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Chirurgie

02. Chirurgie

La femme courbait les épaules. Accrochée à son grand sac rectangulaire, porté en bandoulière, elle luttait contre le vent pour traverser le parvis de Montparnasse. Après avoir longé la gare, elle pénétra dans un immeuble 1930, où elle prit l’ascenseur pour monter au deuxième étage. Elle se recoiffa tant bien que mal en passant une main dans ses cheveux avant de sonner à la porte. Une jeune fille blonde lui ouvrit, « Vous avez rendez-vous à 10 heures ? », et l’installa dans la chaleur d’une salle d’attente peuplée de meubles désuets n’ayant rien à voir les uns avec les autres. La femme sortit un carnet de son sac, sans l’ouvrir, puis se leva pour se regarder dans le miroir qui surplombait la cheminée. Elle était rousse, fine, et frisée, légèrement moulée dans un chemisier vert pâle et une jupe beige. Elle ébouriffa à nouveau ses cheveux afin de les remettre en place.

— Entrez, je vous en prie !

Le docteur Vincent ouvrit brusquement la porte. Elle se dépêcha de prendre ses affaires pour le suivre à travers un vestibule immaculé. Ils passèrent devant le bureau du médecin, resté ouvert, une autre porte, fermée, et au bout du couloir, il la fit entrer dans une pièce aux dimensions réduites.

— Voilà, c’est ici que ça se passe.

Devant elle, il y avait une table d’examen contre un mur. Un bureau lui faisait face. Sur une table roulante, des instruments qui venaient d’être nettoyés séchaient sur des pans humides de papier. Au-dessus, sur des étagères encombrées de boîtes de médicaments, se trouvait une sorte de corset, couleur chair, ouvert, avec des armatures blanches, saillantes. Elle s’étonna de ne pas voir de lavabo.

— Souvent, leurs plaies se rouvrent, attaqua aussitôt le docteur Vincent. Car elles n’attendent pas que leurs cicatrices guérissent avant une nouvelle intervention. Et comme leur organisme est fragilisé, elles cicatrisent de plus en plus difficilement…

Elle se dépêcha de poser son sac par terre pour prendre des notes, ravalant son irritation : il n’attendait même pas ses questions. N’osant pas s’appuyer sur la table d’examen, elle griffonnait dans une position inconfortable, contre le mur, en observant le médecin du coin de l’œil. Il était grand, brun, avec une large mâchoire. La quarantaine séduisante, il la dépassait d’au moins deux têtes. Elle réfléchit pour trouver rapidement une question, reprendre la situation en main, mais regretta aussitôt sa formulation maladroite :

— Essentiellement, ici, vous les recousez ?

— Non. On leur apporte aussi beaucoup de soins en podologie. Vous savez qu’elles marchent beaucoup… Leurs pieds sont dans des états lamentables ! D’autant qu’ils ne sont pas normalement constitués…

— Pourquoi ?

— Vous ne suivez pas ce sujet depuis longtemps, non ?

Il avait décidé de la prendre de haut. Elle se sentit rougir – il faisait chaud dans la pièce, trop chaud –, mais tenta de ne rien laisser paraître.

— Pour tout vous dire, vous êtes le premier médecin que je vois, répondit-elle.

Habituellement, elle ne procédait pas ainsi. Mais s’il avait envie d’être le plus fort, inutile de le contrarier : autant jouer la naïveté pour obtenir plus d’informations.

— Dans ce cas, je vais vous montrer le dossier d’une de mes patientes. Un des premiers cas déclarés. Vous comprendrez mieux. On va aller dans mon bureau.

En se baissant pour prendre son sac, elle laissa tomber son stylo. Le temps de le ramasser, le médecin était déjà dans le vestibule, devant son bureau. Elle quitta avec un certain soulagement la salle d’infirmerie, qui la mettait mal à l’aise, et remarqua en passant que le lavabo se trouvait juste à côté de la porte. Un miroir ébréché au-dessus de l’évier lui renvoya son image : son nez droit, ses pommettes hautes, sa peau lisse, tendue, impeccable.

— Entrez, entrez, installez-vous, je vais chercher son dossier auprès de ma secrétaire. Vous travaillez pour quel journal déjà ?

Le docteur Vincent sortit sans attendre la réponse. Elle en profita pour inscrire ses impressions sur son carnet, « sur une étagère, un corset beige, abandonné, béant, de forme humaine… », et emplit deux pages d’une grande écriture désordonnée. Quand le médecin revint, il tenait une chemise cartonnée, jaune, dont dépassaient des photos, semble-t-il… ou des radios ?

— Bien-sûr, je ne vous divulgue pas son nom. Je suis tenu par le secret professionnel, dit-il en s’asseyant, et il posa sa main sur la chemise.

— Bien-sûr.

— On distingue plusieurs degrés d’errance dans l’anorexie polymorphe. La patiente dont je vous parle a été l’un des premiers cas répertoriés. Elle a très rapidement dépassé le stade du nomadisme… On peut parler de clochardisation.

— Mais ces femmes qui ont « dépassé le stade du nomadisme » sont la majorité, non ?

— C’est Maurecours qui vous a dit ça ? Le commissaire ? Vous l’avez vu ?

Elle mentit :

— Pas encore.

— Allez-y ! Mais son discours est à prendre avec des pincettes… Comme elles se regroupent dans quelques rues bien précises de l’arrondissement, à proximité de la gare, il est persuadé qu’elles fonctionnent toutes en bande et qu’elles sont très nombreuses.

— Ce n’est pas le cas ?

— Avant de se regrouper, elles passent au contraire par des phases de solitude extrême. Changeant d’hôtel tous les soirs, abandonnant un morceau d’elles-mêmes à chaque déplacement.

— Toujours dans le quatorzième ?

— Non, non ! Il y en a dans tout Paris !

— On ne les voit pas beaucoup.

— Parlez pour vous !

Elle se dit qu’il était temps que Vincent lui expose le fameux cas.

— Votre première patiente, alors… ?

Le chirurgien ouvrit la chemise.

— Elle est venue me voir il y a quatre ans, alors que j’exerçais encore la chirurgie esthétique, pour se plaindre d’un problème de surpoids. Une femme banale, plutôt froide, pas très élégante. J’ai été étonnée par sa demande, car elle ne m’a pas paru particulièrement grosse. Je l’ai donc envoyée chez un nutritionniste reconnu. Mais, un mois après, elle est revenue, très amaigrie. Et l’un de mes confrères lui avait fait une ordonnance pour qu’on lui retire deux côtes.

— Deux côtes ? dit-elle en notant rapidement ce qu’il disait.

— C’est une opération assez courante chez les femmes qui veulent affiner leur silhouette. Presque une opération de routine. Seulement… Je ne sais pas… Sa demande me mettait mal à l’aise. Je vous rappelle qu’on ne connaissait pas la polyanorexie à l’époque. Mais, déjà, son discours m’a paru étrange…

Elle s’arrêta d’écrire pour le regarder.

— Je me souviens qu’elle m’a dit ce jour-là qu’elle ne pouvait plus porter ses côtes, qu’elle était trop maigre, et que ça lui pesait. Quand je l’ai examinée, j’ai vu qu’elle avait un corset, tellement serré qu’il lui lacérait la peau.

— Il paraît qu’elles en portent toutes ?

— Oui, oui. J’en vois tous les jours. Mais, celui-là, c’était le premier…

— Donc, vous l’avez opérée.

— Je lui ai enlevé une côte. Et elle est revenue. Pour le nez. Les pommettes. Le menton. C’était encore de la routine…

Il feuilletait le dossier, négligemment.

— Combien de temps après la première opération ? demanda-t-elle.

— Elle est revenue tous les mois. Malgré mes contre-indications, elle a insisté pour que ça se fasse très vite. En six mois, elle avait subi quatre opérations… En même temps, elle avait l’air de plus en plus paumée. Elle oubliait ses affaires dans mon cabinet, son chéquier, son manteau, son portable… Ma secrétaire lui laissait des messages. Mais généralement, elle ne répondait pas…

Il se tut. Elle garda le silence.

— Quand elle m’a demandé de réduire la taille de sa poitrine, j’ai refusé. C’était la cinquième opération…

— Vous l’avez revue ?

— Bien-sûr. Deux mois après mon refus, elle revenait avec un cancer du sein. Il fallait l’opérer d’urgence.

— Ça arrive souvent ?

— Quoi, qu’elles développent des cancers pour se faire opérer ? Plus tellement… Depuis que le trafic s’est développé, elles ont de moins en moins de mal à trouver un chirurgien…

— Et comment avait-elle évolué ? Je veux dire…

— Elle n’était pas encore à la rue. C’est après l’opération du sein qu’elle a déserté son logement.

— Elle avait un mari, des enfants ?

— Un mari. Pas d’enfants… Je ne l’ai plus revue après cette opération. D’autres cas s’étaient déclarés, les pseudo-chirurgiens se concurrençaient pour attirer le marché, et elle s’est fait enlever le reste à moindre prix.

— Le reste ?

— L’autre sein. Une autre côte. Avant l’opération des pieds bien sûr… L’atrophie des pieds. Méthode japonaise. Vous ne connaissez pas ?

Il lui tendit une photo de pieds atrocement déformés. Elle eut un léger mouvement de recul. Recourbés sur eux-mêmes, les os avaient pris une visibilité agressive. Certains orteils semblaient amputés, et la peau de cette espèce de moignon était craquelée et rouge par endroits. Mais l’impression d’horreur que lui avait faite la photo se dissipa assez vite dans l’observation attentive des détails. Le docteur Vincent laissa la photo devant elle et poursuivit ses explications :

— Ce qui, au Japon, prenait autrefois des années d’efforts et de souffrances, en bandant savamment les pieds depuis l’enfance, se fait chez nous aujourd’hui en deux ou trois interventions… Les progrès de la science ! Bref… Elle a commencé à venir me voir pour des soins infirmiers… Puisque, enfin… J’ai arrêté la chirurgie esthétique il y a deux ans pour me spécialiser dans les soins aux polyanorexiques errantes. C’était un an et demi après sa première opération. Vous vous rendez compte ? Elle marchait déjà avec beaucoup de difficultés…

Il se tut, et elle en profita pour reposer ses doigts fatigués d’écrire. Son écriture, de plus en plus large, irrégulière, avait envahi la moitié du carnet.

— Une fois, une seule, elle a évoqué ce qui lui arrivait. Enfin, pas ce qui arrivait à son corps bien sûr. Mais à ses affaires. Je vous ai parlé des objets qu’elle oubliait… Maintenant elle en abandonnait chaque soir dans un hôtel différent, avec un homme différent. Parce que… Vous savez qu’elles se prostituent ? Enfin, quand elles sont encore propres et présentables.

Elle hésita. Demander… En rencontrer une… Pouvait-elle ? Non. Elle n’osa pas.

— Je ne vous ai pas tout dit, ajouta le docteur Vincent.

Puis, il attendit quelques instants avant de reprendre. Il semblait troublé :

— Elles pratiquent elles-mêmes les incisions vaginales, entre pairs, sans chirurgien.

— Mais… pourquoi ?

— Ah ça ! Ce n’est pas moi qui peux vous expliquer leur code de l’excision !

Il avait repris toute sa morgue et sa supériorité. Puis, il se tut, n’ayant visiblement plus rien à lui révéler. Elle le remercia, et commença à remettre son carnet dans son sac. Le sac résistait, comme s’il était trop plein. Elle ne se souvenait pas pourtant de l’avoir tant chargé ce matin. Le chirurgien la raccompagna, de ses grands pas brusques et pressés. La secrétaire lui dit au revoir en la regardant d’un drôle d’air. Et le docteur Vincent referma la porte.

Elle avait oublié de lui demander ce qu’était devenue sa patiente, son cancer, si elle était toujours vivante…

Il était onze heures et demie. Son prochain rendez-vous était à une heure. Elle fit un tour dans le centre commercial, et s’installa sur un banc, place Edgar-Quinet, avec un sandwich. Puis, elle sortit son téléphone portable de son sac pour appeler son rédacteur en chef :

— Richard ! Oui, oui, j’ai fait les recherches que tu m’as demandées pour les cantonales…

Il ne savait pas qu’elle s’était lancée dans cette enquête. Elle ne lui en avait pas parlé, sachant pertinemment qu’elle n’obtiendrait pas son accord. Il ne l’avait pas embauchée pour qu’elle ait des idées. Il l’avait embauchée pour qu’elle rédige des articles sur ses idées à lui. Et quand il lui commandait un sujet, il ne supportait pas généralement qu’elle le traite différemment de ce qu’il aurait fait à sa place. Il le réécrivait donc, en retirant notamment les passages où elle avait tenté d’introduire de la chair et de l’humanité. La presse n’avait pas vocation à être un lieu où l’on étalait ses sentiments !

Il s’inquiéta des sondages. Elle le rassura :

— Je les aurai demain matin !

Elle raccrocha, et posa son téléphone à côté d’elle, sur le banc, ferma son sac, qui semblait mal en point, surchargé, prêt à éclater. Puis, elle se dirigea, à pied, vers l’École des hautes études en sciences sociales, boulevard Raspail.

Le sociologue spécialiste des phénomènes de polyanorexies errantes était un Indien nommé Ragami. « Maigre et basané, barbe blanche et cheveux hirsutes », se dit-elle, en s’installant face à lui dans une salle de classe recyclée en bureau. Il était souriant. Ses yeux surtout souriaient. Elle sortit son carnet de sa poche, et un numéro de son journal, qu’elle retrouva avec beaucoup de difficulté dans le bordel envahissant de son sac, de plus en plus plein, de plus en plus étroit.

— Je vous ai apporté un exemplaire de mon magazine…

— Oh, mais je le connais ! C’est un excellent journal !

— Merci… (et elle chercha une accroche pour exploiter cette complicité naissante). Hier, j’ai rencontré le commissaire du quatorzième arrondissement qui m’a brossé un tableau effrayant de la polyanorexie…

— Maurecours ! Il les prend toutes pour des sorcières. C’est normal, ces femmes représentent un pied de nez insupportable à l’ordre social. On ne comprend pas très bien, d’ailleurs, quelle nuisance elles représentent, n’est-ce pas ? En tout cas, si on écoutait Maurecours, il faudrait toutes les jeter en prison !

— Elles représenteraient un danger pour les enfants.

— Un danger ? Quel danger ? Pourquoi précisément pour les enfants ? Il n’y a jamais eu de plaintes, dit-il, en souriant avec une sorte de lassitude.

— Effectivement… Mais, selon le commissaire, elles se montrent violentes les unes envers les autres. Elles se querellent pour les clients…

— Celles qui vivent de la prostitution sont très solitaires, elles n’ont pas de contacts avec les autres. D’ailleurs, il y a peu de « concurrence » sur leur marché. Car figurez-vous que de plus en plus de tordus sont attirés par les déformations chirurgicales ! Oui, cela semble incroyable, mais c’est ainsi. Vous savez, elles brassent des sommes d’argent considérables… En tout cas, les bandes qui obsèdent Maurecours ne se prostituent pas, ou plus. C’est le développement ultime de leur polyanorexie, le stade final de leur fuite en avant chirurgicale qui les jette à la rue et les oblige à se regrouper pour survivre. Mais Maurecours ne fait pas le détail bien sûr ! Pour lui, ces femmes sont le diable en personne, des sorcières, comme je vous le disais tout à l’heure. Il croit que leur simple contact va contaminer l’ensemble du corps social ! Comme si la polyanorexie était une maladie contagieuse. Si c’est une maladie, c’est avant tout une maladie sociale…

— Mais, certaines d’entre elles viennent de familles tout à fait… normales, banales, n’est-ce pas ?

— C’est même la majorité ! ça n’en est pas moins une forme inarticulée de révolte…

— De révolte ?

— C’est difficile à comprendre bien sûr, puisqu’elles épousent en quelque sorte leurs stigmates…

Sans transition, il se leva pour ouvrir une grande armoire métallique, près de la porte, et en sortit des liasses de photocopies. Ses articles étaient illustrés par de nombreux graphiques : la pyramide des âges des anorexiques polymorphes, une courbe montrant la chute de leur espérance de vie, un tableau avec leur origine sociale, leur niveau d’étude, leur statut matrimonial… Une « tentative de mise en relation mathématique entre le début des opérations et le moment où elles quittent le foyer ». La « corrélation statistique entre l’augmentation globale de la pratique de la prostitution et le nombre de cas de polyanorexie ». C’était étrange et banal. À n’y rien comprendre… Elle préféra donc l’interroger sur le travail de terrain qu’il avait effectué auprès de ces femmes. Il les avait longuement côtoyées, jusqu’à ce qu’il découvre qu’elles ne se contentaient pas d’opérations clandestines pratiquées par des chirurgiens plus ou moins professionnels, « souvent des tordus sexuellement attirés par leurs mutilations », précisa-t-il. Il avait compris qu’elles opéraient elles-mêmes, dans la plus grande illégalité, « dans des conditions d’hygiène insupportables ».

Elle inscrivait tout. Scrupuleusement.

— Ça a commencé par des saignées qu’elles pratiquaient les unes sur les autres.

— Des saignées ?

— Oui, c’est un moyen de s’anémier. Alors, je les ai vraiment senties en danger… Je les ai averties. Surtout les plus jeunes. Et les anciennes ont pris la mouche ! Mon terrain s’est arrêté là.

— Et… l’excision ?

— Quoi ?

— Elles pratiquent l’excision, non ?

— Pas à ma connaissance.

— Vous n’avez plus aucun contact avec elles ?

— Non, elles n’acceptent pas de me voir, ni aucun autre chercheur.

— Depuis quand ?

— Un an environ.

— Savez-vous de quelle façon je pourrais entrer en contact avec elles.

Il réfléchit, en la regardant intensément :

— Place Edgar-Quinet, après 22 heures, elles zonent comme on dit. Vous pourrez les apercevoir. Mais faites attention. Elles n’aiment pas beaucoup les femmes, je veux dire, les autres femmes…

Elle consigna l’avertissement, et remercia le professeur Ragami, qui continuait à l’observer avec bienveillance, avant de prendre congé.

S’arrêtant un instant dans le couloir, où était accroché un petit miroir sculpté, elle fut tentée de se regarder, mais ses yeux glissèrent sur son reflet. Les documents du sociologue sous le bras, elle avait déjà la main sur la poignée quand Ragami la rattrapa.

— Vous oubliez votre petit sac à main !

Il le lui tendit, souriant.

À cet instant, elle eut le sentiment que malgré toute sa bonne volonté, le chercheur passait à côté d’un point essentiel. Elle lui rendit son sourire avant de partir. Dans la rue, elle fourra ses documents dans le sac. Il était bouffi. Tendu au point que le cuir se creusait de longues fissures grises.

Elle attendit 22 heures, dans un café, en mettant ses notes au propre. Elle voulut en profiter pour ranger ce sac qui n’avait plus de forme. Il semblait à bout de souffle. Mais le dossier sur la polyanorexie l’occupait maintenant tout entier. Elle fit tout de même une sorte de tri, abandonnant des stylos et un paquet de Kleenex, qui ne libérèrent pas beaucoup d’espace. Sur la table, à côté de son verre, le sac était toujours aussi plein, difforme. Elle dîna d’une salade qu’elle toucha à peine, avant de se diriger d’un pas décidé vers le quatorzième arrondissement.

Elles étaient effectivement là, une dizaine de silhouettes osseuses, autour d’un banc. La place était déserte. Quelques rares passants changeaient vite de direction en les apercevant.

Soudain, elle entendit un bruit de bouteille cassée. Elle s’approcha, et les vit en train de rire, attroupées autour des éclats de verres, qu’elles prenaient en main, pour les tripoter. La plupart s’étaient assises par terre. « Silhouettes désarticulées, femmes, hirsutes, menues, osseuses », son esprit plaquait les mots, hystérique, la description lui échappait. L’une d’elles releva brusquement la tête dans sa direction, puis se leva, s’appuyant sur l’épaule d’une de ses compagnes, et s’approcha en claudiquant.

La femme prit aussitôt la fuite. Elle rentra chez elle. À pied. Épuisée. Après avoir réglé le réveil sur huit heures, elle se coucha sans même se démaquiller, ni vider son sac, et s’endormit avec des termes incongrus qui résonnaient dans sa tête : « sculpter son stigmate, marginalité chirurgicale… »

À neuf heures, le lendemain matin, en se dirigeant vers l’Association des parents d’anorexiques polymorphes, dans le quatorzième arrondissement, elle se dit qu’elle devait absolument vérifier cette histoire de saignées, auprès de celui qui semblait le mieux les connaître. Son téléphone portable avait disparu dans le gouffre noir de son sac, elle acheta donc une carte dans un tabac, et appela le docteur Vincent depuis une cabine.

— Non. Je n’ai jamais vu une chose pareille. C’est sûrement Ragami qui vous a mis cette idée en tête. Ça doit être un fantasme personnel. Il ne comprend rien de toute façon. Il est très sympathique, mais il vit dans un autre temps. Des révoltées ! Les sorcières des temps modernes ! J’entends d’ici ce qu’il vous a raconté ! C’est très séduisant. Mais, ces femmes sont des victimes, pas des rebelles. Je les vois tous les jours. Vous pouvez me croire… Au fait, j’ai réfléchi à votre question…

— Ah… Laquelle ?

Décidément, elle perdait tout son professionnalisme avec ce Vincent. Elle aurait dû prendre des vacances avant de s’attaquer à cette enquête. D’ailleurs, il ne se donna même pas la peine de lui répondre :

— Vous avez lu les journaux aujourd’hui ?

— Non.

— Achetez Libé, p. 7, vous verrez !

Tiens, les quotidiens s’étaient-ils emparés de son sujet ? Elle essaya de ranger son carnet d’adresses dans son sac, mais il refusait de rentrer. Elle insista. Impossible. Même en retirant les statistiques de Ragami, l’agenda ne rentrait pas. Elle observa son sac, attentivement.

Son petit sac noir. Recroquevillé, desséché, informe.

Elle en sort un mot. Puis un autre, plus gros, qu’elle jette par terre.

Elle balance les mots, les mots qui claquent, les phrases qui marquent, les titres qui frappent. Elle extirpe d’abord les formules des spécialistes, plus faciles à attraper. Elle hésite à se débarrasser des paroles du peuple. Mais, après les avoir regardés, les mots d’argot, les populos, elle finit aussi par les lâcher, avec les termes journalistiques : les titres, les intertitres, les sous-titres, les accroches, les relances, les chutes, les chapôs, les légendes. Arrivée aux mythes et stéréotypes, elle les choisit avec soin, les métaphores éculées, les comparaisons faciles, avant les images inspirées, les expressions détournées. Elle balance les mots, tous les mots, les jolies tournures, les modes du passé, les voix du passif, qui suggèrent, qui ponctuent, qui coulent et qui découlent. Elle regarde tomber les paroles, les plus légères et les plus lourdes, les plus anodines, « un, de, pas », et les plus graves, « femmes, espérance, vie ».

En reprenant son sac, encore tout racorni, où se cognent deux mots dans le vide, deux rescapés, ravis d’être là, tout seuls, pour dire et redire tout ce qu’ils ont à dire, elle hésite quelques instants, puis se lève, et se décide à partir, en laissant derrière elle le triste désordre d’un tombeau de mots.

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