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Tous les hommes s'appellent Richard - Patrice Juiff

Titre : Tous les hommes s’appellent Richard

Auteur : Patrice Juiff

Éditeur : Ecriture

Richard est un ancien sportif de haut niveau. Un sport de ballon qui ne dit pas s’il est rond ou ovale mais cela n’a finalement pas d’importance. A 36 ans, Richard a pris sa retraite de sportif pour entamer une carrière d’alcoolique dépressif tout aussi brillante que la précédente jusqu’à un final explosif où, rongé par une jalousie maladive héritée de son addiction à l’alcool, il a tué sa femme de cinq balles.

Le livre de Patrice Juiff est le récit analytique que fait Richard de son parcours jusqu’à son terrible geste et sa sortie de prison.

Il est impossible, tant l’histoire y colle, de ne pas penser à celle de Marc Cécillon, ancienne gloire du rugby hexagonal, dont la lente descente aux enfers après sa carrière nationale et internationale aura pour conséquence d’y conduire sa femme tandis que lui aboutissait en prison.

Patrice Juiff ne cherche pas à exonérer son « Richard » de ses responsabilités. Jamais il ne cherche à se trouver des excuses, se bornant à détailler toutes les péripéties de sa vie qui ont pu, à un moment ou à un autre, le conduire sur le chemin du meurtre.

Pour Richard, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Le chemin qui l’a conduit à l’assassinat de sa femme n’est pas non plus rectiligne. Il ne se pave pas de bonnes intentions dans l’évocation d’un fil continu de souvenirs qui mis bout à bout le mènent à sa Rome personnelle. Patrice Juiff construit son livre sur un modèle panoptique avec Richard au centre, qui observe autour de lui tout un faisceau de souvenirs, posés les uns à côté des autres, comme autant de jalons, de bornes qui délimitent sa psyché.

Richard est un être complexe et complexé, un peu comme chacun d’entre nous. Alors qu’est-ce qui fait la différence entre un individu lambda qui vivra sa vie, bon an mal an, entouré d’un ou d’une conjointe, d’enfants et celui qui passera à l’acte ? Est-ce l’accumulation de briques plus ou moins vérolées de sa personnalité qui provoqueront le passage à l’acte fatidique ? Y a-t-il une rédemption possible ? Une vie après le crime ?

Patrice Juiff croit en une renaissance possible, celle-ci passant obligatoirement par l’entraide avec les personnes blessées par les actes passés. Ici, en l’occurrence, la fille ainée de Richard qui va au-delà de l’ambivalence de ses sentiments envers un père absent puis omnipotent, mais un père malgré tout, et le meurtrier de sa mère.

Patrice Juiff dresse un tableau sans concessions de Richard, homme tourmenté qui darde sur son passé un regard perçant et avide de compréhension. Richard en arrivera finalement au stade où il pourra à nouveau vivre avec son passé et pas contre celui-ci, à aller au-delà de son geste, sans faire un trait définitif dessus, mais en l’assimilant pour ce qu’il est : un acte inexcusable et ineffaçable. Un texte très fort où la négation de l’autre est le fil conducteur de la vie de Richard : ignoré par sa mère qui ne vivait que pour et par son père, ignoré par son père en tant qu’être humain qui ne voyait en Richard qu’un exutoire, ignorant la personnalité de sa femme pour mieux imposer son propre caractère à défaut d’une présence en pointillé, ignorant son propre rôle de père, le refusant presque pour mieux le regretter plus (trop) tard. Un texte qui entraîne le lecteur lui-même sur des pistes ardues, des pentes glissantes.

C’est un texte sur la négation de l’autre, de ce qu’il souhaite, de ce qu’il veut mais surtout de ce qu’il est. L’individualisation de l’individu (en tant qu’être) prend ici tout son sens en cela qu’il ne vit que par et pour lui-même :

Mais je n’entendais rien. Je ne remarquais rien. Parce que je ne voyais rien. J’étais sourd et aveugle à tout ce qui n’entrait pas dans le champ d’application pathologique de ma volonté. Les choses, les êtres devaient être ce que je voulais qu’ils soient. Un point c’est tout.

J’étais heureux puisque je réalisais ce que j’avais rêvé de réaliser pour être heureux. Et puisque j’étais heureux, les gens que je croyais aimer devaient l’être. Une équation aussi invérifiable que ça. Aussi primaire que ça. J’avais atteint une capacité d’auto persuasion qui, comme un bulldozer, pulvérisait tout sur son passage. Je ne pouvais pas m’accuser de dénier la réalité tout simplement parce que la mienne était différente. Et qu’elle rejetait intrinsèquement celle des autres. En tolérant leur seule éventualité, elle risquait de se désintégrer.