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La nuit de feu - Eric-Emmanuel Schmitt

Titre : La nuit de feu

Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt

Éditeur : Albin Michel

Eric-Emmanuel Schmitt revient avec un roman autobiographique. Voilà quelques années (pas mal même) en arrière, alors qu’il n’était pas encore l’écrivain connu et reconnu qu’il est aujourd’hui, il part en Algérie faire des repérages pour un film sur Charles de Foucauld qu’il scénarise. Ce repérage avec le réalisateur n’est possible que parce que, dans la foulée, ils participent à un trek en plein désert. Au cours de cette marche, Eric-Emmanuel Schmitt se perd une nuit entière loin du groupe, loin du guide avec lequel il s’est lié d’amitié, loin de toutes ressources.

Cette expérience nocturne (il retrouvera guide, groupe et « civilisation » par la suite) aura de profondes conséquences sur la relation de l’écrivain en devenir qu’il est déjà avec le divin, relation précédemment empruntée de scepticisme et débutée à l’occasion des recherches sur la vie de Charles de Foucauld (né en 1858 à Strasbourg et mort assassiné en 1916 dans le Sahara algérien, militaire ayant démissionné à 23 ans pour explorer l’Afrique, ordonné prêtre en 1901, installé à Béni-Abbès).

Il voulait savoir. Seulement savoir. Pas imaginer ou rêver […]

Eric-Emmanuel Schmitt se place dans la position inverse : professeur de philosophie, il aborde le divin et la relation à Dieu à travers ce prisme de pensée sans toutefois écarter cet aspect, sans oublier que les rêves et l’imagination sont de nature à la fois humaine et divine. Il reste ouvert à tout.

La narration de la nuit de solitude, perdu dans la montagne, au milieu du désert, ne représente que peu de pages et peu d’intérêt à la lecture du livre. Le plus passionnant dans ce roman réside dans ce qui se passe avant : le contact de l’auteur avec le désert, avec le guide touareg, avec l’immensité des espaces sahariens qui fonctionnent à la fois comme autant d’étapes préparatoires à son expérience mystique au cours de la « nuit de feu » et comme cailloux placés là pour lui permettre de se remémorer des souvenirs d’enfance. Le désert embrasse alors pleinement sa fonction de révélateur, de catalyseur sans pour autant prendre la place de celui qui vit une expérience particulière et révélatrice : ce qui importe n’est pas tant la destination que le chemin emprunté pour y parvenir.

La destination importe moins que l’abandon. Partir, ce n’est pas chercher, c’est tout quitter, proches, voisins, habitudes, désirs, opinions, soi-même. Partir n’a d’autre but que de se livrer à l’inconnu, à l’imprévu, à l’infinité des possibles, voire même à l’impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l’illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l’exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but.

Encore et toujours le fait de reste ouvert…

Eric-Emmanuel Schmitt, à travers lui-même et à travers son aventure, confronte le rationnel à l’irrationnel, sans forcément chercher à expliquer la survenance de l’un dans l’autre, c’est peut-être pourquoi il prend plus de temps à raconter son cheminement vers son évènement à lui que l’évènement lui-même.

Ce cheminement est un cheminement vers le divin et une réflexion sur les croyances et l’attitude à avoir face au fanatisme :

Face au questionnement sur l’existence de Dieu, se présentent trois types d’individus honnêtes, le croyant qui dit : « Je ne sais pas mais je crois que oui », l’athée qui dit : « Je ne sais pas mais je crois que non », l’indifférent qui dit : « Je ne sais pas et je m’en moque ». L’escroquerie commence chez celui qui clame : « Je sais ! » Qu’il affirme : « Je sais que Dieu existe » ou « Je sais que Dieu n’existe pas », il outrepasse les pouvoirs de la raison, il vire à l’intégrisme, intégrisme religieux ou intégrisme athée, prenant le chemin funeste du fanatisme et de ses horizons de mort. Les certitudes ne créent que des cadavres.

A l’occasion des descriptions des paysages désertiques, de sensations de l’humain face à l’immensité des paysages, Eric-Emmanuel Schmitt renoue avec une littérature d’aventuriers de la nature, celle des Frison-Roche et consorts.

Un avis aux Tribulations d’une vie.

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