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Cocon

04. Cocon

Mes draps et mon pyjama étaient trempés de sueur, je les ai fourrés dans le lave-linge. Encore une nuit saumâtre. J’avais rêvé. Scènes sanglantes, ça hurlait, la viande qui explose, mes frères d’armes dilapidés. Le truc habituel.

D’après ma psy, ces cauchemars à répétition, c’était la lueur au bout du tunnel. La preuve que mon cerveau faisait la lessive lui aussi. Tuyaux entartrés, il peinait, mais c’était positif. Il brassait le passé, le programme décrassage avait démarré. Les crises de panique, les trous de mémoire béants, la vie au ralenti, toute cette merde, c’était pas irréversible.

À la fois psychiatre et psychanalyste, ma toubib avait oublié d’être stupide, je pouvais lui faire confiance.

J’ai enfilé mon jean et un T-shirt, histoire de ne pas avoir l’air d’un pervers devant sa fenêtre. La lumière orangée de l’automne léchait déjà l’avenue. Des gens entraient et sortaient de la boulangerie du coin. Matin paisible.

J’imaginais l’odeur des baguettes à peine sorties du four. Ça faisait un bail que je n’avais pas foutu les pieds dehors. Un bail ? Non, une éternité.

Ça viendra Had, il ne faut pas désespérer. On travaille bien ensemble. Même au téléphone.

Affirmatif, ma psy et moi, on s’appelait deux fois par semaine. Ponctualité, à la seconde près. Je ne connaissais pas son visage, mais sa voix grave et sexy m’était agréable même si rayon cul c’était pas l’opulence ces derniers temps. Je n’avais plus envie d’aller sur les sites pornos. Pour ma psy, c’était normal. Mon cerveau avait décidé de se mettre en hibernation. Réflexe de protection. Il avait juste oublié de se réveiller. On trouverait une méthode de réanimation.

Ça viendra, Had. Ça viendra. À trente-quatre ans, vous avez tout le temps.

Elle m’appelait Had, et non pas Hadrien. J’appréciais. Ça nous rapprochait.

Oui, elle m’appelait Had, comme mes potes, les morts et les survivants. Elle m’avait expliqué que ce n’était pas la première fois qu’elle traitait un soldat. L’état de stress post-traumatique, elle connaissait à fond, c’était son turf. Alors oui, je pouvais vraiment lui faire confiance. Mais il fallait « que je m’ouvre… »

J’essayais. J’essayais fort. Mais une partie de moi résistait et gardait les remparts de la citadelle. Vestiges de la vie de combattant. On protège sa carcasse, on finit par blinder son mental. Ma psy acceptait ça. Elle avait bon espoir et un plan simple : elle me proposait d’y aller à petits pas.

C’était bien vu. Peut-être qu’un jour, un pied après l’autre, je réussirais à franchir la porte de ce putain d’appartement. Et c’en serait fini de mon « emprisonnement volontaire ». Il n’y avait qu’elle avec qui en parler. Mon père ne s’était jamais remis de la mort de maman, et de toute manière, c’était un taiseux de première bourre. Avec ses gamins insupportables et son con de mari, ma sœur avait ses propres problèmes. Et mes potes ? Ils étaient pudiques. Entre hommes, on ne se pleurait pas sur l’épaule, et puis j’en soupçonnais certains de croire que c’était contagieux. Leur trouille du virus de la claustration me faisait marrer, ma psy trouvait que c’était de bon augure. Rire de ses amis, c’est très proche de rire de soi. C’est libérateur. Un bon début, Had. Très bon même

On a sonné. J’ai ouvert sans regarder dans l’œilleton. Je savais qui c’était.

Luce, en col roulé vert pisseux et short en jean troué par-dessus des collants noirs. Rien de surprenant, cette môme était toujours fringuée à l’as de pique. Elle m’a tendu les croissants et la demi-baguette ; je lui ai donné l’argent.

— Ça sent pas le café, Had.

— Brillante déduction.

— Tu veux que j’le fasse ?

Je la payais pour faire mes courses, la conversation était gratuite. À mon avis, sa motivation avait peu à voir avec le pourboire ou le besoin de se rendre utile ; c’était plutôt que la gamine s’emmerdait dans la vie d’autant que sa mère refusait de lui acheter un téléphone portable ou une console de jeux. Du coup, elle récoltait les petites histoires de l’immeuble et m’en faisait profiter. Le couple du troisième qui s’était copieusement engueulé. Le chasseur de couguars du second qui ne s’envoyait que des femmes de la moitié de son âge. La prof de piano classique du rez-de-chaussée qui beuglait du Lou Reed quand ses élèves avaient dégagé.

— Oui, entre. Je t’offre un croissant.

— Nan, ça fait grossir.

— Tu fais trente kilos à tout casser.

— Nan, j’suis grosse.

Elle a plié avec soin la base du papier-filtre et mis la bonne dose de café moulu. C’était toujours rassurant de voir quelqu’un suivre les règles. Une cuiller trop bombée, et le kawa aurait été imparfait. Bon petit soldat, Luce suivait mes instructions. On s’est attablés dans la cuisine. Elle a mis de la chicorée dans sa tasse et pris son air gourmand pour me raconter les dernières nouvelles. On avait nos habitudes, la fille de la concierge et moi. Et ses infos étaient de première main.

La vie de mes voisins ne m’intéressait pas plus que ça. À une exception près. Dora.

Un joli prénom pour une jolie personne.

Dans les vingt-cinq ans, cheveux couleur miel, traits fins, silhouette gracieuse, beau cul. Je n’avais jamais vu son visage de près, mais, même légèrement floue, ma voisine du dessus me semblait très jolie. Grâce à Luce, je savais qu’elle était traductrice de japonais, travaillait à domicile et faisait du sport quotidiennement parce que passer sa vie devant un ordinateur, « c’était pas sain ».

Ma bite et mon cœur étaient en berne, mais il me semblait que dans d’autres circonstances Dora aurait pu changer la donne. En attendant, le seul fait qu’elle vive au-dessus de ma tête m’apaisait. Son pas vif faisait couiner le parquet et me réveillait un jour sur deux ; ça ne me dérangeait pas. J’aimais entendre son rire brutal fuser comme un Exocet quand elle était au téléphone. Un rire si puissant pour une délicate jeune femme, ça me plaisait bien. En plus, elle était mystérieuse. Pourquoi une fille joviale ne recevait-elle jamais personne ? Elle habitait l’immeuble depuis quatre mois, jamais un pote ou un amant n’avait franchi son seuil.

Pour autant, Dora n’avait rien d’une bonne sœur. Elle avait découché six fois. J’en avais d’ailleurs parlé à ma psy.

— Vous avez éprouvé de la jalousie, Had ?

— Je ne sais pas… Oui, peut-être. Un peu.

— C’est bon signe.

Je n’étais pas proprement accro à Dora. Mais ça n’avait rien à voir avec elle. C’était à cause de mon trauma. La chair explosée, la souffrance, les potes dilapidés, l’intervention de trop sur le « théâtre des opérations ». Pour moi, ça n’avait jamais été un théâtre. C’était du vrai, du lourd. Ça pesait comme une enclume sur mes poumons et ma liberté.

Ça viendra, Had. Ça viendra.

J’ai dressé l’oreille. Luce racontait un truc intéressant.

— Je l’ai vue qui engueulait un type…

— Hein, qui ? Dora ?

— J’viens de te l’dire.

— Où ça ? Quand ?

— Dans le parc. Hier. Il était sur un banc. Elle gesticulait devant lui. J’pense qu’elle l’insultait. Il la matait, l’air froid.

— Qu’est-ce qu’elle lui disait ?

— J’comprenais rien. C’était peut-être du japonais, le type était un Asiatique.

— Jeune ?

— Non, au moins trente piges. Fringué classe. Ses godasses brillaient. Il était relax, et tout d’un coup, il a fait un bond de tigre. Il a plaqué un truc contre le ventre de Dora. Une sorte de canne.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Dora s’est barrée. Le mec est resté planté là.

Entre-temps, mon plexus m’avait surpris. Il s’était réveillé, quelques secondes à peine, mais j’avais senti la vague s’ouvrir entre mes côtes. Une saillie, une émotion. Oui, j’étais encore vivant. Mais est-ce que j’avais vraiment besoin de me prendre la tête à propos d’une nana à qui je n’avais jamais adressé la parole ? J’avais déjà assez d’emmerdements comme ça.

*

Quelques heures plus tard, mes séances de psy et de gym terminées, je me matai dans la glace. La gym, c’était vraiment pas du luxe, mes biceps, mes abdos et mon cul avaient ramolli. Quant à ma psy, j’avais « oublié » de lui parler de ma crise de jalousie. Je ne savais pas vraiment ce que je ressentais alors inutile de bavasser là-dessus.

La nuit venue, je jouais de la guitare quand j’ai entendu des cris. En provenance du palier du dessus. J’ai entrouvert ma porte en laissant la chaîne.

Dora. Elle engueulait quelqu’un dans une langue inconnue.

Un homme a crié. C’était comme un jappement bref. « Baka ! » ou quelque chose dans le genre. Des pas. L’ascenseur qui monte. La porte de Dora qui claque. L’ascenseur qui descend.

Déduction : la belle venait de larguer son Japonais et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je me suis allongé, bras croisés derrière la tête. J’ai imaginé que Dora sonnait à ma porte et que je la réconfortais.

*

La semaine suivante, je m’étais fait livrer un tapis de course et suais comme un dératé en constatant que je n’avais plus la forme d’autrefois. Les images de la nuit précédente flashaient encore dans ma tête. C’était un cauchemar différent des autres. Un homme se tordait en hurlant, son corps nimbé dans la gerbe jaune qui le dévorait ; c’était moi qui actionnais le lance-flammes en pleurant ; en arrière-plan, un soleil rouge, peint sur la carlingue d’un avion de l’armée impériale japonaise.

Question santé mentale, j’étais pas sorti d’affaire.

Luce est revenue avec le bouquet que je lui avais commandé.

— Had ?

— Luce ?

— Qu’est-ce que tu vas faire avec ces fleurs ?

— De l’ikebana.

— Hein ?

— C’est de l’art floral japonais.

— Ah bon.

*

Vers 20 h, l’orage avait éclaté et je regardais le feuillage des grands arbres souffrir sous le vent ; il pleuvait, des odeurs remontaient de la rue et du passé. Des années-lumière de ça, j’aimais marcher sous la pluie. Ça me calmait.

Dora me travaillait les synapses. Je savais maintenant qu’elle était disponible. Un cœur, un corps à prendre. Et moi, entre mes quatre murs. Comme un con, ou pire un couard. Je pourrais essayer… de sortir… de chez moi. Une angoisse à ravaler, un étage à monter, un coup de sonnette. Pas compliqué. Faisable.

Vers 21 h, j’étais toujours encastré dans mon fauteuil, mon bouquet à la main. J’ai entendu Dora sortir et prendre l’ascenseur.

Elle n’est rentrée qu’au petit matin.

*

C’était le cœur de l’après-midi, je venais de finir mon jogging. La sonnette de Dora a retenti. Ce que j’ai entendu par ma porte entrouverte m’a fait mal. Ce baragouinage en japonais. Sa voix, à lui. Ils étaient de bonne humeur. Elle l’a fait rentrer.

Je me suis servi un whisky. Ça n’allait pas avec les médicaments et ça n’aurait pas plu à ma psy, mais j’avais besoin d’un levier pour faire le deuil de mes illusions.

J’ai levé mon verre à ma santé.

C’est au moment où je m’en servais un autre que j’ai entendu Dora crier. Une fois. Puis une autre. Et encore. Cadence régulière. De petits cris brefs.

Salaud, il s’en prenait à elle.

Inutile d’appeler les flics. Ils mettraient trop de temps à rappliquer. Dora pouvait mourir. Ce type l’avait menacée dans le parc. J’ai pris une grande inspiration.

J’ai entrouvert ma porte. Et voulu avancer. Mes jambes étaient en granit. Je me suis mis à suer.

Encore un cri de Dora, plus aigu.

Allez, Had, juste un pas. Juste un.

J’ai serré les dents et me suis propulsé sur le palier. Je tremblais. Mais j’étais debout. Un énorme bébé qui sortait du néant. Mal à la trachée-artère…

J’ai passé ma main sur ma figure. Des larmes. Une rivière. Ça faisait mal et ça faisait du bien. Je n’avais pas pleuré depuis trois ans. Depuis que je m’étais coupé du monde. Maintenant, c’était une certitude, j’avais besoin de Dora. Elle allait me sauver. J’allais la sauver…

J’ai monté les escaliers. Dora ne criait plus, mais j’entendais ses gémissements. J’ai sonné. Moment de silence. Je me suis attaqué à la porte. Mon corps comme un bélier qui redécouvre de quoi il est capable. J’avais mal, rien à foutre. J’avais connu pire que ça au combat. La porte a cédé.

Un mec. Pas grand. Noir goudron. Pas de visage. Yeux, lèvres, c’était tout. J’ai pensé à mon rêve, au soldat de l’armée impériale grillé au lance-flammes.

Qu’est-ce que ce malade avait fait à Dora ?

Il était tétanisé, je lui ai balancé mon poing dans le bide, il est tombé à genoux. Il avait lâché ce qu’il tenait dans la main gauche. Une cravache. Mon sang s’est mis à bouillir.

Le lit était sur la gauche. Elle était nue. Membres ficelés avec de la corde. Bouche bâillonnée. Yeux écarquillés. Sa peau blanche marbrée de traces rouges.

La fureur m’a inondé la tête. Des images de combat me sont remontées à la bouche. La rage s’est condensée. J’ai agrippé le mec par le cou et lui ai fracassé la gueule sur la première surface dure venue. La table, l’évier, je sais plus. Je m’y suis pris à plusieurs reprises, ouais, ça, je m’en souviens. Il y a eu des craquements d’os. Le sang a giclé de ses lèvres.

Des rigoles rouges sur une combinaison en latex noire, ça se voit à peine ; je le sais maintenant.

Le téléphone a sonné dans le studio de Dora.

Je me suis figé. Cette sonnerie me faisait penser à ma psy. D’un seul coup, je suis sorti de ma transe. J’ai lâché le corps qui s’est affaissé dans un bruit caoutchouté.

Une poupée molle ? Non, un mec massacré. Bordel, qu’est-ce que j’avais fait ?

Le téléphone s’est tu, mais j’entendais toujours un bruit bizarre.

Ça venait de Dora. Qui geignait sous le bâillon, essayait d’articuler. « Non, non, non… »

J’ai lu la terreur dans ses yeux. Claire, nette. Ce n’était pas la première fois que je lisais cette émotion-là.

C’était moi, sa terreur. Aucune marque de reconnaissance pour l’avoir sauvée.

J’étais nul. Un gros bœuf de bidasse.

Vite, inventer. Un programme de survie. J’ai réussi à articuler. « Ce connard me devait du fric. Tu feras passer le message, OK ? » J’avais même eu la présence d’esprit d’imiter l’accent slave.

Elle a secoué la tête pour dire qu’elle avait compris. Elle pleurait. On s’est encore regardés deux secondes en silence. Je me suis barré.

La cage d’escalier était relativement silencieuse. La majorité des habitants était au boulot. La prof de piano du rez-de-chaussée n’avait pas pu nous entendre. La vieille du dessous devait avoir trop la trouille pour bouger un cil. Mais elle avait peut-être ameuté les flics.

Il fallait que je fasse la même chose. Pour me construire un alibi. Je préparai mentalement mon texte en redescendant l’escalier : « J’ai entendu des bruits inquiétants en provenance de chez ma voisine. Un problème de santé m’empêche d’intervenir… »

Je suis resté adossé contre ma porte à contempler mon appartement. Ma prison.

À peine évadé, déjà de retour.

Pour longtemps.

Dora avait vu mon visage. Il ne fallait plus qu’elle le revoie. Jamais. En me calfeutrant chez moi, je supprimerais le risque…

*

Trois jours plus tard, je regardais Luce mettre de la chicorée dans son café.

— Maman dit que Dora a voulu vivre un amour pas comme les autres. Elle dit qu’on peut s’aimer et en même temps s’faire mal.

— Comment elle sait ça, ta mère ?

— Elle a lu un truc du même genre dans un roman d’amour. L’histoire d’un beau mec riche, qui a des goûts bizarres. Maman dit qu’elle me le passera quand j’serai assez grande.

Connaissant Luce, je me doutais qu’elle piquerait le bouquin à sa mère avant la date prévue. Son âge était un gros avantage, ça avait dissuadé la police de l’interroger. Du moins, jusqu’à présent. En revanche, les flics ne s’étaient pas privés de me rendre visite. En tant que voisin du dessous, j’étais aux premières loges. Ils avaient même téléphoné à ma psy. Elle leur avait confirmé que, dans mon état, quitter mon appartement m’était « psychiquement impossible ».

— Les copropriétaires ont la trouille. Ils ont demandé qu’on change le digicode… Ils disent que c’est la mafia ukrainienne qui a tué le Japonais.

Je secouai la tête d’un air dégagé. Bravo les copropriétaires, continuez d’imaginer que l’ennemi vient toujours de l’extérieur. C’est parfait.

En écoutant la môme d’une oreille, j’ai fait le bilan. J’avais trois femmes inquiétantes dans ma vie. Dora, qui soignait son trauma à l’hôpital. Ma psy, qui poursuivait nos séances de thérapie durant lesquelles je réussissais à jouer mon rôle. Et Luce, qui continuait de faire mes courses, la conversation, et de vider mes poubelles. Problème : et si cette gamine était plus maligne que ce qu’elle laissait imaginer ? Et plus mature. Peut-être jouait-elle un jeu ? Peut-être aimait-elle le danger ?

Peut-être étais-je un type dangereux ?

En attendant, à la voir si frêle dans son short troué, je me disais qu’a priori je n’avais pas envie de lui faire du mal. Évidemment, sur les théâtres des opérations, il ne m’était jamais arrivé d’avoir envie de tuer quelqu’un. Quand j’avais dû le faire, ça avait toujours été par nécessité.

Je lui ai donné sa paye de la semaine avec une petite augmentation. Elle a fini par lever le camp avec mon sac-poubelle.

Un peu plus tard, je me suis penché à la fenêtre pour la regarder traverser l’avenue, son cartable à rayures sur le dos. Elle me faisait penser à un doryphore, pattes maigres et dos rond. Un bus arrivait un peu vite. Luce avait l’air dans la lune. J’ai eu un flash. Son petit corps broyé sous les roues.

Et puis, non, elle a traversé la rue. Sans encombre.

J’ai ressenti un soulagement.

Tuer Luce était tabou ; j’en étais sûr désormais. Cette gamine était ma visiteuse de prison. Et peut-être bien ma seule amie.

*

En fin de journée, je m’imaginais vivotant entre ma télé et mon tapis de course jusqu’à ce que mort s’ensuive. Bouffées d’angoisse. Impossible d’appeler ma psy, qui ne pouvait plus m’aider ; je n’allais pas lui lâcher que j’avais massacré le Jap. On a sonné. Luce ? Enfin, un peu de compagnie.

Mon cœur a fait un double salto arrière.

Dora, très pâle, des croissants sombres sous les yeux. Pendant une demi-seconde, j’ai cru voir un spectre. Effet brisé quand elle a ouvert la bouche.

— Je veux savoir pourquoi vous avez tué Ryu.

Pour une fille branchée par la soumission, le ton était salement autoritaire. Je lui ai fait signe d’entrer. On s’est dévisagés.

— Luce m’a tout raconté. Vous lui posiez des questions sur moi, sur mes habitudes. Vous ne me faites pas peur. Parce que c’est moi qui décide…

Sa voix était distinguée, ses traits et ses gestes délicats, mais je n’éprouvais plus aucune attirance ; cette fille était plus barjot que moi.

— Eh oui, c’est moi qui décide de vous dénoncer ou non. Ça va dépendre de votre réponse. Et pas de baratin à propos de la mafia. Luce dit que vous n’êtes pas sorti d’ici depuis des années.

Je me suis tourné vers la fenêtre. Rectangle gris plombé, averse en rayures obliques. J’avais envie du vent sur ma peau, j’avais envie de marcher sous la pluie, j’avais envie d’espace. Et…

— RÉPONDS, CRÉTIN ! Je l’aimais. J’exige de savoir. Tu peux comprendre ça ?

Et… j’en avais marre des questions.

Je l’ai assommée ; un coup à la tempe, précis.

Quelques secondes sur arrêt. Pour savoir si ce que je voulais était bien ce que je faisais.

Oui, aucun doute.

Je l’ai ficelée avec de l’adhésif. Ses poignets et chevilles portaient encore des traces de ligatures, souvenirs de ses ébats japonais ; ça m’arrangeait. J’ai broyé une forte dose d’anxiolytiques avant de la dissoudre dans du whisky, et lui ai fait ingurgiter en douceur avec mon entonnoir en inox.

Je l’ai transportée chez elle. Disposition du corps de façon à ce qu’on pense que la tempe avait heurté la table de chevet lorsqu’elle avait glissé dans l’inconscience. Verre et bouteille à côté du lit. Poudre de médocs sur la table de la cuisine.

Dora aimait Ryu. Sans lui, l’existence n’avait pas d’intérêt. Un scénario solide.

J’ai effacé mes empreintes et suis redescendu faire ma valise. Direction l’Afrique et le théâtre des opérations. J’ai laissé en évidence cinq cents euros, mon smartphone vidé de sa puce et un mot d’adieu.

Finalement, la vie vaut d’être vécue, je dois rattraper le temps perdu. Accepte ces cadeaux, chère Luce. Merci pour ton aide. Tu deviendras une adulte très fréquentable.

Sur le chemin de la gare, j’ai levé la tête. La pluie m’a caressé la peau.

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