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mémoire de ma mémoire

Titre : Mémoire de ma mémoire

Auteur : Gérard Chaliand

Éditeur : Points

Compte tenu du sujet du livre (un arménien d’origine qui parle du génocide dont son peuple a été victime), j’aurai presque honte de dire que je suis resté de marbre (ou presque) devant les 70 premières pages de ce petit livre (110 pages). Ne m’en restant plus qu’une quarantaine, je suis allé au bout et bien m’en a pris.

Les premiers chapitres dévolus au siège de Hadjine en 1920 et à la période 1890-1908 sont traités par Gérard Chaliand sur un ton très personnel dans lequel il interpelle ses ancêtres. Ce tutoiement de personnes qu’il n’a pas forcément connues m’a, je l’avoue, largement dérouté.

Puis subrepticement, Gérard Chaliand passe du « tu » au « je », aborde ses propres souvenirs, sa propre mémoire même si c’est pour faire part d’histoires racontées par de plus vieux/vieilles que lui et les quarante dernières pages touchent au sublime. L’évocation des camps, des déportations, des atrocités commises sur le peuple arménien est d’autant plus belle qu’elle est terrible, atroce et prend aux tripes, rappelant à notre propre mémoire qu’ils ont précédé (dans une ampleur moindre) les pogroms et génocides juifs de la Seconde Guerre Mondiale.

Ces quelques pages justifient à elles seules qu’on prenne les quelques minutes nécessaires à la lecture de ce cri du cœur et la mémoire, de ce cri d’angoisse et de terreur, de vengeance et de rage mais aussi d’amour.

Tu as toujours été pour moi un père merveilleux. Pour te ramener au jour, je ferai tous les voyages. Une fois, je me souviens, je t’avais parlé d’un peuple qui se déplaçait avec les cendres de leurs ancêtres et tu m’avais dit que tu trouvais ça bien. Tu sais, j’ai les cendres de nos souvenirs à tous deux en moi et tu ne disparaîtras tout à fait qu’à ma mort.

Tout, dans ces régions, rappelle le passage des armées, les coulées nomades, le choc des hordes où le montagnard est une proie s’il ne peut se retrancher. Hadjine était ainsi. Je n’y mettrai jamais les pieds. Pourquoi aller s’incliner sur les lieux d’un désastre tout entier intérieur ?

Les vieilles de mon enfance égrenaient leur douleur et, tandis que je jouais, l’écho de leurs récits s’est gravé profond et ce qu’elles contaient, ce sang mal séché, datait du temps où elles étaient jeunes encore, vingt-cinq ans plus tôt, hier en somme, et pour moi si loin, puisqu’elles avaient toujours été vieilles et veuves et orphelines d’un monde assassiné. Et tandis que, par terre, je jouais avec mes soldats, j’entendais, dite à voix basse, la mort des uns et la mort des autres en contrepoint. Tes morts, les miens, nos morts, à jamais et qu’on n’avait pas même pu enterrer.

Les morts qu’on n’a pas pu enterrer errent dans les mémoires.