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Little tulip

Titre : Little tulip

Auteur : Boucq et Charyn

Éditeur : Le Lombard

Essayer de résumer l’histoire en quelques phrases serait une gageure que je tenterai de ne pas commettre. Précisons donc seulement quelques éléments essentiels de l’histoire sans chercher à les mettre particulièrement en forme : ce serait non seulement fastidieux et compliqué mais pourrait permettre au lecteur de ce billet qui souhaiterait lire (je ne peux que vous le conseiller d’ailleurs) la BD de trop saisir les ramifications entre présent et passé qui sous-tendent le récit et qui ne se dévoilent que petit à petit.

Pavel est tatoueur à New-York dans les années 70. Un des meilleurs cela va de soi. Il va puiser son talent à plusieurs sources.

L’héritage de son père, tout d’abord. Lui-même dessinateur, américain, il rejoint la Russie pour travailler avec Eisenstein sur plusieurs de ses films. Son père lui transmettra l’amour du dessin comme témoignage et compte-rendu de la réalité.

La transmission du savoir reçu de son maître, ensuite, tatoueur dans les goulags russes pour une des bandes qui y sévissent. Pavel, de son prénom occidental Paul, a atterri là suite à l’arrestation de ses parents, leur déportation et son intégration dans un orphelinat dont il n’aura de cesse de sortir pour savoir ce que sont devenus ses parents. C’est comme cela qu’il est devenu membre de la bande de Kiril-la-Baleine, qu’il a perfectionné son dessin puis pris la place de son maître.

La détention d’un don, pour finir, qui lui permet de saisir la personnalité et la physionomie des personnes en appréhendant simplement quelques traces physiques de leurs passages. Ce don lui ouvre les portes de la police new-yorkaise qui fait appel à lui pour dresser des portraits robots plus vrais que nature dans des affaires de crime.

C’est justement une affaire de viols et de meurtres de femmes qui ouvre le récit de Charyn mis en image par Boucq (dont ce n’est pas la première collaboration et cela se sent inévitablement, Boucq a qui l’on doit également entre autre la série Bouncer, magnifique western sans concession racontant l’histoire d’un manchot). Le tueur laisse pour seule trace un bonnet de Père Noël, trace pourtant insuffisante pour que Paul/Pavel puisse en faire le portrait robot.

Charyn et Boucq mélangent le récit de la vie contemporaine de Paul/Pavel avec son passé en Russie, dans les goulags, son apprentissage de l’art du tatouage et son intégration dans la bande de Kiril, son départ du Goulag, etc…

Ce passé et ce présent (celui-ci s’articulant autour d’une gamine qui veut aussi apprendre à dessiner et à tatouer, de sa mère avec laquelle Paul/Pavel a une relation) sont évidemment amenés à se télescoper et nous arrêterons ici le compte-rendu de l’histoire pour ne rien gâcher du plaisir des futurs lecteurs de cet album, un one shot.

Cette BD concentre toute la quintessence d’un album réussi : un scénario particulièrement solide, habile et subtil, qui laisse le lecteur découvrir au compte-goutte l’histoire tragique de Paul/Pavel porté par un dessin qui ne peut pas mieux rendre compte de cette histoire, le tout s’accordant parfaitement.

A travers l’histoire de Paul/Pavel, Charyn et Boucq abordent, et avec quel brio !, des thèmes aussi variés que la destinée d’un homme, la culpabilité et la rédemption, le vengeance, le pouvoir, l’abus de pouvoir, la férocité et la méchanceté (deux facettes opposées d’une certaine forme de volonté implacable), de la noirceur de l’âme humaine et de son origine (est-elle encrée en chacun de nous ? est-elle innée ? est-elle acquise à travers nos expériences ?)…

Il y a tellement de choses dans cet album et pourtant tout semble y être à sa place, jamais n’avons-nous l’impression qu’il y ait quoi que ce soit de trop : ni trop éloquent, ni trop sentimental (et il y en a pourtant si peu), ni trop violent (et pourtant il y en a tellement). Ni trop ni trop peu, juste ce qu’il faut pour un résultat éblouissant.

Au-delà de ces points, déjà essentiels, Charyn et Boucq portent un regard sur le dessin rarement traité de cette façon. A travers le tatouage et le dessin, ils nous parlent du pouvoir évocateur de ces deux arts, évocateurs des vies qu’ils représentent ou symbolisent comme autant de reflets miroirs des âmes qui les portent.  Se pose ensuite la question de savoir quel élément a le plus de poids et d’influence : est-ce la personnalité qui induit le tatouage ou l’inverse ? ou un subtil mélange des deux ?

Un très bel autre avis : http://www.brucetringale.com/les-marques-du-destin/

Little tulip - planche

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