Mots-clefs

, ,

Au fond de l’eau

07. Au fond de l'eau

Hier, je me suis levée tôt, étonnée de ne pas sentir le poids du chat blotti sur mes pieds. Je l’ai trouvé étendu dans la cuisine, froid, le regard fixe, la langue pendante. Je l’ai enroulé dans une couverture et je l’ai mis dans une caisse. Je suis sortie.

J’ai rincé mes mains boueuses au robinet du jardin et j’ai rangé la pelle dans le garage. Mon regard s’est attardé un instant sur la terre meuble. Je m’étais ravisée, rebouchant le trou sans y déposer l’animal. J’ai traversé le parc de la maison et j’ai démarré mon bateau. Au milieu du lac, j’ai stoppé le moteur. Je devais m’alléger, respirer. La petite caisse a flotté pendant quelques secondes, puis elle a coulé lentement.

Au fond de l’eau, le chat de mon père obsédé par la mythologie grecque.

Au fond de l’eau, ces neuf ans de malheur.

Au fond de l’eau, ce silence assourdissant.

J’ai suivi des yeux le ballet des parapentes, papillons multicolores qui jouaient avec les courants ascendants. Sous le soleil du matin, le vent s’est fait plus froid, marquant la fin prochaine de l’été indien. Mon regard a glissé sur le lac, puis s’est élevé vers les montagnes. Comme toujours, l’hiver n’attendra pas novembre pour s’annoncer. Beaucoup ici s’en réjouissent et trépignent à l’idée de dévaler les pentes, sitôt l’ouverture des stations. Quand je dis que je ne skie pas, je surprends des airs d’incompréhension et de pitié. Je m’en fiche. Ce que j’aime, c’est le lac, changeant, lumineux dans son écrin minéral. Parfois, lorsque le ciel est à l’orage, des reflets gris acier se mêlent au vert sombre des vagues. Les courants dessinent des arabesques, étoilées de gouttes de pluie. Alors que chacun court se mettre à l’abri, je m’avance dans les flots en fermant les yeux. Mon âme ressent les forces qui l’appellent.

Au fond de l’eau.

Je laisse mes pensées m’entraîner sous la surface. En chemin vers les profondeurs, je me retourne un instant pour voir la lune danser dans les remous. Mes cheveux ondulent comme les algues. Lentement, des écailles recouvrent ma peau. Des perches me frôlent, indifférentes à ma présence. Je poursuis ma descente. L’obscurité est maintenant totale et pourtant, à travers les tremblements liquides, je peux voir le monde qui m’entoure. J’atteins l’épave de ce bateau-mouche qui repose depuis plus de quarante ans.

Au fond de l’eau.

Des ombres s’en échappent et s’éloignent, troublant les courants d’un nuage de vase. L’une d’elles m’a repérée et s’avance menaçante, les membres désarticulés. Des lambeaux de chair sortent par les déchirures de sa combinaison de cuir. La jambe qui lui reste porte une botte de moto. Ses yeux ont disparu. À leur place, des lueurs me fixent et grossissent au fur et à mesure qu’elle s’approche. Elle est tout près, maintenant. Je serre les poings. Surprise, elle recule et disparaît dans les eaux troubles.

Autour de l’épave, le nuage se dissipe. Je crois entendre murmurer les silhouettes enlacées de ces amants qui ont sauté ensemble.

Au fond de l’eau.

*

Mon regard s’est attardé sur le ponton de bois. Un lit de mousse s’est formé à l’endroit où je m’étais tordu la cheville en descendant du bateau. La douleur était si intense que j’avais dû me traîner jusqu’à la maison pour appeler une ambulance. J’ai repensé à ces heures pendant lesquelles j’ai attendu aux urgences, entre ce gamin mal élevé et cet ivrogne qui posait la tête sur mon épaule ; à l’instant où Jason a marché vers moi, soucieux, concentré, professionnel. Dès que je l’ai aperçu, j’ai compris que ma vie ne serait plus jamais la même. Quand il s’est penché pour m’examiner, j’ai lu le désir dans ses yeux. Son torse nu sous la blouse, son parfum de musc, de sueur et de tabac blond m’ont fait oublier la douleur.

Je ressens toujours la douceur de ses mains sur ma cheville. Je repense à la nuit où nous nous sommes revus et à toutes celles qui ont suivi. J’étais libre. Je conduisais pied au plancher pour le retrouver pendant ses déplacements, lors de colloques et de conférences. Toutes les femmes étaient amoureuses de l’interne à l’accent britannique. Il fallait voir comme elles buvaient ses paroles. Elles le voulaient toutes, mais c’est moi qu’il avait choisie.

Je suis remontée à l’étage prendre une douche et me suis attardée devant le miroir. Les seins sont hauts, le ventre ferme au-dessus de ma toison d’or. J’ai dû forcer sur la fermeture éclair de cette robe dos-nu qu’il adorait, mais elle souligne toujours le galbe de mes hanches. Lentement, je fais glisser la bretelle jusqu’au bas de mon épaule, comme il le faisait en frôlant ma nuque. Ce soir, j’aurais pu faire des cailles rôties comme il les aime. J’aurais débouché un Petrus, remonté de la cave de mon père qui avait le culte de Dionysos.

*

Rapidement, Jason a manifesté le désir d’être père, alors j’ai fait appel à la lune. Elle n’a pas répondu. Les dieux ne voulaient pas que j’enfante, mais nous avons refusé d’entendre leur message. Des apprentis sorciers m’ont inséminée comme on l’aurait fait pour une jument, tirant la semence d’un flacon que mon amant avait rempli dans une pièce voisine. Neuf mois plus tard, mon corps déformé a expulsé deux êtres gluants, recouvert de sang et d’un liquide blanchâtre répugnant. J’ai pressé Jason de couper le cordon qui me rattachait à ces choses, mais lorsqu’il a plongé ses yeux mouillés dans les miens, je lui ai souri en l’embrassant. J’ai eu beaucoup de mal à m’habituer, mais je dois reconnaître qu’une fois habillées en poupées, avec couettes et chaussures vernies, elles devenaient tout à fait présentables. Pendant les réceptions et les dîners, je devais subir les questions de ces femmes charmées par notre progéniture, supporter leurs conversations d’un ennui abyssal.

Mon père connaissait la valeur de mon homme. Il savait qu’il méritait de lui succéder à la tête de sa clinique, cependant le poste était depuis longtemps réservé à mon frère. C’était un bon médecin lui aussi, mais il s’était montré réticent lorsque papa avait cédé des parts à Jason pour en faire leur associé. Il a toujours été d’une jalousie maladive. Un jour, sa moto s’est couchée dans un virage et les poteaux de la glissière de sécurité l’ont mis en morceaux. Son corps meurtri a fini sa course dans le lac, très profond à cet endroit. Les plongeurs de la gendarmerie ne l’ont jamais retrouvé.

Après sa mort, Jason aurait dû prendre sa place de médecin-chef, mais c’est à ce moment que tout s’est détraqué. Les freins de la moto avaient été sabotés et la police est venue m’arrêter. C’était absurde. Les psys m’ont harcelée, ils ont ressorti de vieilles histoires. Ce n’était que par jeu, par ennui, que je fauchais ces parfums dans les magasins. Je n’ai jamais manqué de rien, c’est tellement angoissant. Écraser des cigarettes rougeoyantes sur mes avant-bras apportait un peu de chaleur à ce froid qui m’envahissait, à chaque fois que je rendais visite à maman sur son lit d’hôpital.

Au moment où elle était entrée dans la chambre, j’avais bien expliqué à la nounou que le coussin était tombé sur la tête de mon frère et que j’étais en train de l’enlever. La deuxième fois, si la balançoire avait fait un tour complet, c’était uniquement parce qu’il m’avait encouragé à le pousser toujours plus fort. Heureusement que papa m’avait cru, lui, et qu’il avait permis au psychiatre en charge du rapport d’accéder à ce club genevois qu’il convoitait.

Pourtant, cette fois-ci, il n’a pas levé le petit doigt.

Ils m’ont renvoyée dans cet endroit aux bâtiments immenses, pôle Est. De la fenêtre du foyer, je voyais les avions décoller. Certains jours je me sentais invincible, j’avais envie de danser. Parfois, j’étais si déprimée que je voulais mourir. Je pleurais toute la nuit dans mon lit, recroquevillée contre le mur. Je n’aurais jamais imaginé que ce soit possible, mais mes poupées, mes merveilleuses poupées me manquaient.

Souvent, ô, mon Prince, j’allumais en secret des cercles de bougies pour t’invoquer. En larmes, je faisais appel à tes noms en espérant que tu m’entendes. Je suis restée tellement longtemps dans cet institut, sans courrier, sans visite, que je ne comptais plus les années. Mon amour passait me voir, au début. Il ne comprenait pas. Un jour, je lui ai demandé de ne plus venir. Je ne supportais pas sa condescendance bienveillante. Je l’aime tant. Il est reparti en Angleterre et c’est Elle, ma remplaçante, qui a élevé mes filles.

Ne me regarde pas sale bête ! Arrête ! Ne me… viens ici ! VIENS ICI ! Tu peux te cacher, tu ne m’échapperas pas, j’ai fermé la porte… sors de là ! Attends, viens là, saloperie de chat ! Arrête de me regarder ! ARRÊTE, TU M’ENTENDS ? Cesse de bouger ! Là ! Tiens ! Prends ça ! Tiens ! Tiens !

Maman ? Non ! MAMAN ! Aaaaahiiiiieee ! Il me regarde tout le temps. Il me transperce et ça me brûle. Il est mauvais, il… maman, non ! Ouvre-moi ! Mamaaaaaaan ! Je… il… j’ai…hhhhhhh, hhhh… non… il ne faut pas… ses yeux, ses yeux maman. Ils me font tellement peur. Ils…

Maman ?

*

Neuf années ont passé. Je suis sortie, il y a quelques mois, après un dernier entretien. Papa est mort. Il m’a légué la villa au bord du lac et beaucoup d’argent. Je pourrais en disposer sous le contrôle d’un tuteur nommé par le juge.

Jacques, l’homme à tout faire de mon père, est venu me chercher avec sa voiture. La ville a beaucoup changé. Pendant le trajet, j’ai retrouvé quelques repères. Le palace aux murs blancs. La promenade au bord de l’eau sous les platanes centenaires. Le parc des petits chevaux à pédales de mon enfance. Le manège au ras du canal. Les cygnes. Les bateaux-mouches amarrés face à la cité médiévale.

Le grand hôpital qui dominait le lac a été détruit. C’est étrange, mais sa laideur me manque. C’est ici que j’ai vu ma mère en vie pour la dernière fois. Elle était sous perfusion et je voyais chaque seconde le feu s’éteindre un peu plus dans ses yeux.

Maman a raison, je suis méchante. MÉCHANTE ! J’ai fermé les volets, la lumière me donne froid. J’ai tellement peur qu’elle me mange les yeux. C’est un ogre qui nous dévorera tous. Vous n’en avez pas conscience, mais elle nous engloutira. Je pousse le volume de la musique dans mon casque et ça me soulage. Je n’entends plus les scarabées marcher dans ma tête.

La petite Renault a longé la rive jusqu’à la villa. Le portail automatique s’est ouvert sur le parc et Jacques a garé la voiture dans la cour. Lorsqu’il a poussé la porte, rien ne semblait avoir changé. Selon les volontés de mon père, il avait maintenu la maison en vie dans l’éventualité de mon retour et s’était occupé du vieux chat.

J’ai marché jusqu’au garage et mon cœur a bondi quand j’ai vu que papa avait récupéré mon Alfa Roméo. D’un revers de manche, j’ai essuyé la poussière sur le logo de la marque. C’est un cercle scindé en deux parties : à gauche, les armoiries de la ville de Milan placée sous la protection de Saint-Ambroise, à droite un serpent-dragon, une vouivre qui dévore un enfant. Papa me l’avait appris le jour où j’ai acheté ce cabriolet. Ça l’amusait beaucoup, ce serpent sur le capot de ma voiture, à cause du prénom que maman et lui avaient choisi à ma naissance.

*

J’ai signé de mon sang et tu as tenu promesse, ô, le Puissant. Ce que j’espérais s’est produit : Jason a quitté l’Angleterre juste avant ma sortie. Un laboratoire suisse l’a couvert d’or afin de le recruter pour sa succursale de Genève. La jolie petite famille s’est installée sur les bords du lac. Madame passe son temps à faire du shopping, à se rendre chez le coiffeur ou chez l’esthéticienne. Elle déjeune toujours dans le même restaurant avec ses copines. Son rire suave m’horripile. Le soir, il rentre tard. Elle doit lui dire qu’elle est fatiguée. Il n’est pas heureux, je le vois bien.

Depuis que les jumelles ont repris l’école, Elle se baigne seule, le matin, sur une plage aussi minuscule que son maillot de bain. L’autre jour, j’ai posé ma serviette tout près de la sienne. J’avais gardé mes lunettes noires et mon chapeau. Couchée sur le dos, elle n’a pas fait attention à moi. Son ambre solaire sentait le monoï… comment Jason avait-il pu me remplacer par une fille aussi conventionnelle ? J’ai sorti un livre pour me donner une contenance. Le couple à côté de nous s’est levé et a marché vers l’eau. L’homme a pris la main de la femme. Ils ont nagé ensemble, se sont éloignés et sont passés derrière les bateaux amarrés à leurs bouées. Je me suis assise et j’ai balayé le secteur du regard : nous étions seules. Elle avait fermé ses yeux de chat, j’ai plongé la main dans mon sac. J’avais tellement attendu cet instant.

Un bruit a figé mon geste : deux policiers à VTT traversaient la plage en direction de l’eau. L’un d’eux a dirigé ses jumelles vers un hors-bord qui évoluait trop près de la zone réservée aux nageurs, l’autre a parlé dans son talkie-walkie. Je me suis remise à lire.

*

Tu m’avais rendu le royaume de mon enfance. Ma foi en toi était sans faille. Je savais que tu guiderais ma main, que tu me donnerais la force. En suivant les jumelles et leur belle-mère à vélo sur la piste cyclable qui longe la rive ouest du lac, j’ai remarqué qu’elles se baignaient toujours au même endroit, au coucher du soleil, sur une petite plage près du port. Invariablement, les filles nageaient au-delà des roselières protégées de la navigation par des piquets de bois.

Comme vous êtes belles ! Je suis fière de vous, mes princesses. Ils refusent que je vous rende visite, ils disent que vous ne voulez pas me voir. Je respecterai votre volonté, même si ça me fait mal. Vous ne serez plus jamais à moi. L’usurpatrice a bien œuvré.

Je ne m’engageais pas sur le ponton, car elles auraient remarqué ma présence. Je les perdais de vue. J’ai donc décidé de poursuivre la surveillance depuis mon bateau.

Invisible, changeante, partout je vous suis. Je vous observe depuis des mois. Vous avez ma peau couleur de lait, mes yeux clairs. Toi, si douce, tu passes ton temps dans les livres, tu es savante, musicienne. Tu écris, aussi. Tu es moi quand je me sens bien et que ma peur s’éloigne. Quant à toi, tu es pleine de mystère. Tu aimes t’isoler, te cacher. L’autre jour, j’ai remarqué ton petit sourire lorsque ce garçon est tombé à vélo. Je t’ai vu jeter des pierres sur les chiens. Tu me ressembles.

Ce soir, les filles se baignaient seules et les barques des pêcheurs de brochet avaient déserté les lieux. Le soleil disparaissait derrière les montagnes en lançant un ultime reflet vers les eaux assombries.

Mes trésors, nés d’une éprouvette, pourquoi n’avez-vous pas voulu être conçues en mon ventre ? Je n’en valais pas la peine, c’est ça ? Et maintenant, vous préférez rester avec Elle ! Vous ne comprenez pas qu’elle ne vous aime pas, qu’elle fait semblant, pour garder Jason ?

Elles ont nagé jusqu’à la bouée jaune qui délimite la zone de navigation à vitesse réduite et s’y sont accrochées pour reprendre leur souffle. Je me suis approchée avec le bateau, tout près. C’était plus fort que moi. Je voulais voir mes bébés, leur parler, mais l’une d’elles s’est mise à crier dès qu’elle m’a reconnue. Que leur avait-on raconté à mon sujet ?

Les jumelles ont lâché la bouée, affolées. Alors je leur ai dit. Je leur ai dit tout mon amour et combien elles me manquaient, mais elles ne m’écoutaient pas. La première continuait à hurler, l’autre gardait ses distances, m’appelait Madame et me demandait de m’en aller, moi, leur mère. C’est à cet instant que, sous ma main, j’ai senti le manche d’une rame. Chacun des cris de ma fille me perçait le cœur. Des cris de haine et de peur, insupportables. Il fallait que le silence se fasse. Je me suis redressée et mes bras ont levé l’aviron vers le ciel.

*

Dans un silence glacé, le voile qui me brouillait la vue s’est dissipé. Aussitôt, j’ai senti un étau me serrer la poitrine. Mon enfant ne criait plus, mais sa petite tête avait disparu.

Sa sœur s’éloignait en direction de la berge en nageant d’une façon désordonnée. Accourue sur le ponton, Elle lui a hurlé de se dépêcher. Je l’ai vue sortir son portable et appeler, ça m’a mis en fureur. La gamine s’est retournée et m’a regardée comme si j’étais un monstre avant de reprendre sa course éperdue. Je suis restée un instant immobile, tremblante, ne sachant plus que faire. Jason, mes filles, tous me rejetaient. Il n’y a que toi, ô, mon Roi, qui ne m’ait jamais abandonnée ici-bas.

Alors, j’ai fait selon ta volonté.

J’ai poussé le moteur et le bateau s’est cabré. Dans un fracas, la silhouette a disparu sous l’écume.

J’ai fait demi-tour au ralenti. On ne distinguait plus rien à la surface que la nuit recouvrait. On dit que les jumeaux n’aiment pas être séparés : tout était parfait. La brise a caressé mes cheveux tandis que la lune pleine se reflétait sur l’onde. Elle veille sur moi, toujours, maternelle. Je lui ai souri.

Dormez mes douces, mon sang, ma chair. Goûtez la chance que vous offre maman. La vie n’est qu’un leurre. Dormez, rêvez, je vous épargne les déceptions. Vous ne connaîtrez pas la détresse et la solitude. Vous ne tambourinerez jamais contre une porte fermée, prisonnières, abandonnées.

J’ai levé la tête. Ma remplaçante se tenait sur le ponton, scrutant les remous, une main devant la bouche. Pour la première fois, nos regards se sont croisés. Elle a hurlé de rage et d’impuissance. Je l’ai trouvée laide.

Au fond de l’eau de la baignoire son sang de vampire, quand elle s’ouvrira les veines par désespoir.

Au fond de l’eau, les créatures enfantées contre nature.

Des gens accouraient de toutes parts. Certains téléphonaient. Un homme a plongé et a nagé dans ma direction. J’ai remis les gaz pour m’éloigner. Soudain, une sirène a retenti et un faisceau de lumière a illuminé le poste de commande. Je me suis retournée. Le phare d’une vedette qui fonçait vers moi m’a éblouie. J’ai poussé le levier et deux-cent-cinquante chevaux m’ont propulsée dans l’ombre. J’ai eu l’impression de voler sur le lac et j’ai rapidement distancé mes poursuivants. Je sentais ton souffle brûlant parcourir mon échine, tu veillais sur moi. Aussitôt arrivée à la villa, j’ai sauté à terre et j’ai couru à travers le jardin. J’ai ouvert le garage et j’ai démarré la voiture. Ils allaient revenir me chercher. Jamais je ne retournerai là-bas.

Jamais.

Maman, envolée une nuit de novembre, je sais que tu m’entends. Aux champs Élyséens, deux anges te rejoignent. Accueille-les, tu me dois bien ça.

Car si tu as cessé d’avoir mal, c’est bien grâce à moi. Je suis magicienne. Tu le sais bien, toi qui m’as donné ce prénom étrange : Médée. La lune m’a appris la forêt. J’en connais tous les secrets. Souviens-toi de cette volaille aux champignons que je t’avais préparée avant que tu ne repartes une dernière fois à l’hôpital… tu étais malade, ils n’ont pas cherché plus loin.

Danse maman, légère, délivrée. J’aurais aimé croiser ta route à nouveau, te dire combien tu me manques, mais je ne le pourrai pas.

Je dois respecter le pacte.

Je dois prendre l’autre chemin.

À présent, je roule vite sur la berge. Dans mon rétro, le bleu des gyrophares. Les phares de l’Alfa Roméo repoussent l’obscurité, dévoilent le virage au bout de la ligne droite. Il n’y a pas de parapet à cet endroit.

Hier soir, j’ai allumé trois bougies pour convoquer les anges déchus. Malgré les souffles tièdes du Foehn, aucune ne s’est éteinte, c’est un merveilleux présage.

La tête de Jason repose sur mon épaule, je caresse tendrement sa joue pâle. Ses yeux gardent cet air étonné qui le rend si craquant.

Il y avait bien longtemps que tu ne m’avais regardée ainsi. J’étais sûre que tu ne resterais pas insensible à mes charmes, si tu acceptais mon invitation. Oh, bien sûr, mon cocktail K t’a aidé à te détendre. Je l’avais préparé avec soin. Bien dosé, il ne paralyse que les muscles et te laisse en pleine conscience… mais ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça. Je ne voudrais pas que tu manques le final.

Le vent fait danser mes cheveux. La lune m’accompagne, mon pied écrase l’accélérateur.

 

Tu as respecté le pacte au-delà de mes espérances. Je t’en suis éternellement reconnaissante, ô, le Très-Bas.

Je lâche le volant en fermant les yeux, l’Alfa plane au-dessus du lac. Sur le capot, l’enfant crie et se débat dans la gueule du serpent.

Je tiens parole, je m’offre à toi, ô, le Séducteur. J’arrive.

Dans le froid des courants, dans les ténèbres des profondeurs, des mains crochues glissent vers moi. Je sais que ton armée m’attend.

Au fond de l’eau.

Publicités