Mots-clefs

, ,

La robe

09. La robe

Sandra agite la main devant le portail qui se referme déjà. Elle se force à sourire, une boule dans la gorge. Personne ne répond à son geste. Lucie est encore trop petite pour dépasser de son fauteuil bébé, sa grand-mère, occupée à conduire, n’a pas les mains libres. Lucie aurait aimé que Samuel lève les yeux de sa console, pour lui faire un petit coucou. Juste aujourd’hui. Juste maintenant. Elle voudrait appeler, crier, pour croiser son regard. Mais il est trop tard pour insister. Elle se serait trahie, en accordant à ce détail une importance démesurée.

Il fallait être joyeuse et frivole, en ce jour joyeux et frivole. Et Lucie l’a été. Elle a même résisté aux persiflages de sa mère avec un calme exemplaire. Quand, par exemple, elle lui a demandé en regardant ses hanches avec insistance :

– Tu vas la mettre ?

Sandra a balayé cette phrase assassine d’un haussement d’épaules et répliqué :

– Si je ne la mets pas cette année, ce sera l’année prochaine.

Sa mère a ouvert les lèvres pour répondre, et s’est ravisée. Tant mieux. Sandra restait souriante, mais si sa mère en avait remis une couche, elle aurait peut-être craqué. Elle bouillonnait de l’intérieur.

*

Sandra est seule maintenant. Le portail s’est refermé, le bruit du moteur s’éteint au loin dans la rue. La jeune femme pivote et remonte vers la maison.

Dans l’entrée, elle retire ses chaussures. Au moment de les ranger dans le meuble prévu à cet effet,  où sont alignées plusieurs paires appartenant aux quatre membres de la famille, Sandra hésite. Il lui vient une idée. Et si, au lieu de les ranger, elle les laissait traîner en évidence, au pied de l’escalier ? Si elle faisait de même avec sa jupe et son chemisier, son soutien-gorge et sa culotte, qu’elle sèmerait sur les marches, et dans le couloir, à l’étage, jusqu’à la chambre ? Et si, cette fois, au lieu de mettre sa robe, elle l’attendait, nue, sur le lit, en lui montrant le chemin comme le petit Poucet ?

Il aurait peut-être un geste tendre, ou au moins une parole… Cette idée fait naître en elle une petite joie, comme elle n’en a pas éprouvé depuis longtemps. Une joie, et une petite frayeur.

Pourtant, elle y renonce, découragée par une frayeur plus grande, et sans joie. Il n’aurait pas de geste. Il n’aurait que ce regard, froid et distant, les lèvres plates et fermées, une vague moue au coin des joues. Comme il en a toujours, maintenant, quand il la regarde, après qu’elle a tenté de dire quelque chose de drôle.

Non. Il ne faut pas tenter de le surprendre. Il faut tout faire comme les autres fois. Autant que possible.

Elle fait comme les autres fois. Elle monte à la chambre en sautillant, se déshabille, range ses affaires, prend un bain, se sèche, étend la serviette, rectifie son maquillage, et enfile des sous-vêtements neufs ; un ensemble de dentelle blanche, coquin et chic, qu’elle a acheté pour l’occasion.

Au début, c’était un jeu. Une suite d’événements qui se passait de commentaire et qui les avait séduit par son évidence. Les années suivantes, ils avaient reproduit à peu près les mêmes gestes. D’anniversaire en anniversaire, le jeu était devenu un rite. Un rendez-vous d’amoureux. Un test. Un bilan.

Quand l’avaient-ils fait pour la première fois ? C’était plus d’un an après leur mariage. Samuel était né, pas Lucie. La mère de Sandra s’était offerte pour le garder, afin qu’ils célèbrent dignement leur… troisième ? Ou plus probablement quatrième anniversaire de mariage. Ils ont accepté l’offre avec joie.

Ils ont décidé de fêter l’événement à la maison. Tranquilles. Si les choses dégénéraient, ils pourraient faire face à toute espèce de débordement. Et ils espéraient qu’elles dégénèrent.

Debout, face au miroir, dans sa combinaison de dentelle neuve, Sandra revit la scène.

La première fois, Marc est à la maison quand le jeu commence. Elle l’entend siffloter dans la salle de bains. Il va bientôt sortir, et elle, elle sera encore plantée comme une idiote à se demander quoi mettre. Il va la trouver là, telle quelle, et le secret des dessous neufs sera éventé.

Elle aurait dû s’acheter un ensemble ou une robe, aussi. Pour l’occasion. Elle hésite, et puis, il lui vient une idée.

Elle s’agenouille au pied du lit et fouille à l’aveuglette. Elle sent sous ses doigts les rebords de la boîte. Elle l’attire vers elle, puis elle quitte la chambre avant que Marc ne sorte de la salle de bains.

Elle court à travers la maison, serrant sa boîte au creux de ses bras. Elle se réfugie dans la chambre d’amis. Elle ouvre la boîte et caresse, avant de la déplier, sa robe de mariée. Marc est sorti de la douche. Il est prêt. Il l’appelle. Il n’a pas pensé à la chercher dans la chambre d’amis. Il descend.

– Sandra ? Sandra ?

Il n’y a pas de miroir dans la chambre d’amis. Elle le regrette. Elle aurait bien aimé se voir. Mais elle est sûre de son coup. Au moins, le test est positif sur un point : sa robe de mariée, elle y entre encore.

Elle entrouvre la porte, et se déplace à pas feutrés. Il est là. En bas des marches. Il lui tourne le dos. C’est parfait. Elle va lui faire une surprise.

– Ferme les yeux !

Il esquisse un mouvement pour se retourner, par réflexe, et s’arrête à temps. Il est de trois quarts maintenant. Il joue le jeu. Elle le devine souriant.

– Tu vois rien ?

Il secoue la tête.

– Promis ?

Pour le lui prouver, il tend les bras devant lui, doigts écartés, et pivote. Il a bien les yeux fermés. Et son sourire s’épanouit.

Elle descend. Cette fois, elle ne se gêne pas pour faire bruisser les tissus de sa traîne, croisant les jambes à chaque pas, pour se donner une démarche de star. Elle s’arrête au mitan des marches.

– Tu peux regarder.

Il ouvre les yeux et reste muet, les lèvres entrouvertes. Elle laisse traîner un instant ce beau silence, et descend vers lui. Elle sent le sang monter à ses joues.

Elle lui joue la comédie, c’est un peu ridicule. Mais elle le fait quand même, et ça lui plaît. Le fait de jouer la replonge en enfance. Elle a le cœur qui bat comme le jour de son vrai mariage. Quand elle atteint les dernières marches et qu’elle lui tend la main, et qu’il la prend, et qu’il l’embrasse, avant de se redresser vers elle et lui offrir un visage épanoui de tendresse, elle voit qu’il a, lui aussi, le rouge aux joues.

Elle danse un peu et le tissu de sa robe vient lécher les pieds de son mari. Malgré sa grossesse, l’accouchée entre encore dans sa robe de mariée. Le corsage lui scie légèrement la peau. Il faudra peut-être faire quelques petits sacrifices, si elle veut renouveler l’exploit l’année prochaine, mais elle y entre encore.  Marc approuve d’un hochement de tête et applaudit.

Elle voudrait qu’il l’embrasse, qu’il la prenne, au pied des marches, vite et mal, comme un puceau maladroit. Une chaleur au creux des cuisses, une chaleur revenue de loin, elle a des envies d’adolescente.

Ce soir-là, il a prévu, sans la prévenir, de lui faire cadeau d’une bague. Il a justement la boîte dans sa poche. Il s’agenouille à ses pieds pour lui offrir cette bague. Puis il la prend dans ses bras et la fait tournoyer. Basculant la tête en arrière, elle rit.

*

Le rituel s’est instauré dans les années suivantes, avec de petits aménagements. Ils prennent l’habitude de faire garder Samuel le soir de leur anniversaire de mariage. Marc rentre un peu plus tard, laissant à Sandra le temps de préparer un bon repas.

Quand le dîner est prêt, qu’elle ne court plus le risque de se tacher, Sandra se cache dans la chambre. Avant d’ouvrir, Marc sonne à la porte. Deux petits coups rapprochés. Puis il entre et reste sagement sur le seuil, les yeux fermés. Il attend. Il entend les froufrous. Puis le silence : il devine qu’elle s’arrête au milieu de l’escalier pour l’inviter à la voir. Il ouvre les yeux. Elle finit de descendre les marches. Elle danse devant lui. Il lui offre un cadeau. Il la prend dans ses bras et la fait virevolter.

C’est cet enchaînement de gestes qui s’incruste dans leurs habitudes d’année en année, et sans qu’ils se concertent devient leur rituel. L’anniversaire, la robe, le cadeau. Ce secret d’amoureux, ils ne le dévoilent qu’à quelques couples d’amis dont ils se sentent très proches. Ce secret qui leur garantit une part de jeunesse que les autres couples ont perdue.

C’est une blague, entre eux. Juste une blague, jamais rien de plus. À la fin d’un dîner, si elle reprend du dessert, il fait semblant de la gronder en silence, comme pour dire : « attention ! » Et pour eux – pour eux seuls – ça veut dire : attention au prochain anniversaire ! Il faudra rentrer dans ta robe. Sinon… pas de cadeau. Tout ça n’est qu’une plaisanterie, bien sûr.

Elle sait bien que, même si d’aventure, elle ne rentrait plus dans sa robe, il continuerait de lui offrir un cadeau. Il ne peut pas lui en vouloir d’être femme. Avoir le ventre déchiré par l’enfantement. Le ventre et pas seulement le ventre. Le ventre et les hanches. Et les cuisses, et les seins. Et tout le reste. Deux fois. Deux fois éventrée, pour lui. Voir son propre corps vieillir plus vite, chaque soir, devant la glace, plus vite que ne le fait celui des hommes. Il comprendrait. Comprendrait-il ? Ou bien, ne comprend-il pas ? Ce regard qu’il a, chaque année d’anniversaire, quand elle descend l’escalier en faisant attention de ne pas piétiner la dentelle, et qui semble dire : « C’est bien, tu y es arrivée, une fois de plus. » Ce regard… Oh, seigneur, dites-moi que ce regard ne veut pas dire autre chose. Qu’il ne veut pas dire : « Fais attention, ma belle, ma petite, ma vieille… Cette main que je tiens dans ma poche, refermée sur une autre bague, sur un billet d’avion, sur un cadeau qui tient dans une poche, mais qui vaut le coup… cette main, je pourrais ne pas l’ouvrir, et ce cadeau je pourrais ne pas le donner. »

*

Une nuit, elle se réveille en sueur.

Elle l’a vu, en rêve. S’éloigner d’elle. Dans le costume qu’il portait le jour de leur mariage, et qu’il ne remet jamais, lui – pourquoi d’ailleurs ? Il s’éloignait, la main dans la poche, et, bien qu’il n’eût pas l’air d’aller quelque part ; bien que l’horizon dans son rêve fût étrangement lisse, elle avait le sentiment que non seulement il allait vers un endroit précis, et d’un pas décidé ; mais surtout elle avait la certitude qu’il allait voir quelqu’un. Elle se réveille, ruisselante de sueur. À côté de lui qui dort en respirant profondément, serein, reposé. Et elle sait. Elle sait que si elle ne lui donnait plus satisfaction, il irait offrir son cadeau à quelqu’un d’autre. Une certaine personne en particulier.

Samuel avait déjà sept ans. Marc et Sandra parlaient parfois d’en mettre en route un deuxième. Mais ça ne venait pas. Ils avaient consulté. Tout était normal. Marc évoluait dans son travail. Il rentrait de plus en plus tard. Sandra avait des angoisses inexpliquées. Des soupçons. Quand elle les évoque, à mots couverts, il se braque aussitôt, lui adresse des reproches sans aucun lien, lui invente des négligences qu’elle n’a pas.

Elle ne s’inquiète plus. Elle sait. Son instinct le lui hurle. Le chagrin remplace l’angoisse. Elle maigrit.

Puis vient la preuve. Une lettre de femme oubliée dans une poche, évoquant une liaison qu’elle devine durer, peut-être, depuis plusieurs années. Curieusement, c’est cette année-là qu’elle tombe enceinte de Lucie. Ils s’étaient pourtant habitués à l’idée qu’ils n’auraient pas d’autre enfant. Marc rentre de plus en plus tard. Une nuit, il ne rentre pas du tout. Elle n’ose pas lui demander d’explication. Elle ne veut pas l’entendre mentir. Elle ne veut pas le voir s’acharner de mauvaise foi, se répandre en lâches colères. Enceinte de huit mois, elle n’a plus la force.

Il prend ça pour un feu vert. Il disparaît plusieurs jours d’affilée. Rentre bronzé, un goût de sable sur la peau.

L’accouchement est difficile. Elle reste plusieurs jours au lit. À sa grande surprise, Marc s’occupe de l’enfant, et prend soin d’elle. Mais dès qu’elle se remet sur pied, il disparaît à nouveau. Elle s’est retenue de boire pendant sa grossesse. Elle tient encore le coup tout le temps qu’elle allaite, mais elle attend le verre de bon vin qu’elle s’offre en récompense, après avoir couché Lucie et surveillé  les devoirs de Samuel, comme une bouée de sauvetage. Parfois, elle y pense toute la journée, dès le réveil.

Lucie sevrée, Sandra dévalise la cave. Elle essaye de ne pas boire avant midi, en général, mais cède parfois au charme d’un petit Pouilly juste après le café du matin, pour fêter le départ de Samuel, et la première sieste de Lucie. Ces jours-là, à quatre heures de l’après-midi, quand il s’agit d’aller chercher Samuel à l’école, Lucie dans les bras, elle tient à peine debout.

*

L’année qui a suivi la naissance de Lucie, ils ont encore sacrifié au rite, et Sandra est rentrée dans sa robe. Curieusement, ses descentes de plus en plus systématiques à la cave avaient dans un premier temps épargné son corps. Seul son visage se boursouflait légèrement, ce qui lui allait bien d’ailleurs, au dire de quelques voisines. Cette fois, c’est une place pour un ballet, programmé dans une ville voisine, que lui a offert Marc. Une place unique. C’était l’année dernière.

Cette année, elle a insisté pour qu’ils se voient une dernière fois, justement aujourd’hui. Elle lui a dit que, s’il refusait, il pouvait s’asseoir sur la garde des enfants. Elle a exigé aussi qu’ils fassent le rituel. Mais elle n’entre pas dans sa robe. C’est officiel.

Elle a passé les hanches en arrachant quelques coutures. Elle a enfilé les bras sous les bretelles, mais elle ne refermera pas la glissière, ce n’est même pas la peine d’essayer. Un fou rire la prend, devant les débordances de ses seins, que le décolleté mord vainement, sans parvenir à cacher le bord de l’aréole. Elle qui s’est toujours plainte d’avoir trop peu de poitrine, elle est servie !

Elle rit. Elle rit comme une tordue, jusqu’au double coup de sonnette, qui la fait tressaillir.

Elle a un instant d’absence, dont elle sort en entendant s’ouvrir la porte de l’entrée. Marc essaye une dernière fois de lui faire changer d’avis, mais sa voix, mal affirmée, sonne faux.

– Tu es sûre que tu y tiens vraiment… ? Sandra, c’est ridicule.

Sandra se hisse sur la pointe des pieds et fouille la pile de draps, au-dessus de la penderie. Bientôt ce sera fini. Son cœur bat fort.

– Tu as fermé les yeux ? demande-t-elle en saisissant le manche du couteau qu’elle a caché la veille sous les draps.

Précaution inutile, il ne vient plus dans cette chambre.

– Oui.

Sandra cache la lame dans son dos et, par petits sauts, sort de la chambre. Du haut de l’escalier, elle tend le cou pour épier Marc. Il joue le jeu. Il a même fait un effort. Il porte un costume neuf, dont elle devine que le ton bleu gris s’accorderait bien avec ses yeux, s’il les avait ouverts. Sa maîtresse le conseille bien. Est-ce qu’elle a des gros seins ?

Marc tend l’oreille. Il l’entend descendre, mais plus vite que d’habitude. Et sans faire d’arrêt au milieu de l’escalier. Est-ce qu’elle… ? Un étrange mouvement de panique le prend. Il ouvre les yeux. Juste à temps pour entrevoir une lame tout près de son visage. Le bruit répugnant, la matière flasque qui se répand, la douleur vient après, étouffée par la terreur. Il ne voit plus rien. Il hurle. Il tente de se protéger de ses doigts, mais c’est sur eux que la lame s’abat, à coups redoublés.

Elle pensait qu’elle n’y arriverait pas. Et pourtant, c’est fait maintenant. Marc tombe à genoux  devant elle, braillant une supplique gutturale incompréhensible et répugnante. Il tend vers elle son visage noyé de sang et de cette horrible matière gluante qui s’épanche de ses globes oculaires. Cette année, elle n’est pas entrée dans sa robe. Mais, ça, il ne le verra jamais.

Publicités