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Caviar m’a tuer

03. Caviar m'a tuer

Le lieutenant Li Zhuang, « Lili » pour ses collègues, referma l’exemplaire de la Gazette du Midi qu’elle avait consciencieusement épluché, saisit son gobelet de café et s’approcha de la fenêtre. Son bureau, au cinquième étage du Commissariat, offrait une vue panoramique sur les quais du grand canal et, plus loin, sur le port et la mer. À cette heure matinale, les chalutiers amarrés sur le canal débarquaient leur pêche de la nuit sous l’œil vigilant des mouettes qui guettaient leur pitance, en bataillons belliqueux. Le concert incessant de leurs cris couvrait le brouhaha de la ville et de temps en temps un oiseau quittait le troupeau de ses congénères attroupés autour des bateaux et des caisses de poisson pour s’élever, solitaire, dans le ciel blanc de l’été, frôlant un instant la fenêtre ouverte du bureau devant laquelle Lili réfléchissait, debout face à l’horizon.

Depuis six mois la fameuse loi dite des « Sept péchés capitaux » avait fait couler des fûts d’encre sur des tonnes de papier journal, sans parler des radios, télés et médias divers qui repassaient en boucle leurs commentaires sur la loi, son élaboration, son pourquoi, son comment, son vote dans une ambiance survoltée au Parlement. On suivait maintenant les multiples épisodes de son application pour le moins délicate et qui divisait le pays en deux clans : les « Pro », zélateurs organisés et militants acharnés du « zéro péché », et les « Anti » qui, chaque jour ou presque, dans toutes les villes du pays, défilaient en manifestations joyeuses pour dénoncer une loi qu’ils jugeaient ubuesque. Le texte proposé par le député Thomas Dakain, figure locale célèbre pour ses positions rigoristes et ses diatribes moralisantes, instituait une nouvelle taxe sensée redresser rapidement les finances publiques : toute incitation, sous quelque forme que ce soit, à l’un des sept péchés capitaux dûment répertoriés par la loi coûterait au fautif un impôt s’élevant à 10 % du chiffre d’affaires réalisé grâce à cette incitation. Les premières taxées, et les plus facilement repérables, furent évidemment toutes ces entreprises qui, à grand renfort de publicité flattant les penchants naturels des consommateurs à la gourmandise, l’orgueil ou la luxure, proposaient la crème dessert qui fait saliver petits et grands, le parfum qui transforme la moindre Cendrillon en déesse fatale, ou encore ces voitures clinquantes qui suscitent immédiatement des bouffées d’envie et de désir chez tout homo erectus normalement constitué.

L’émoi et la tension étaient montés d’un cran dans le pays lorsque Boris Karpov, le fabricant de la fameuse vodka, avait lancé, au mépris de la loi, un film publicitaire remarqué qui avait fait grimper ses ventes : dans un monastère aux allures de caravansérail, un pope lubrique festoyait avec quelques convives tout aussi luxurieux, se gavant de caviar (également commercialisé par Karpov) tandis que circulait la fameuse bouteille d’alcool. Le film connut un immense succès, programmé massivement sur les écrans des cinémas et des télévisions, plébiscité sur tous les réseaux sociaux et déclenchant en réaction une violente réplique des « Pro » qui obtinrent, à force de pressions, la surtaxation du plus virulent incitateur au péché que le pays avait connu depuis le vote de la loi. Karpov contrattaqua et, emmenant les « Anti » avec lui, prit la tête de la croisade pour l’abrogation de la loi, demandant au passage la démission du député Dakain. En quelques semaines le pays fut au bord de la guerre civile. Les deux clans s’affrontaient dans une ambiance de kermesse héroïque, les slogans « JE SUIS KARPOV » fleurissaient sur les murs, les artistes et les intellectuels prenaient parti, les médias se déchaînaient, chacun soutenant son camp, Karpov et Dakain s’étripaient sur les plateaux télé et le Président lui-même, normal, fut contraint de sortir de sa réserve pour tenter de ramener le calme, en vain.

Lili sortit de sa rêverie, quitta les mouettes et revint à ses affaires. Elle avait été chargée d’une enquête qu’elle pressentait délicate : hier matin le député Thomas Dakain avait été retrouvé mort à son domicile.

— Le légiste est formel, annonça le Commissaire Latorpeur en tendant un dossier à Lili. Tout est là-dedans. Indigestion de caviar, c’est sûr, mais ça, on n’en meurt pas. Y’avait du poison dans le kilo de caviar que le toubib a retrouvé dans l’estomac de notre homme. Un petit cachotier – et un sacré faux-cul – ce Dakain : vertus publiques et vices privés ! Ça fait des mois qu’il emmerde le monde avec sa loi et ses discours allumés contre le péché et on le retrouve trucidé chez lui dans une scène de bacchanales ! Vous avez vu la gueule de l’appart ?!… Jonché de bouteilles vides, de la vodka Karpov, un comble !… Et le caviar, c’était du Karpov aussi ?… Faudra vérifier Zhuang !

— C’était du Karpov. On a retrouvé les boites vides dans la poubelle de la cuisine…

— Et il n’était pas tout seul à sa petite sauterie… au moins trois filles, peut-être plus. Sacré Dakain ! La police scientifique nous confirme que c’est avec du rouge à lèvres « Coco n° 5 » qu’il a écrit sur la glace de sa salle de bain. L’affaire est cousue de fil blanc Zhuang : Karpov voulait en finir avec Dakain ; il lui fait livrer le meilleur de sa production, caviar et vodka à volonté, et quelques petites putes pour le dessert. Le saint homme se laisse tenter par le diable, la chair est faible, et il tombe malencontreusement sur le mauvais grain de caviar, celui qui était enrobé – par les soins de Karpov – d’une bonne dose de digitaline : arrêt cardiaque dans la demi-heure ! Il a quand même eu le temps de nous désigner son assassin, dénoncé au rouge à lèvres sur la glace. Astucieux, mais bon, il me semble que j’ai déjà vu ça quelque part…

— « Caviar m’a tuer »… Il n’a pas pu écrire cela, ce n’est pas crédible.

— Ben, pourquoi donc ?

— Même complètement saoul, je doute fort que Dakain ait pu oublier l’accord du participe passé. Pas lui. C’était un homme cultivé, et un remarquable écrivain, Commissaire !

— Bien vu Zhuang !… Je n’avais même pas remarqué la faute, mais maintenant que vous me le dites… Mais bon, lettré ou pas, quand on n’est plus très clair et à deux doigts de clapoter, on a bien droit à sa petite faute, non ? Perdez pas votre temps, vous fatiguez pas et coffrez-nous Karpov vite fait, on va pas y passer le réveillon, cette affaire est claire comme de l’eau de roche !

Le commissaire abandonna Lili à son agacement : elle allait encore une fois éprouver l’incommensurable paresse de son chef. Charmant au demeurant, Latorpeur avait horreur du moindre effort. Rechignant à l’ouvrage, la perspective du travail soutenu et acharné que nécessitait souvent une enquête l’accablait et dès que s’annonçaient les ennuis, en l’occurrence cette mort suspecte du député Dakain, il trouvait toujours un prétexte, grosse fatigue ou petit malaise, pour se réfugier dans son cabanon au bord de l’eau en attendant que les choses se tassent et que son équipe boucle le dossier. Paresseux talentueux, Latorpeur avait su s’entourer de collaborateurs efficaces parmi lesquels cette remarquable Li Zhuang, beauté métisse qui avait débarqué au commissariat deux ans auparavant et avait déjà résolu avec panache quelques affaires complexes. Aujourd’hui il était clair que le commissaire voyait en Karpov, par facilité, un coupable idéal, mais si Lili voulait investiguer ailleurs, après tout qu’elle se débrouille, les daurades venaient d’arriver et il était temps pour lui d’aller préparer son matériel de pêche.

— Merci d’avoir accepté de retarder votre retour sur Paris Monsieur Karpov, nous avons besoin d’éclaircir quelques points et je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous êtes notre principal suspect, commença Li en accueillant le géant roux qui venait d’arriver dans son bureau.

— Que vous me suspectiez ne fait pas de moi un coupable, non ? Tout le monde sait que je me bats depuis des mois contre Dakain et sa loi imbécile. Ce type est un nuisible ! Il a fichu l’économie à plat ! Vous imaginez le nombre d’entreprises qui ont mis la clé sous la porte parce qu’elles fabriquaient ces choses délicieuses qui font la vie douce, mais que les amis du triste Dakain considèrent comme des fruits défendus ? Plus de lingerie fine dans les vitrines, ça incite à la luxure ! Plus de chocolat à Noël ou à Pâques pour ne pas tenter les gourmands ! Plus de hamacs ni de fauteuils confortables parce que ça pousse à la paresse ! Un de mes amis a même du remballer sa dernière collection de tirelires et de coffre-fort au motif que ça allait encourager les avares dans leur vice ! C’est vraiment du grand n’importe quoi !! Oui bien sûr, on peut passer outre et continuer à vendre nos produits, mais alors c’est la taxe, 10 % sur notre chiffre d’affaires, vous vous rendez compte ce que ça représente, 10 % ?!! Loi scélérate, taxe inique, député irresponsable !! Pardonnez-moi Lieutenant Zhuang, mais je suis en colère, très en colère !

— Attention Monsieur Karpov, la colère, c’est aussi un péché capital, non ? s’amusa Lili qui n’était pas loin de partager l’indignation du bonhomme. Bon, reprenons… J’ai examiné votre emploi du temps depuis une semaine et vous étiez effectivement bien occupé, avec des centaines de témoins, la nuit où Dakain s’est empiffré de caviar empoisonné : votre réunion publique ce soir-là a été un vrai succès, félicitations ! Mais si vous aviez eu l’idée de supprimer votre ennemi, je ne pense pas que vous auriez opéré vous-même, vous êtes bien trop intelligent pour vous compromettre aussi stupidement. À qui avez-vous commandé la « préparation » du caviar mortel ? Et qui a livré pour vous les petites gâteries destinées au Sieur Dakain : le caviar, mais aussi la vodka et les escort-girls qui ont égayé les dernières heures de notre moine-soldat ?

Un silence pesant s’installa entre les deux protagonistes. Lentement Karpov extirpa son impressionnante carcasse de l’étroit fauteuil où il s’était encastré, face à Li Zhuang. Il s’approcha lentement de la fenêtre et sembla lui aussi un moment fasciné par le ballet des mouettes dans le ciel qui virait à l’azur cristallin maintenant qu’un léger vent s’était levé. Li l’observait, attendant la suite.

— Bien… Si je suis intelligent, comme vous dites – et vous avez surement raison – comment pouvez-vous me soupçonner d’un scénario aussi simpliste que celui que vous avez l’air d’imaginer ? Admettons que j’aie voulu tuer Dakain. « Admettons » seulement, n’est-ce pas, parce que, même si ce genre de Père La Vertu, hypocrite et totalement névrosé, représente tout ce que je déteste, je ne suis pas un assassin ! J’aime trop la vie pour imaginer une seconde terminer la mienne en prison. Et puis de toute façon j’aurais fini par les avoir, Dakain et sa loi débile. Encore six mois maxi et le pays basculait dans mon camp, la loi était abrogée, je le sais. Alors, quel intérêt j’aurais eu à tuer le député ? Plus il s’enferrait dans son radicalisme, plus il préparait sa chute ; je n’avais qu’à attendre un peu en agitant le bocal et il serait tombé, de toute façon. Vous m’imaginez, alors que depuis des mois tous les médias sont braqués sur moi, le « pourfendeur » de Dakain, payer un type pour empoisonner du caviar et le livrer, avec quelques autres gourmandises, chez mon pire ennemi ? Et pour finir, faire inscrire au rouge à lèvres sur une glace de salle de bain un truc idiot comme un slogan de pub et incriminant le caviar Karpov, donc Karpov lui-même… c’est puéril, digne d’un polar de série B, et encore. Va falloir trouver autre chose Lieutenant !

Boris Karpov empoigna la chaise qui trônait à côté de la fenêtre, poussa l’étroit fauteuil et s’assit à peu près confortablement face à Li qu’il toisa avec un demi-sourire narquois.

— Prenez ce stylo et cette feuille et écrivez « Caviar m’a tuer » lui intima-t-elle.

Un moment interloqué, le géant éclata d’un rire sonore qui envahit l’espace sans pour autant déstabiliser Lili.

— Ecrivez, Karpov, écrivez…

— Avec ou sans la faute ? railla Karpov en s’exécutant. Puis d’un geste théâtral il lui tendit la feuille.

— Comme ça ?

— Vous êtes droitier ?

— Ouh la la, perspicace en plus !… C’est important ?

— Arrêtez de faire le malin Karpov. L’inscription sur la glace a été faite par un gaucher…

— Ah ben alors : c’est pas moi !!…

—… et Dakain était gaucher…

— Ah ben alors voilà : c’est lui !

Le bonhomme continua un moment de s’amuser puis se calma en remarquant la moue triste et désabusée de Li Zhuang. Il eut une petite bouffée d’amicale tendresse pour la jeune beauté qui lui faisait face et qu’il aurait facilement imaginée dans un autre costume que celui d’un flic. La vie dans ce commissariat de province ne devait pas être palpitante tous les jours entre un commissaire connu pour sa légendaire paresse et quelques collègues surement graveleux que la personnalité, la beauté et les succès de Zhuang devaient rendre sinon jaloux, du moins très envieux. Au point de lui rendre la vie encore plus difficile comme le pressentait Karpov. Il changea d’attitude, posa ses coudes sur le bureau, la tête sur les poings, et fixa la jeune femme droit dans les yeux, un gentil sourire aux lèvres.

— Chère Mademoiselle Zhuang, vous m’êtes finalement très sympathique et je suis sûr que vous ne me croyez pas un instant coupable de cette farce. Oui, mais voilà, vous n’avez pas beaucoup d’autres pistes. Je me trompe ?

— Ben… Vous en avez, vous ?

— Pas plus que vous pour l’instant. Mais moi j’ai vraiment intérêt à ce qu’on retrouve vite l’excité qui a assassiné l’autre fou furieux : chaque jour qui passe ternit ma réputation et j’ai besoin d’être rapidement innocenté pour reprendre mon combat car Daklain est mort, certes, mais pas sa loi ! Alors voilà, je vous propose une… association : on travaille ensemble, je vous aide à élucider tout ce mystère et dans une semaine c’est plié, vous avez les honneurs de la patrie reconnaissante et moi je retourne à mes affaires. D’accord ?

— C’est la meilleure ! Le flic et le suspect ensemble sur la même enquête, c’est pas banal ! s’amusa-t-elle à son tour. Mais après tout, pourquoi pas : ça marche ! Et que proposez-vous ?

— Élémentaire ma chère Zhuang : d’abord savoir d’où viennent le caviar et la vodka qu’on a retrouvés chez Dakain. Pour être conforme aux règlements du Ministère, on a mis en place un dispositif de traçabilité sur nos produits. Ils ont tous un code qui nous permet de savoir où et quand ils ont été fabriqués et achetés. Trouvez-moi ces codes, ils sont sur les emballages ; moi je ferai tourner les ordinateurs de « Karpov& Co » et on saura très vite de quels magasins viennent ces excellents produits. Et si on a un peu de chance, on pourra même savoir à qui ils ont été vendus. On y va ?

Lili s’apprêtait à sortir du commissariat lorsqu’elle décida de faire demi-tour et de s’éclipser par l’arrière de l’immeuble : la foule s’était massée sur les quais tout autour de l’hôtel de police, alertée par les gazettes qui avaient déjà informé leur monde que Karpov était libre, sans le moindre chef d’inculpation. En bataillon rangé, tout de gris vêtus, les « Pro » manifestaient dans un silence de plomb contre la police qui avait trop vite relâché celui qu’ils avaient déjà doublement condamné pour son opposition à « leur » loi et pour la mort de leur héros, le député Dakain dont ils faisaient déjà un martyr. Leurs pancartes noires et blanches, maintenant bien connues dans le pays, clamaient « Stop le péché ! », « Vade retro Satanas ! », « Justice pour Dakain ! » ou encore « Touche pas à ma loi ! », brandies fermement par les meneurs de la manifestation. Les tristes figures tordues de haine rancie qui composaient le sinistre rassemblement contrastaient étonnamment avec l’espèce de joyeuse parade qui s’égayait de l’autre côté du canal. Colorés, bruyants, échauffés par les litres de vodka dont ils se régalaient ostensiblement, les « Anti » venaient d’entonner en chœur un répertoire de chansons paillardes qui provoquaient douloureusement les oreilles des « Pro » encore stoïques malgré l’affront. Entre les deux cortèges, l’escouade de gendarmes dépêchée sur les lieux pour éviter l’échauffourée n’en menait pas large et Lili s’esquiva prestement, avant que l’orage n’éclate, vers le petit café discret du quartier haut où elle devait retrouver Karpov. La proposition ingénieuse du commerçant l’avait convaincue ; elle lui avait très vite donné les codes des boîtes vides conservées sous scellés et il avait immédiatement lancé ses investigations. C’est un Karpov de nouveau hilare et déjà attablé devant un copieux assortiment de tapas, un verre à la main, qui accueillit la policière lorsqu’elle entra dans le bistrot. Impatiente de l’entendre, elle rejeta l’appel de son téléphone portable qui venait de biper, annonçant un correspondant inconnu et qui pouvait attendre.

— Alors ? s’enquit-elle sans autre préambule.

— Sacré enfoiré de Dakain !! éructa le bonhomme. Mais, entre nous, ça ne m’étonne guère !

Le téléphone de Lili bipa de nouveau lui signalant l’arrivée d’un message vocal qu’elle continua d’ignorer.

— Qu’est-ce qui ne vous étonne pas ? Je vous écoute, parlez ! reprit-elle, pressante.

— Très drôle ma chère, très drôle : les cinq boîtes de caviar, les six bouteilles de vodka et quelques autres menues gourmandises ont toutes été achetées dans le même magasin, une succursale de « Karpov& Co » gérée par mon excellente amie Natacha… qui tient un commerce très honnête et ne propose pas de prestations coquines : je ne peux donc pas vous dire, hélas, dans quelle officine ont été commandées les hôtesses qui ont adouci les dernières heures de notre cher homme qui, finalement…

— Bon, venez-en au fait Boris ! Si c’est une de vos amies, elle a dû vous dire facilement qui est venu acheter tout cela, non ?…

—… si ! Et je peux vous dire que Natacha n’en est toujours pas revenue ! Allez, devinez !

— Mais enfin Karpov, on ne joue pas aux devinettes !!

— Un petit effort Madame la Policière… c’est facile !

—…

— Allez !

—… Non ?!…Dakain ??…

— Hé oui ! Karpov éclata de rire.

— C’est pas vrai !!… Elle peut le prouver ?

— Rien de plus aisé : paiement par carte bancaire et enregistrement de la vidéosurveillance du magasin ! Je vous avoue que j’ai visionné le film et que je me suis bien amusé, sacré Dakain !!

— Bon, OK, Dakain s’est offert un petit péché de gourmandise, ça prouve seulement que, malgré les apparences, il était resté humain. Mais tout ça ne nous dit pas qui a versé la digitaline dans le caviar… Et si c’était vous, avec la complicité de votre Natacha ?

— Ah non, vous n’allez pas recommencer ! Et vous ne trouvez pas que je vous ai déjà assez aidée comme ça ? À vous de remuer vos méninges maintenant ! Trouvez-nous l’empoisonneur et qu’on en finisse ! Qu’est-ce que vous buvez ?… Vodka ?

L’alcool détendait Lili qui piochait avec délectation dans le plateau de tapas dont elle avait accepté de se régaler à l’invitation de Karpov. Un beignet de morue parfaitement frit et croustillant lui rappela qu’un message vocal l’attendait sur son téléphone ; tout en léchant ses doigts, elle écouta distraitement d’abord, puis avec concentration, la voix angoissée qui lui parlait dans l’appareil.

— Vous pouvez m’accompagner chez Maître Alberti ? lui demanda-t-elle. C’est le notaire de Dakain.

— Maintenant ?…heu, oui, si vous voulez. Mais d’abord on finit de manger.

« La vie sans péchés ne vaut pas d’être vécue, je l’ai compris trop tard.

Je choisis donc de quitter ce monde et cette existence que j’ai rendus encore plus difficiles avec ma loi mal inspirée. Ne cherchez plus de coupable, je suis le seul instigateur de cette petite comédie, mon dernier plaisir.

Pardonnez-moi et surtout : restez joyeux ! T.D. »

Le silence était pesant dans le sombre bureau de la vieille étude où le notaire, le commerçant et la policière venaient de lire le dernier message que le député Thomas Dakain leur avait adressé et il leur sembla entendre, venu d’outre-tombe, comme un ricanement grinçant qui leur donna le frisson.

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