Mots-clefs

, ,

Anonyme à la une

11. anonyme à la une

— Insinueriez-vous, par hasard, que je fais mal mon travail ?

Lucien accuse un mouvement de recul.

— Pardon ?

— Je vous demande simplement si vous êtes en train d’insinuer que je fais mal mon travail ?

Lucien interroge d’un regard les alentours. Les nuages sont bas sur la rase campagne, ce qui rend les vaches, au loin, nerveuses.

Face à lui, la femme aux yeux bouffis a croisé ses bras, haut sur son pull en laine violine, et dodeline du menton. Certainement sa manière d’attendre. Aussi Lucien se justifie, dans un soupir :

— Non, je n’ai jamais dit ça. J’ai juste dit que je ne trouvais plus ma carte de résident.

Les bras de la femme se décroisent d’indignation. Le regard noir, elle réplique en martelant sa poitrine d’un index furieux.

— Oui, mais alors si moi, je vous laisse passer sans carte de résident, c’est que je fais mal mon travail, n’est-ce pas ? Ici, c’est une déchetterie municipale !

Elle avait prononcé ce dernier mot en arrondissant les lèvres, articulant chaque lettre afin de redonner à ce titre toute sa grandeur. M-U-N-I-C-I-P-A-L-E.

— Il y a des règles, ici. Seuls les résidents peuvent déposer leurs encombrants.

— Mais JE suis résident ! Je ne sais plus comment vous le dire !

Les mains de Lucien retombent le long de ses cuisses avec un claquement lourd.

— Et qu’est-ce qui me le prouve, sans carte de résident ?

Lucien fait mine de s’arracher les cheveux puis souffle avant de reprendre :

— Mais enfin Odile ! Vous me voyez passer depuis dix ans ! Dix ans ! Vous pouvez bien faire une exception, aujourd’hui ?

Odile a ce haussement de sourcil, sec et vexé, qui signifie que ce n’est pas le genre de la maison.

— Si je fais une exception aujourd’hui pour vous, il faudra que je fasse une exception pour un autre demain !

— Il n’y a personne, Odile ! Personne ne le saura ! On est à dix kilomètres de la première maison et tout le monde s’en fout, voyons !

Erreur. Tout le monde ne s’en foutait pas. Le ton était monté. Les vaches, au loin, en avaient redressé leurs grosses têtes, mais cela ne changeait rien aux lois de ce pays.

— Impossible. C’est le règlement.

Odile aime le règlement.

Le règlement est bon.

Il est juste.

Elle l’a plastifié, relié et protégé par une vitrine, dans son bureau. D’après cette Bible, elle est la Responsable du site. Avec une belle majuscule qui résonne sur plusieurs phrases. C’est grâce à Odile si les détritus sont triés, recyclés, s’ils atteignent leur ultime mission. Sous son œil juste et impérieux, de vulgaires ordures se transforment en richesses. Une nouvelle vie s’offre et le monde devient meilleur, c’est évident.

Mais personne ne reconnaît l’importance de sa vie, dans ce trou paumé.

Tous au village toisent Odile d’un œil dédaigneux, elle le voit bien, comme si ses mains étaient couvertes de merde et qu’elle sentait le vomit de la veille. Chaque fois qu’Odile y pense, la douleur au ventre revient. C’est grâce à l’un si le village reçoit du pain trois fois par semaine. Grâce à l’autre si les matchs de football sont diffusés sur grand écran…

Mais que feraient-ils, tous, sans déchetterie ?

Odile ricane… Comment se débarrassaient-ils des pourritures crachées par leurs foyers, jour après jour ? De toutes ces ordures qui sont le reflet de leurs propres vies et qu’ils oublient bien vite en les jetant aux pieds d’Odile. Cent fois par jour, ils devraient la remercier !

Mais, au lieu de ça, toujours on la compare aux éboueurs…

Odile fait bien plus que ramasser, elle. Ses containers, elle les bichonne et elle dépasse de loin les directives nationales, jusqu’à sous trier les déchets en fonction de leur durée de dégradation. Voilà ! Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Alors que les éboueurs, eux, mélangent tout dans le même container ; elle les a vu faire, oui ! Un jour qu’elle était par hasard à l’angle de la rue… Alors elle ne cesse d’enrager en les regardant se pavaner dans leur camion poubelle. Pire, quand ils lui racontent leurs étrennes.

Odile ne reçoit jamais d’étrennes alors que le règlement l’autorise.

Elle effleure d’un doigt timide la précieuse vitrine, dans son bureau. Le monde entier pourrait… Si seulement.

Quelques pas nerveux et puis Odile se mord les lèvres. Elle marmonne et râle au ciel que tout n’est que pourriture ici-bas et qu’elle n’en peut plus de se sentir sale, entourée de leurs déchets à eux. Elle râle que cela doit cesser et qu’il faut justice. Que sa vie doit être reconnue. Elle maudit et jure de trouver alliés.

— Oh tu exagères, Odile !

De toute manière, il n’y comprend rien, lui non plus.

Au début de leur mariage, Jacques aurait été solidaire, compréhensif. Mais depuis que l’ADSL a envahi le village, Odile est transparente à côté de ces images folles et incessantes.

— Arrête de te plaindre, un peu ! Tu veux quoi ? Être connue, c’est ça ?

— Non, je veux être reconnue, tu comprends ?

— Mais enfin, tu travailles dans une déchetterie !

Odile redresse ses manches, comme lorsqu’elle s’attaque à un carton particulièrement dégoutant. La propreté des avant-bras est marque de travail bien fait.

— Et donc ? Je suis un déchet, c’est ça ? C’est pas parce que je nettoie votre crasse que je dois être traitée comme de la merde ! Si j’étais pas là… Vous mériteriez que le choléra revienne en ville ! Ha ! Ça me ferait rire, ça.

— Oh arrête un peu, Odile ! dit-il sans détourner les yeux de l’écran.

Le Maire ! Lui, évidemment ! C’est lui le dépositaire de l’ordre. Odile aime les titres, la précision des fonctions. L’organisation est gage d’efficacité. Odile croise haut ses bras sur son pull en laine violine et fonce à l’hôtel de ville.

Pourquoi ne figure-t-elle pas en tête de la liste des services techniques ? Elle en est un maillon essentiel ! C’est grâce à elle si la propreté des…

— Mais arrête, Odile ! Enfin, sois raisonnable ! Tu es gardienne de déchetterie. On ne va tout de même pas mettre ta photo dans le journal !

Dix ans qu’on lui donne du Odile alors qu’elle doit articuler du Monsieur. Elle relève le menton et rétorque :

— J’en ai marre. Pourquoi ma photo ne serait pas dans le bulletin municipal ? Le charcutier y était bien passé ! Deux fois ! Parce que soi-disant, c’est la semaine du veau ou bien qu’il a réinventé les raviolis aux tripes.

— Mais enfin, tu es bien agressive, Odile ! Ne fais pas l’erreur de croire…

— Je n’ai pas d’autre choix que d’être agressive ! Vous ne m’écoutez pas ! Je n’existe même pas pour vous !

Il incline la tête sur le côté, avec une moue ridicule d’apitoiement.

— Mais non, enfin, Paulette, tu…

— Odile ! Je m’appelle Odile ! Toute ma vie j’ai entendu des types comme vous, des incompétents qui…

— Odile !

— Parfaitement ! Incompétents ! Vous ne savez même pas dans quelle poubelle mettre vos bouteilles en verre et vous vous permettez de juger mon travail.

— Bon écoute, Odile, j’ai des rendez-vous, je…

Mais Odile a déjà quitté la pièce. Des tripes en Une du journal et pas un mot sur elle…

Justement, la presse ! Trente kilomètres à répéter son texte et à se monter le bourrichon. Elle ne baissera pas les armes. Ça, jamais. Plus jamais elle ne sera leur paillasson. Odile est un char d’assaut en pull violine. Missiles armés, elle traverse l’accueil sans entendre les cris de l’hôtesse. Ascenseur. Direction le dernier étage, c’est toujours là que se cache la direction. Mais il faut une clé spéciale pour accéder à cet étage. Odile atterrit un palier en dessous et cherche son chemin quand elle entend au loin la sécurité accourir. Les yeux fous, elle ouvre une porte et s’engouffre.

Le journaliste subit les assauts, ratatiné un peu plus à chaque parole dans son siège en cuir avec accoudoirs rétractables. Et que ce serait intéressant si la population locale découvrait la noblesse et les difficultés de son métier. Et que ce serait passionnant de mener une enquête de terrain dans les containers de sa belle déchetterie. Et que ce serait…

L’homme parvient enfin à se redresser.

— Oui enfin, vous savez, ce n’est pas réellement d’actualité alors…

— Comment ça, pas d’actualité ! Mais tout le monde parle d’écologie !

Un rictus de mépris pince les lèvres d’Odile.

— Oui, mais pas comme ça ! Pas ce genre d’écologie. Les gens…

— Quoi ? Vous dites n’importe quoi ! Vous…

— Mais laissez-moi parler, enfin ! Les gens, ce qu’ils aiment, c’est l’écologie propre, les petits logos verts sur les emballages, les célébrités qui donnent l’exemple en faisant du vélo. Ou alors, il faudrait que vous soyez membre d’un groupe d’action très actif, ou bien que vous vous soyez faite agresser, par exemple. Ça, c’est vendeur ! En l’état, votre sujet, je ne peux même pas l’insérer dans notre sommaire, en fait…

Odile croise les bras, haut sur son pull en laine.

— Quoi ? Non, mais c’est pas vrai ! Vous me dites qu’il faut être tapé pour passer dans le journal !

— C’est comme ça, il faut vivre avec son temps. Si vous voulez devenir chanteuse, faut faire une téléréalité. Si vous voulez devenir mannequin, il faut avoir une sextape. Tenez, si vous voulez devenir écrivain, il faut être journaliste ! C’est comme ça ! Vous, en l’état, vous n’avez pas d’actualité. Est-ce que vous avez un profil Facebook ?

Le visage d’Odile tourne aussi violine que son pull.

— Mais alors, Plantas, pourquoi Plantas, vous l’avez mis dans votre torchon, la semaine dernière ?

— Ha oui, mais lui c’est pas pareil, c’est le fils d’un élu de la commune. Il a un nom !

Le sang pulse aux oreilles d’Odile. Elle s’entend soudain hurler :

— Mais moi aussi j’ai un nom !!!!!!!!!!!!!!!

— Ha non, mais là, c’est non ! Vous n’y êtes pas du tout ! Vous…

— Vous êtes tous les mêmes ! Jamais une once de reconnaissance, jamais aucun respect pour les honnêtes travailleurs ! Vous ne vous intéressez qu’aux sujets racoleurs ! Vous n’êtes qu’un sale…

Mais leurs éclats de voix ont trahi la présence d’Odile. La sécurité surgit. Deux vigiles empoignent le pull violine. Un déchirement sec. Crac. Puis deux autres lorsqu’ils dévalent les escaliers. Plus discrets. Crac. Crac. Puis les videurs ouvrent avec fracas la porte d’entrée comme ils ouvriraient un vide-ordures et jettent Odile dehors, devant témoins.

Elle roule à terre jusqu’à heurter un pot d’échappement. Puis se relève en grognant. Le vent, dans son dos, la pousse un peu plus. Les yeux hagards, Odile pose un pied devant l’autre et suit le flot des voitures.

Bien sûr, le premier coup fut réellement douloureux.

Surtout parce qu’Odile le rata.

Elle dévia son poing au dernier moment et dut affronter son reflet indemne dans la porte vitrée. La honte aussi.

Alors cette fois elle ferme les yeux. Sa respiration ralentit. Sa poitrine triste se gonfle au maximum. Odile concentre ses forces et réfléchit à quel point la vie sera belle, quand elle sera dans le journal. Trouver le courage. Elle pourra envoyer l’article aux camarades du syndicat. Trouver le courage, jamais plus je ne serai un paillasson. Peut-être le règlement sera-t-il ajusté en son honneur. Trouver le courage, je vais y arriver. Elle remet en place ses cheveux d’un geste délicat. Trouver le courage. La déchetterie sera équipée en caméras de surveillance, comme à Paris ! Elle sera autorisée à faire sa ronde accompagnée de son chien, en muselière bien sûr. Trouver le courage, je peux le faire. Tout le monde la félicitera au village pour la pénibilité de son travail, pour son sérieux et pour l’utilité de sa mission. Elle recevra des étrennes. Trouver le courage, j’en suis capable. La mairie l’invitera à prendre la pose dans le calendrier de fin d’année des services techniques. Son nom fera la Une. Je le peux.

Odile ouvre les yeux.

Et puis, de toutes ses forces, elle se détourne et frappe sa tête contre le mur.

Le bruit fut mat et le sang visqueux.

À vous le tri sélectif : l’actu, vous la préférez…


Chaude ?

— Odile, pensez-vous pouvoir reconnaître votre agresseur ?

Elle déglutit bruyamment avant de gémir :

— Je préférerais que vous marquiez Mme Aubert dans le procès-verbal, monsieur l’agent, et non Odile.

— Oh oui bien sûr Mme Aubert. En tout cas, ne vous en faites pas, nous viendrons faire une ronde quotidienne près de la déchetterie, dès demain. Si c’est pas malheureux que la violence envahisse même les petits villages comme le nôtre ! Non, mais c’est pas vrai ! Et puis les gens aiment ça ! Tenez ! Regardez ! Voilà le malheur qui vous tombe dessus et un moins d’une seconde, ces satanés journalistes arrivent ! Il y a M. Fuck de la régie régionale qui fait les cent pas dans le hall du commissariat. Je vais le foutre dehors à coups de pied ! Comme ça, il ne vous ennuiera pas, Mme Aubert.

Soudain Odile cesse de gémir et bredouille :

— Oh non, monsieur l’agent. Laissez-le. Cela ne fait rien. Je vais lui parler. Je n’en ai pas envie, mais il faut que les gens sachent, que mon malheur ne soit pas inutile et que cela ne se reproduise plus ! Je vais me sacrifier, monsieur l’agent.

Digne, Odile retient ses larmes.

Micro ouvert, elle se délecte de détails sordides et réclame le respect, la considération et la reconnaissance de son métier !

Le journaliste le lui assure : il regrette amèrement d’avoir été son oiseau de mauvais augure et, pour se faire pardonner, demain Mme Aubert sera en Une. Elle aura même droit à deux feuillets supplémentaires ! Ce n’est pas tous les jours qu’un tel scoop heu… qu’un tel malheur arrive par ici !

Le lendemain matin, Odile traîne les pieds jusqu’au marchand de journaux. Il faut dire que depuis son agression, elle a du mal à se déplacer. La violence du choc, vous comprenez… Mais le choc des mots fut plus puissant encore. Ingrid Bettencourt, libérée durant la nuit, occupait chaque page du journal…


Ou froide ?

Son rêve est enfin réalisé. Le lendemain, Odile est dans le journal.

Rubrique nécrologique

Jacques Aubert, son époux, a la profonde douleur de vous faire part du décès d’Odile Aubert, née Tauban, survenu le mardi 1er juillet 2008, à la suite d’une chute accidentelle sur son lieu de travail.

Publicités