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Place Colette - Nathalie Rheims

Titre : Place Colette

Auteur : Nathalie Rheims

Éditeur : Léo Scheer

« Je n’avais pas conscience de côtoyer d’illustres personnages, engoncés dans l’adoration de leur propre image ». La petite fille qui prononce ces paroles a 12 ans. Nous sommes en 1972 et elle sort de trois années bloqués par un problème physique qui l’a maintenue en fauteuil et retrouve peu à peu la liberté, en Corse, dans la villa de vacances de ses parents, située à côté de la maison d’une des maîtresses de son père, coureur avoué et invétéré, écrivain briguant un fauteuil à l’Académie et qui reçoit tout le beau monde artistico-culturel qui passe sur l’Île de Beauté.

Parmi ces invités, un acteur de théâtre, pensionnaire de la Comédie Française, dont la petite fille, très en avance sur son âge, tombe littéralement amoureuse. A force de persévérance et de persuasion, elle parviendra à conquérir son Roméo puis par la suite à faire du théâtre et de la vie de scène sa propre vie, son propre destin.

La relation amoureuse (et sexuelle) d’une mineure avec un homme âgé de 30 ans de plus à de quoi surprendre et choquer. Et pourtant cette histoire semble naturelle : narrée par la jeune fille, elle s’étend jusqu’à ses 17 ans et la pureté de cette passion amoureuse rapportée par l’enfant elle-même parvient à emporter partiellement les barrières psychologiques du lecteur. Le doute aurait été plus fort, plus handicapant, si l’histoire avait été écrite à travers le prisme de l’acteur.

Au milieu d’une famille qui l’a rejetée, dénigrée et rabaissée, la jeune fille n’a pas d’autre choix que de se créer sa propre histoire : son père volage ne pense qu’à lui et à sa carrière, sa mère semble totalement ailleurs et coincée dans une histoire d’amour avec un pédopsychiatre, son frère passe son temps à la diminuer avec l’aide de ses amis et ne pense de toute façon qu’à courir la gueuse, sa sœur est vouée à une phénoménale carrière de photographe à New-York.

Sa famille ne lui offrant aucun salut, elle va aller le chercher ailleurs : dans les bras de « son » acteur, troublé par les manigances de la jeune fille, dans son destin d’actrice, dans sa seule et unique relation amicale avec une jeune fille de son école dont la liberté de ton et de morale trouve un écho en elle (les parents de cette amie étant réalisateurs de films pornographiques).

Nathalie Rheims livre ici un roman initiatique à la fois cru et pudique dans lequel tout est affaire de théâtre : la vie elle-même n’est qu’un théâtre des apparences et des illusions. Le roman fonctionne un peu comme la mise en abîme de sa propre vie par la jeune fille. La construction du roman colle ainsi parfaitement avec le propos de l’auteur dont la lecture de « Maladie d’amour » ne m’avait pas enthousiasmé contrairement à celle-ci, c’est beaucoup plus réussi !

Ajout du 30 septembre 2015 :

En commentaire de ce billet, il y a un lien (repris ici) d’un article qui va (presque) totalement à l’opposé de mon billet. J’ose le « presque » car j’ai aussi ressenti de la gêne à la lecture de cette histoire.

J’ai pourtant plus été attaché à la construction du livre et aurait certainement dû m’interroger plus sur le fond, on ne se refait pas… Dans la mesure où je suis passé à côté de l’aspect a priori totalement auto-biographique du récit, je ne me suis pas arrêté plus que cela sur la relation pédophile dans la mesure où elle était mise en avant comme une décision mûrement calculée par l’adolescente, qui passe en fait ici pour la manipulatrice. Vision biaisée d’une enfant soumise et littéralement retournée par l’adulte ? Serai-je moi-même tombé sous la coupe de cet adulte ?

La survenance du caractère totalement réel et non plus fictionnel de l’histoire y jette un éclairage différent et beaucoup plus intrigant et glauque. Je ne voudrai pas que l’on pense que je préconiserai ou excuserai un acte pédophile qui s’est réellement passé (ou qui ne ferait que germer dans un esprit tordu).

Dans ce cas-là, alors oui, la première phrase du billet mis en lien prend toute sa mesure : ce livre « n’aurait pas dû être écrit. Pas écrit de cette façon-là. »

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