il m’a tout de suite arrêté sur mes supputations. De la jalousie littéraire ? Certainement pas pour le prix de Pontons.

Tu sais ce qu’il gagne le lauréat du concours ? Son poids en vin de Savoie et Reblochon. Je peux t’assurer que parmi les auteurs, ils ne sont pas nombreux à vouloir afficher leur surcharge pondérale.

Les auteurs de polars ont de ces pudeurs !

Idée de René : mise en valeur du terroir et de la convivialité sur son festival. Esprit des Pontons !

Mon mobile mis en pièces par le premier flic écrivain venu. L’esprit des Pontons ne m’aidait pas. J’attaquais le second ex-flic. Un grand escogriffe. Donnant plus dans le témoignage que dans la fiction. Tout le temps en train de se marrer, de tout, de rien. Avec tout le monde. Une empathie collante à mon goût. Avant de quitter la Grande Maison, il était commissaire. Trop poli et gradé pour être honnête. Naturellement, me suis méfié. Depuis quand les commissaires savent écrire ? Gueuler, diriger, ordonner, peut-être… rédiger, non ! Il n’avait pas dû l’écrire tout seul son bouquin.

Son apport ne m’a pas aidé. Il n’avait rien vu, rien entendu, n’avait même pas rencontré Tarek OULLOUL à la présentation des auteurs. En revanche, il avait des idées sur tout. Je comprends mieux comment il a pu devenir commissaire. J’ai rapidement mis fin à son témoignage. Pas envie de me noyer, si j’ose dire, vu les circonstances, dans des supputations intellectualo-pénibles d’ex-hauts gradés de la Boite.

J’ai quitté les anciens de la maison poulaga et me suis tourné vers un gars, l’air aussi jeune qu’intellectuel, des lunettes éclairant un sourire pas narquois, mais presque ! Dans la vraie vie : attaché culturel à la mairie de Paris. Il avait pondu une œuvre mi-poétique, mi-sociétale, mi-polar. Un truc un peu dingue sur fond de conflit social, d’usines qui ferment et de baffes qui se distribuent au fin fond d’une région froide et triste de la France. Pourtant le titre, mystérieux, presque incompréhensible, donnait d’abord envie de fuir avant de lire : « Aux hommes, la paix ! » Mais une fois cet abord passé, le bouquin se dévorait en une seule traite…. Mais pas son témoignage sur les faits, aussi flou qu’inutile. Il n’avait même pas encore discuté avec Tarek OULLOUL.

Enfin j’ai entendu l’ancien toxico. Petit, sec, rapide. Poids plume à la boxe. Avec des textes qui font plus mouche que ces poings. Le mec qui en a chié et dégueulé des saloperies, par tous les pores de la peau. Qui a dû se traîner un peu partout, dans des coins et recoins, dégueulasses et improbables. Mais qui s’en est sorti, à force d’interrogations sur le monde et de réponses dans la littérature. De toute couleur et de toute nature, surtout, si elle est noire, américaine, qu’elle sent la poudre, la blanche comme la grise, les piqûres de rappel et les autres, qu’il ramassait à la pelle, sans précaution, pour s’envoyer sa merde dans les veines.

Y’a des destins étranges en ce bas monde. Passer de la seringue au stylo. Et neiger sur le papier les traces de poudre et les taches de sang de son passé. Après le manque, l’expression de la souffrance. Un titre en forme de jeu de mots aussi évocateur de son état d’esprit que révélateur de son talent. Mais complètement hors sujet face à la réalité du cadavre de Tarek OULLOUL dans les chiottes du bateau.

C’est une overdose ?

Le grand lieutenant franco-belge rabat joie Jacques m’a arrêté.

Tu comptes vraiment tous les décrire ? On a un meurtre à élucider ! Faut qu’on avance, chef. On est dans la vraie vie, là, pas dans une fiction littéraire.

C’est con, je venais juste d’entreprendre l’interrogatoire de l’auteur de « Impératif », un thriller d’espionnage, écrit par l’ancien diplomate, aussi baroudeur que rusé, à l’aise en cravate comme en rangers, à l’ambassade comme sous une tente de Touaregs. Principe d’adaptation nécessaire en vogue au ministère des affaires étrangères. Son bouquin révélait sous la forme d’une fiction une affaire de corruption, trop incroyable pour être fausse, mêlant un ancien président de la République française, des dictateurs africains aussi corrompus qu’autocrates, un dirigeant mégalomane à la tête d’une des plus grosses entreprises françaises, un élu ripou goguenard et des espions franco-britanno-libanais essayant de démêler le vrai du faux dans l’écheveau compliqué des affaires politico-médiatico-financières, le tout entre séances de tirs et de culs. Instructif et jouissif. Tellement.

Avec son vécu, certain que cet auteur aurait pu m’apporter des éléments importants sur l’enquête en cours. Je me doutais bien que les autres, notamment l’ironique Ralph Delacache auteur de « la leçon de Mort râle », ne m’auraient rien apporté. Ce n’était pas la première venue de Ralph sur le salon. Il assurait sa troisième participation entre humour noir et ironie tendre. Un habitué des lieux. Mais trop imaginatif pour croire à la réalité d’un cadavre sur le salon où il officiait. Il n’avait rien vu.

En revanche, c’était la première venue de Josepha Salierini sur le festival. Son nom était un pseudo, vraie professeure de lettres officiant dans un bahut d’une banlieue difficile, elle préférait écrire ses romans sous une identité virtuelle. Vu l’objet de sa présence au festival c’était une sage décision. Elle venait de publier le sidérant « Three », thriller amoureux où le sexe se conjugue à trois et jusqu’à la mort.

Perdu une fois encore dans mes pensées, le Grand Jacques, terre à terre par nécessité et professionnel par principe, me rappela à l’ordre.

– Tu rêves ou quoi, chef ? Putain. Heureusement que je suis là pour bosser !

Il a raison Jacques Van de Berck. On a toujours besoin d’un petit lieutenant avec soi. Même quand il mesure 2 mètres et flirte avec les 125 kilos. Ce n’est pas la taille qui fait le talent. Et ça m’arrange. Sinon je ne serais pas là en train de raconter cette sinistre pantalonnade.

Effet immédiat du mot sur mon imagination. Mon regard s’est retourné vers le mort. Le pantalon baissé sur ses mollets, cela avait un sens. Forcément. A priori ce dernier n’avait subi aucun abus sexuel. Ni même le début d’un assaut. Il avait le pantalon baissé sur les mollets, mais slip ou caleçon, il portait encore un vêtement cachant son céans et ses parties génitales. Le ou les assassins avaient voulu nous laisser un signe. Un message. Une aide. Qui a combattu par le pantalon périra par le pantalon ?

De nouveau j’ai tourné dans mes mains « Jumelles », l’œuvre de Tarek OULLOUL. Bouquin de belle facture. Format classique 15/17 cm. 320 pages. L’ensemble publié chez BRETELLES EDITEUR. J’ai souri. Avoir comme éditeur la maison « BRETELLES », pour finir mort dans les toilettes d’un bateau couvrant un festival de littérature, le pantalon sur les chevilles ; il y avait comme un hiatus quelque part. Un manque de cohérence. A minima de soutien.

Si le mobile n’était pas la jalousie littéraire, pourquoi ne serait-il pas un énorme coup de communication pour la maison d’édition. J’ai interrogé le maître des lieux. Il connaît tous les éditeurs, directeurs de collection ou rédacteurs en chef du monde et d’ailleurs. René m’a regardé, dubitatif. Il ne connaissait pas BRETELLES EDITEUR.

– « JUMELLES » est le premier roman publié chez eux. Je crois même que Tarek OULLOUL était leur seul auteur.

Le lieutenant Jacques Van de Berck a eu la même interrogation que moi : mais quelle pouvait-être cette maison d’édition, dont le seul auteur venait d’être assassiné dans les toilettes d’un bateau littéraire ?

Pas le temps de répondre à cette question. Le médecin légiste venait d’arriver. Il avait dégagé la tête de Tarek de ces assises et avait allongé le corps de tout son long entre les deux lavabos.

– Je crois qu’on a un nouveau problème, chef.

J’ai regardé le grand lieutenant Jacques sans le moindre soupçon d’inquiétude. Au point où nous en étions. Plus rien ne pouvait me surprendre. Je m’étais trompé. La scène était étonnante.

Tarek OULLOUL gisait, allongé sur le dos, la tête posée au sol. L’homme de son vivant ne devait pas être beau. Mort, il était furieusement laid. Très. Son visage était rouge, ses yeux entrouverts vitreux. Un morceau de sa langue pendait de sa bouche béante.

En comprenant quelles avaient été les derniers effluves qu’il avait dû respirer avant de mourir, un haut le cœur m’a envahi. J’ai de suite rallumé mon cigare qui venait de s’éteindre.

Les pans de sa chemise baillaient sur son ventre adipeux. Le pantalon au bas de ses pieds, son caleçon hideux laissait passer par la braguette un pénis exagérément long. Malgré mes bouffées havanaises, un deuxième haut le cœur faillit provoquer mon vomissement.

Mais ce n’était pas tout. Son double menton les cachait en position agenouillée, mais elles étaient bien visibles en position allongée : des bretelles. Autour du cou. Fortement serrées. Sur plusieurs tours. Les boucles pendaient autour du visage graisseux de Tarek OULLOUL, tristes ornements funéraires.

Le médecin légiste m’a regardé.

– Je crois que nous avons l’arme du crime. Mort par strangulation.

J’ai tourné nerveusement « Jumelles » dans mes mains, vérifié le nom de l’éditeur. J’ai regardé le corps sans vie de l’auteur. Son pantalon sur les mollets, ses bretelles autour du cou. Jeté un œil interrogateur aux sept auteurs. Secoué nerveusement la tête.

Il y avait quelque chose de pourri au royaume de l’édition.

J’ai regardé le Grand Jacques. Sa tablette « high tech » dans les mains.

– T’as du réseau sur le lac ?

Il m’avait devancé.

– BRETELLES EDITEUR, société à responsabilité limitée au capital social de 650 euros, dont le siège social est basé 11 Avenue de New-York à PARIS, immatriculée le 11 septembre 2011 au registre du commerce de Paris ayant comme activité principale l’édition de revues et périodiques, ancienne appellation « Point de nu et Image de fesses » édition de revues et livres à caractère érotique et pornographique, même gérant : Jean-Sébastien de la SIMONERIE.

C’est là où j’ai commencé à gueuler.

– Quelqu’un peut m’expliquer, merde ?

Je n’y comprenais plus rien. Comment le seul auteur d’une ancienne maison d’éditions de bouquins pornographiques pouvait se retrouver assassiné, dans les toilettes du Cygne sur le lac d’Annecy ? Quel était le lien entre des œuvres de cul éditées par BRETELLES, société aux références des tours new-yorkaises beaucoup trop marquées et le polar « Jumelles » écrit par Tarek OULLOUL ?

René est intervenu :

– Vous avez bien dit Jean Sébastien de la SIMONERIE ? Ça me rappelle quelque chose.

A moi aussi. Quelque chose de douloureux, d’enfoui au plus profond du labyrinthe tourmenté de ma mémoire de flic.

– De la Simonerie ? Ce n’est pas cet éditeur qui était recherché pour viols et meurtres dans les années 90 ? Celui qui choisissait exclusivement des manuscrits de femmes. Obtenait des rendez-vous, les rencontrait et leur faisait croire qu’elles étaient les nouvelles Sagan ou Duras, version érotique. Ensuite il …

– … Il les droguait, les violait, les tuait puis publiait leur roman en faisant croire qu’il en était l’auteur… Si c’est lui. J’ai participé à son arrestation en 1987.

Ma mémoire avait assuré le relais. Les digues de mon cerveau avaient cédé devant les flots de mes souvenirs. J’avais mis de côté la fameuse ROI : Règle de l’Oubli Immédiat, en vigueur chez tout flic souhaitant avoir une espérance de vie supérieure à 35 ans. Nécessité d’oublier dans la seconde toutes les saloperies vécues dans ce métier de dingues. Mais le policier n’oublie jamais, il accumule. Et sait au bon moment faire remonter les éléments nécessaires à l’enquête.

– J’étais jeune poulet à la Crime du 36 à l’époque. Mon groupe venait d’être saisi des disparitions et des meurtres de plusieurs jeunes femmes. Elles avaient les mêmes particularités, jeunes, jolies, et auteures ! On a retrouvé chez elles des papiers, des bouts d’écriture, des feuilles rédigées. Un peu partout. Ce n’était pas encore l’heure des ordinateurs. L’une d’elle avait même écrit des poèmes sur les étiquettes de ses vêtements, une autre sur du papier toilette….

– C’est une obsession chez vous ?! s’est exclamé René.

– Un triste constat. Qui nous a permis de faire le lien entre elles. Elle partageait cette même passion de la littérature, cette urgence de l’écriture. Ça a été facile de remonter jusqu’à la maison d’édition « Point de nu et Images de fesses » et Jean Sébastien de la Simonerie. Auteur raté mais éditeur escroc. Violeur, tueur, drogueur et copieur d’histoires.

– Il faut toujours se méfier des rimes en « eur », a ajouté sobrement René.

Pas forcément d’accord. Certaines sont très belles. Mais je n’ai pas relevé, j’ai poursuivi.

– Il a été condamné à la prison à perpétuité. Ce n’est pas possible qu’il soit déjà dehors ?

Jacques Van de Berck, lieutenant par sa profession, jeune par son âge et lucide par obligation, m’a rappelé à l’ordre.

– Ça fait longtemps que les peines à vie n’existent plus, chef. Perpétuité c’est un joli mot pour cacher une triste réalité. Les assassins comme les fous, finissent toujours par retrouver la liberté.

Depuis sa tablette high-tech il avait accès aux fichiers spécialisés de la police. En même temps qu’il parlait, il vérifiait. Modernité de la technologie : résultat sans appel. Jean Sébastien de la Simonerie avait été libéré de la prison de la Santé pour bonne conduite depuis dix-huit mois.

Serait-il possible alors, que …. ?

La réponse ne se fit pas attendre. Bien sûr que ça l’était. Le grand Lieutenant Jacques me tendit son écran. Il venait d’accéder au site de la maison d’arrêt de la Santé. Je ne connaissais pas ce fichier récent de la police. Tous les sortants sont pris en photo le jour de leur libération, mesuré, pesé et « anthropométré ». Celle de Jean de la Simonerie ne laissa planer aucun doute : les bretelles autour du cou et les moustaches garnies en moins, c’était le portrait craché de l’homme à tête de chiottes, l’auteur de « Jumelles » : Tarek OULLOUL.

Par acquis de conscience le légiste pris quelques mesures complémentaires, longueur des mains, des pieds, du sexe … estima à quelques kilos près le poids de feu Tarek et conclut avec le franco-belge Jacques que Tarek OULLOUL et Jean de la Simonerie étaient bien une seule et même personne.

– Y’a des détails qui ne trompent pas, commandant !

Une intuition fulgurante. J’ai sorti mon flingue, l’ai brandi au-dessus de ma tête, très menaçant et plus même, avant de hurler :

– N’y voyez aucune marque de discrimination quelconque, messieurs-dames, mais nous allons faire deux clans. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Vous avez deux secondes.

Le grand lieutenant Jacques n’a pas été le seul à me regarder, l’air très surpris. Tout ceci n’était pas très procédural.

– Quand l’urgence le nécessite, la procédure attend….

Pas certain que cette assertion soit acceptée par les légistes convaincus. Mais tant pis. Aux grands maux les grands remèdes. Ni le lieu ni le temps ni l’envie de philosopher sur la légitimité des procédures en cours dans un état de droit.

Jacques s’est tourné vers moi. Dubitatif.

– Qu’est-ce qu’il te prend ?

– Crime à bretelles : crime féminin ! On procède en deux temps. Premièrement : les hommes à la porte ! On ne garde que les femmes. Deuxièmement : vérification de leurs dates de naissance.

– Pourquoi ?

– Un homme, pour tuer, utilise des moyens radicaux, violents. Balle dans la tête, coups, explosion. Une femme trouve des solutions, plus… lestes ? Pleines de bon sens, pratiques. Pragmatisme et douceur : signes du meurtre féminin.

– Et avoir la tête enserrée dans des bretelles et enfoncée dans les cuvettes des toilettes, tu trouves ça doux, toi ?

– Esthétique et original, pas très masculin en tout cas.

– Le meurtrier serait donc une femme ?

– Ou plusieurs…

– Puisque tu le dis, commandant. Et pourquoi vérifier leur date d’anniversaire ?

J’ai regardé Jacques, il n’avait pas encore compris.

– Pas pour leur envoyer des fleurs.

J’avais décidé de le laisser mijoter. L’expérience vient aussi du questionnement. Il ne pouvait pas prétendre tout connaître à son âge. Fallait qu’il fasse ses armes.

Il était en proie à mille questions. Elles se lisaient sur son visage. Mais obéissant comme il savait l’être, exécutait les ordres. Au fur et à mesure qu’il constituait les deux groupes, autorisant les premiers, qui ne se faisaient pas prier, à sortir et priant les deuxièmes de lui présenter une pièce d’identité, son visage s’éclairait. La solution approchait.

Certaines n’hésitaient pas pourtant à traiter sa manœuvre de discrimination sexuelle scandaleuse, invoquant toutes les causes féministes défendues avec véhémence depuis toujours ; mais il ne se laissait pas faire. Dans un mélange de douceur et d’autorité, étonnant pour un individu de sa taille, de son poids et de son grade, il répondait aux injonctions féminines.

– Monsieur, tout policier sait ça, on ne demande jamais son âge à une femme. Même avec une rose. Ça ne se fait pas.

– Un bouquet ne suffirait pas à pardonner mon effronterie, chère madame. Mais il arrive que les circonstances imposent au policier cette impudence. Un moyen, honteux j’en conviens, de vérifier votre secret de jouvence mais aussi de faire progresser une enquête criminelle.

La requête présentée ainsi, elles ont toutes tendu leurs extraits de naissance sans sourciller.

Etonnant le Grand Jacques, pour un flic franco-belge de deux mètres. Jusque dans son vocabulaire. Qui l’eut cru ? Capable de cumuler verbe et charme pour arriver à ses fins. Manipulation séductrice, à laquelle les femmes sont si sensibles. La manifestation de la vérité impose parfois quelques dérapages au code de bienséance. Et pour y parvenir, il était primordial de savoir si dans l’assemblée des lectrices, deux femmes étaient nées le même jour.

– On cherche quoi, en fait ?

– T’as pas compris ?

– Si, enfin, je crois, les tours… C’est ça ?

– Oui. Les Twin Towers. New-York, le 11 septembre 2001… tout ça, quoi.

– Comme dans le roman de Tarek OULLOUL. On cherche deux femmes nées le même jour.

– De la même mère…

– Des sœurs, donc …

– Des jumelles, même.

Jacques avait fini par comprendre. Tout était lié : le titre, le sujet du livre ainsi que son meurtre. Nécessité oblige : exhibition des cartes d’identité. Vérification de la filiation et de la fraternité. En l’espèce, de la sororité, même !

Surprise et désillusion, aucune date ne correspondait. Et on avait beau regarder, scruter, admirer ces femmes, aucune ne semblait avoir une sœur jumelle. De près ou de loin, même à une heure ou à une ville près. Aucune de ces femmes n’était née le même jour ou portait le même nom d’une autre. Me serais-je trompé à ce point ?

Les seules sœurs présentes, n’étaient pas liées par le sang. Mais par la religion. Visiblement l’Eglise n’interdit pas la lecture de polars. A moins que ce ne soit le festival des Pontons Flingueurs qui s’ouvrait à la spiritualité ?

Délaissant les cartes d’identité, j’ai pris mon temps. Encore. Rallumé encore mon cigare, pris le temps de le humer avant de le porter à la bouche et de le fumer. J’avais besoin de regarder de plus près toutes ces femmes prises au cœur d’une énigme policière. Toutes belles quand on les regarde avec les yeux de l’amour. Pour une fois je pouvais les admirer sans risque de jalousies ou reproches féminins de ma moitié. Obligé par le devoir. Avec cette question, professionnelle, en toile de fond : l’une d’elle pouvait-elle être l’auteure du meurtre de Tarek OULLOUL ?

Quarante-huit. Elles étaient quarante-huit femmes à suivre mes faits et gestes. Soumises à l’autorité que je représentais. J’ai vécu des situations étonnantes, bizarres, absurdes mêmes parfois au cours de ma carrière, mais jamais je n’aurais imaginé vivre une telle situation. Avoir quarante-huit femmes en face de moi, en attente de mon bon-vouloir. Aussi différentes que semblables. Blondes ou brunes, petites ou grandes, plus ou moins âgées, un panel représentatif de la femme moderne, ou actuelle, ou passée.

Je m’étonnais juste que, pressés de savoir qu’ils étaient mis hors de cause, leurs maris, amants, compagnons ou concubins, les aient abandonnées aussi facilement entre les mains de deux flics désabusés de la P.J.

Jacques a souri, comme s’il suivait le fil de mes pensées.

– Peut-être sont-ils heureux de s’en débarrasser à si bon compte ?

– Pas très « gentleman élégant » comme remarque.

– De l’humour, chef, que de l’humour, comme palliatif à nos inquiétudes.

– Flic, humoriste et philosophe. Tu feras pas long feu dans ce métier.

On en était là de nos réflexions, regardant ces quarante-huit femmes devant nous. Mais que faire, maintenant ? Belles et élégantes. Distantes et si proches. Insoupçonnables et intouchables. Rien ne permettait de faire le lien entre elles. Même la vérification administrative d’identité confirmait qu’il n’y avait aucun rapport familial entre elles. Elles n’apportaient plus aucun élément utile à l’enquête.

Jacques s’est tourné vers moi. Désabusé. Bien obligé de les laisser partir. Sans élément objectif, impossible de les garder plus longtemps au risque de passer pour un affreux tortionnaire sexiste et machiste.

Avec regret, j’ordonnais au Lieutenant Jacques Van de Berck de leur remettre leurs pièces d’identité et de les laisser filer.

Comme une volée de moineaux, le Cygne s’est vidé. Rires, jupes et foulards ont quitté le navire, nous laissant seul devant ce vide indescriptible que seule une femme sait laisser quand elle vous quitte. Alors quarante-huit d’un coup, ce n’était pas un vide, mais un immense abime.

Mon cigare finissait de se consumer. J’exhumais les dernières bouffées de sa courte existence enfumée, en regardant l’horizon. Bateau à quai, il était réduit. Comme cette enquête, qui n’avançait plus. Tout bon policier le sait, si le meurtrier n’est pas identifié dans les heures qui suivent la découverte du macchabée, des heures, des mois et des années d’enquête peuvent être alors nécessaires.

Jacques avait l’air aussi désemparé que moi. J’ai soufflé, en abandonnant le cadavre de mon cigare dans le cendrier.

– On ne va pas se plaindre, on a du travail pour des années. T’auras moins de temps pour tes footings autour du lac.

Il a esquissé un sourire.

– Pourtant ton idée de jumelles était excellente.

– Comme toutes mes idées. Mais pas suffisante.

Une petite voix s’est adressée à nous.

– Excusez-nous, messieurs, on a fini notre service, on peut y aller nous aussi ?

Dans toute cette excitation, on les avait oubliés. L’équipage du navire : le capitaine et ses trois matelots, et le personnel de l’organisation : le libraire et ses bouquins, deux hôtesses d’accueil et leur beauté.

Sans vraiment prendre le temps de les regarder, je leur ai fait signe.

– Bien sûr, allez-y. Désolé pour le dérangement.

Jacques a levé la tête, les a regardés et a rajouté.

– Ne vous inquiétez pas, on va faire le nécessaire pour enlever le corps, et procéder ….

Il s’est tu, interloqué avant de terminer dans un souffle.

– … au nettoyage du bateau.

Les membres de l’équipage et de l’organisation étaient sur le pont leur permettant de rejoindre la terre ferme. Les hôtesses fermaient la marche. Jacques m’a secoué de ma torpeur post-abyssale d’avoir été quitté par quarante-huit femmes d’un coup.

– T’as vu comme elles se ressemblaient les deux hôtesses. Même taille, même couleur de cheveux, même physique.

Négligemment, j’ai jeté un coup d’œil. Pour être honnête, je les avais déjà repérées les deux hôtesses. Charmantes. Et pris le soin et le temps de discuter avec elles pendant la traversée du lac, avant la découverte du cadavre. Pour être très honnête, plus que leur beauté substantielle, elles m’avaient tout de suite plu ces gamines. Par leur esprit. Loin d’être des potiches aux sourires et formes volontairement mis en évidence, elles avaient du vrai répondant, une connaissance des auteurs qu’elles accompagnaient et de leurs œuvres qu’elles avaient lues. Pour être très très honnête, elles possédaient surtout cette forme d’irrévérence joyeuse, leur permettant d’être capable de se moquer de tout, de tous, et surtout d’elles-mêmes. Cette autodérision dont manquent certaines femmes, remplies de la suffisance de leur beauté et de la certitude de leur bêtise, à qui il faudrait tout le temps rappeler, que la beauté c’est comme le fromage, ça finit toujours par puer et couler.

Maintenant qu’il me l’avait fait remarquer, c’est vrai qu’elles se ressemblaient les deux petites.

– Ça doit être l’effet uniforme. Elles se ressemblent toutes en jupe-tailleur parme.

Je crois que j’étais juste en train d’essayer de me convaincre moi-même. Comme si je refusais d’entendre ce que me murmurait ma voix intérieure.

– Souviens-toi, quand tu lui as demandé son prénom, elle a souri et avec fierté et t’as annoncé …..

Je me suis tourné vers le grand Jacques.

– Dis-moi, tu connais leurs prénoms aux deux grâces ?

– J’ai discuté avec l’une d’elle, je crois qu’elle s’appelle Anaïs.

– Victoria.

– Non, pas Victoria, Anaïs.

–Non, Victoria, c’est l’autre. Je m’en souviens maintenant, elle m’a dit son prénom, elle en était très fière : Victoria.

– Et Anaïs.

– Anaïs et Victoria.

J’ai regardé Jacques.

– Comment elles s’appellent, déjà, les deux sœurs jumelles dans le livre de Tarek OULLOUL ?

– Tu crois que ?

– Je crois rien, j’enquête.

– Iris et Cynthia, non ?

– Iris et Cynthia ; Anaïs et Victoria : trop de ressemblances nuisent à la différence.

– Trop de ressemblances nuisent ….Ça veut rien dire, ça !

– On s’en fout, appelle-moi René, vite.

Pas la peine de l’appeler, il était déjà là. Souriant et superbe. Ses cheveux dans le vent, l’œil goguenard, le sourire enjôleur. Il m’a regardé.

– La réponse à la question que tu vas me poser est oui. Anaïs et Victoria sont jumelles… Félicitations, vous avez élucidé le meurtre.

Il ne nous a pas laissé poser nos mille questions qui se bousculaient. Il a pris le portevoix du bateau et a lancé un appel.

– C’est bon, ils ont trouvé, revenez tous. On va faire le débriefing.

Le débriefing de quoi ?

Pas le temps de réfléchir plus avant. D’un seul coup les quarante-huit femmes qui venaient de nous abandonner, leurs maris ou conjoints les accompagnant, sont revenus. Le personnel de l’équipage, le libraire et les deux hôtesses, plus jumelles et irrévérencieuses que jamais. Pris par nos pensées et autres supputations ou réflexions, nous n’avions même pas remarqué, qu’ils étaient restés à proximité. À peine cachés dans le jardin des Amours, qui porte si bien son nom, à proximité du quai d’embarquement. Ils sont tous remonté à bord, nous félicitant quand ils passaient devant nous.

– On a bien cru que vous n’y arriveriez pas.

– Vous avez eu des grands moments.

– Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, on s’est dit que vous brûliez …

– On est rassurés, on peut faire confiance à notre police, vous êtes bons.

Abasourdi, je n’étais pas au bout de mes surprises. Le mort s’est redressé, a défait les bretelles qui lui enserraient le cou et a éclaté de rire.

– Il était temps, je commençais à avoir des fourmis dans la tête. Et les odeurs …je vous en parle même pas.

René a laissé la parole à Serge. J’ai commencé à comprendre. Des années que Serge, de sa voix de stentor et de son phrasé unique, anime tous les ateliers de lecture, les interviews et autres jeux de toutes formes, proposés sur le festival des Pontons Flingueurs. S’il était dans le coup, c’est que la comédie n’était pas loin et allait bientôt prendre fin. Si Serge faisait court !

– Mesdames et messieurs, pour une première, c’est une réussite. Autant sur la mise en scène, que sur votre participation à tous, et surtout sur celle de nos deux amis policiers. Je crois qu’ils ont bien mérité vos applaudissements.

La police qui se fait applaudir. Faut en profiter, ce n’est pas si souvent. Les applaudissements, hourras et autres bravos, ont bien duré une minute trente-sept, avant que Serge ne poursuive. J’en ai profité pour allumer un autre Diademas. Besoin de me donner une contenance.

– Une petite explication s’impose. Vous le savez, c’est une tradition sur le festival : pour mettre un peu de piment, chaque année nous organisons différents concours. Cette année, René a eu l’idée de ce jeu grandeur nature : « faux meurtre pour vrais flics », une façon de voir comment travaillent dans la réalité des policiers sur une enquête criminelle. Et puisque parmi nos lecteurs et néanmoins adhérents – j’en profite pour vous demander de ne pas oublier votre petite cotisation annuelle – nous comptons deux officiers de police, nous avons voulu les plonger au cœur d’une énigme criminelle se déroulant aux « Pontons Flingueurs ». Et quoi de mieux que le meurtre d’un auteur de polar sur un festival de littérature policière pour avoir une belle enquête ! Qu’ils ont menée à terme avec brio. On peut encore les féliciter.

Les applaudissements ont repris de plus belle. Derrière les volutes de mon ninas, j’étais aux anges. Jacques l’était moins.

– Profite, c’est pas tous le jours qu’on t’applaudira pour ton métier de flic.

– C’est pas une infraction, ça : inciter les services de police à mener faussement une enquête ?

– Si, un délit : cinq ans de prison et 2500 euros d’amende. Mais c’en est une autre que de ne pas profiter du bonheur d’être applaudi.

Il m’a regardé, a fini par sourire.

– De toutes les façons on ne peut pas les mettre tous en garde à vue, ils sont trop nombreux.

J’ai haussé les épaules. Expiré deux bouffées havanaises.

– Le manque de moyens dans la police, c’est une vraie calamité.

En entendant ces applaudissements, j’avais déjà ma petite idée. Des années que je voulais passer à l’écriture. Tellement de choses à raconter. L’occasion était trop belle. Et depuis que je connaissais le prix des pontons : le poids de l’auteur en vin et fromage, je n’avais qu’une envie : le remporter. Avec mes kilos superflus et ma taille, je pourrais vivre avec au moins pendant un an.

Et contrairement aux autres auteurs, je serais prêt à tuer pour ça. Pour de vrai.

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