Mots-clefs

, ,

Camping sauvage

12. camping sauvage

Le périph crachait ses fumées noires et la poterne des Peupliers avait un vieil air de syndrome dépressif. Le commandant Palmieri releva le col de sa veste. On était loin de l’été indien. Septembre touchait à sa fin et il faisait frisquet. Il scruta le ciel, tentant d’y voir la main de Dieu écarter les nuages, en vain. Une preuve supplémentaire de la vaste fumisterie qui plombait le cerveau de ceux qui s’y étaient laissés prendre.

Il s’approcha de l’ouverture de la tente. La femme gisait, partiellement dévêtue, les jambes écartées, le visage couvert d’hématomes. En outre, elle avait le torse tailladé par plusieurs coups de couteau. L’arme avait été retrouvée aux abords de la tente, couverte de sang. Un peu plus loin, un homme attendait, assis sur un tronc d’arbre, une couverture sur les épaules. Un policier lui apporta une tasse de café. Il releva la tête, le remercia et prit la tasse, les mains tremblantes. Palmieri se dirigea vers lui.

– Je peux m’asseoir ?

Max le regarda et désigna de la tête le tronc d’arbre. Palmieri s’assit à ses côtés.

– C’était votre compagne ?

– Oui.

– Si je vous présente mes condoléances, vous n’en aurez rien à battre, c’est ça ? lui demanda-t-il en regardant au loin.

– Y a un peu de ça, ouais.

– Il va falloir m’aider, monsieur, si je veux trouver celui qui lui a fait ça.

Max posa la tasse de café sur le sol et se tourna vers lui. Il avait les yeux rouges et les commissures de ses lèvres s’affaissaient. Il secoua la tête.

– C’est Pierrot qui a fait ça.

– Qui est Pierrot ?

– L’enfoiré qui se prétend mon pote.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Palmieri fit signe au flic en faction de lui apporter une tasse de café.

– Il la voulait pour lui. (Il soupira) Hier soir, j’étais en banlieue nord. Il y avait une fête catho, un truc où on peut se faire plein de blé. Pierrot savait que j’y étais et que je serais suffisamment saoul pour ne pas rentrer. J’avais prévenu Sacha que je dormirai sur place. Je ne pensais pas que ça serait dangereux pour elle de rester seule. Je m’en veux. Mais qu’est-ce que je suis con (Il se tapa le front du plat de la main), mais qu’est-ce que je suis con !

Palmieri finit son café en silence. Drame de la jalousie ? C’était l’un des mobiles les plus fréquents. Mais une femme seule sous une tente en pleine nuit et en plein Paris n’était pas non plus à l’abri d’une agression.

– On peut le trouver où, ce Pierrot ?

– D’après ce qu’on m’a dit, il crèche depuis quelques jours sous les arcades de l’avenue Daumesnil.

Il pencha la tête vers le sol, renifla, et sanglota. Palmieri posa doucement la main sur son bras et se releva.

*

*       *

Max et Pierrot étaient potes depuis trente ans. Trente ans de galère à arpenter les trottoirs parisiens. Inséparables. Soudés. Unis comme une paire de couilles au fond d’un vieux caleçon. Ils vivaient sous une tente et changeaient souvent d’emplacements pour éviter les flics. Certains leur foutaient la paix ; d’autres étaient moins cools, plus enclins à leur chercher des embrouilles qu’à leur venir en aide. De l’aide, ils n’en demandaient à personne. Sur le bitume parisien, ils retournaient leur casquette, et donnait qui voulait.

– Tu peux m’aider ?

Max était posté à la sortie du métro Odéon. Le printemps venait d’arriver et il flottait dans l’air quelque chose de fleuri qui l’emportait sur les pots d’échappement. La femme en guenilles qui lui demandait de l’aide dégageait une odeur d’urine. De surcroît, elle semblait avoir séjourné sur le versant nord d’un terril du Pas de Calais tant une poussière noire maculait son visage.

– Mais ma pauvre chérie, qu’est-ce que tu fais dans cet état ?

– Quel état ?

– Ben… fut la seule réponse qu’il trouva en la scannant des pieds à la tête.

– Tu t’es regardé, toi ?

Non, il évitait de se regarder. Comme elle lorgnait sur la bouteille de vin qu’il tenait à la main, il la lui tendit.

– Comment tu t’appelles ?

– Sacha.

Elle porta la bouteille à ses lèvres, et fit descendre la piquette dans son gosier plus vite qu’il ne l’aurait fallu. Du vin dégoulina sur son menton.

– Tu sais quoi, cocotte ? (Il lui reprit la bouteille, et y enfonça un bouchon du plat de la main) Tu veux que je t’aide ? On va commencer par le commencement. Tu es trop crade. Une bonne hygiène de vie, et c’est comme ça qu’on survit. Je t’emmène aux bains douches de la rue du Renard. Et puis ça ne me fera pas de mal à moi non plus, dit-il avec un clin d’œil.

Et petit à petit, Max aima Sacha.

Elle avait quarante ans ; une jeunesse, une princesse. Il voulut la séduire, mais elle résista ; elle prétendait que la prochaine fois qu’elle donnerait son corps, ce serait à la science, pas à un vieux clodo comme lui. C’était sans compter la détermination de Max et son indécrottable optimisme. Il l’emmena par une fin d’après-midi ensoleillée sur les quais de la Seine, une fleur sauvage à la boutonnière. Il prit son courage à deux mains, en mit une sur ses reins, l’autre sous son menton, et l’embrassa. Heureux d’avoir retrouvé ses gestes d’amoureux qu’il croyait réduits à une peau de chagrin, il soupira et regarda la Seine, les voitures qui passaient sur le pont, les gens qui déambulaient. Il chercha vainement un nuage dans le ciel, entendit la rumeur de la ville secouer ses humeurs printanières. Et pour la première fois de sa vie depuis longtemps, il se sentit Homme.

Trois années qu’il était son mec, trois années de tendresse et de cabrioles. Jamais il n’aurait pensé pouvoir revivre ça. Alors, même si le regard de Sacha se perdait parfois dans les vapeurs d’alcool, si sa peau reflétait les stigmates de son désarroi, si certains soirs trop alcoolisés elle regardait Max en l’appelant Philippe, il l’aimait et lui rendait la grâce qu’elle était en droit d’attendre.

La plupart de ses potes d’infortune l’envièrent. Eux n’avaient pas de Sacha dans leur vie. Tout au plus une Monique qui acceptait de temps en temps de leur faire une gâterie. Pierrot observait cette relation avec circonspection. Puis le temps passant, il devint envieux, jaloux. De Peau d’âne, Sacha était devenue un joli cygne, en haillons certes, mais qui s’épanouissait sous les caresses de Max. Pierrot se procura une nouvelle tente, laissant le couple à ses ébats. Chaque nuit, seul dans son abri, il écoutait le bonheur de son ami décupler les décibels de sa dulcinée.

Et petit à petit, Pierrot aima Sacha.

Dans son cœur silencieux. Dans ses tripes torturées.

– Tu ne l’aimes pas autant qu’elle le mérite.

– Qu’est-ce que tu dis ?

Max fronça les sourcils, incrédule.

– Elle mérite quelqu’un comme moi. Je n’ai pas ta tchatche, mais j’ai des sentiments purs. Je suis prêt à tout pour elle, à la sortir de la rue, lui donner un toit…

– Arrête, l’interrompit Max en posant une main ferme sur le bras de son ami.

– Ne me touche pas !

Max, surpris, regarda Pierrot qui s’était redressé. Il ne sut comment réagir quand il se jeta sur lui et le roua de coups. Il laissa les marteaux douloureux s’abattre, attendit que la fureur s’éteigne, que Pierrot ramasse ses affaires et parte.

Il ouvre la tente en titubant. Il est saoul. Elle dort. Il la réveille en la giflant, lui écarte les jambes sans ménagement. Son haleine est lourde des vapeurs d’alcool. Il la pénètre. Ses yeux brillent. La haine se mêle au désir macabre.

– Et vous croyez que c’est moi qui ai fait ça ? C’était la femme de mon pote, comment j’aurais pu faire un truc pareil ?

Même si Pierrot niait toute implication, son étonnement était fébrile. Il cligna des yeux à plusieurs reprises.

– Où étiez-vous hier soir, entre vingt-trois heures et deux heures du matin ?

– En boîte. Je dansais la bourrée !

Il éclata de rire.

– Cessez ces plaisanteries et répondez à mes questions.

– Comme d’hab, j’étais à la sortie du métro, Gare de Lyon, pour avoir une petite pièce.

– Si tard ?

– Y’a pas d’heure pour les braves.

– Quelqu’un qui pourrait se souvenir de vous ? Témoigner ?

– Je sais pas. Et puis ça m’est égal. Foutez-moi la paix, lâcha Pierrot en tournant les talons.

De retour quai des Orfèvres, Palmieri fit venir le capitaine Paugam dans son bureau.

– Trouve-moi le passé de Pierre Le Dantec, né le (il souleva sa fiche) cinq avril 1958. Et celui de Maxime Gélin. Mais bon. Je n’y crois pas trop. Vois aussi ce que tu peux trouver sur un éventuel petit ami qu’elle aurait eu dans le passé.

Une heure plus tard, Paugam revenait avec ses notes.

– Pierre Le Dantec, né à Rennes. Tombe à seize ans dans la délinquance. Quelques mois de prison pour des faits mineurs. Le roi de la castagne. Rien d’autre.

– Gélin ?

– À peu près le même parcours, sauf qu’il est issu d’une famille bourgeoise de Dijon. Il monte à Paris en août 75. Il vit alors en squat et consomme toutes sortes de drogues, ce qui lui vaut d’être arrêté à plusieurs reprises. Il est connu par la suite pour ses passages réitérés en cellule de dégrisement.

– Quoi d’autre ?

– C’est là que ça devient intéressant. (Il toussa dans son poing) Philippe Malherbe. Lui et la victime ont été mariés il y a quinze ans. Trois jours après la noce, elle s’enfuyait sans dire pour qui ni pour quoi. Il a été arrêté en 92 pour avoir émasculé un homme qu’il supposait être à l’origine de la fuite de sa femme. Il est sorti de prison il y a trois ans.

Elle pleure. Il la frappe. Plusieurs fois. Plusieurs gifles. Puis les coups de poing. Elle gémit. Elle ferme les yeux et s’évanouit sous les coups. Elle ne lui sert plus à rien, désormais. Il déteste, il exècre, il vomit les femmes comme elle.

– Monsieur Malherbe, quand avez-vous vu votre femme pour la dernière fois ?

– Je vous l’ai dit ; je ne l’ai pas revu depuis qu’elle a quitté l’appartement.

– À votre sortie de prison, vous n’avez pas cherché à la revoir ?

Palmieri alluma une cigarette. L’homme regarda le plancher. Son pied tressautait spasmodiquement. Dans le bureau de la PJ, l’odeur du café se mêlait à celle du tabac. Philippe Malherbe releva la tête et étreignit ses mains.

– Si. Je l’ai retrouvé il y a six mois. J’ai vu qu’elle était à la rue.

– Vous avez donc vu également qu’elle était en couple, n’est-ce pas ? (L’homme acquiesça) Ça ne vous a pas rendu jaloux ?

Il fit craquer ses doigts. Son visage blêmit.

– Je la hais. Je les hais tous !

– C’est qui, tous ?

– Elle. Les mecs qui la sautent. Tous ces enfoirés qui me l’ont piquée ! Et puis, (une moue de dégoût se figea sur son visage) cette vie qu’elle mène, à dormir dans la rue avec les rats, dans les poubelles. Elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Dommage que son mec n’ait pas été là, ça en aurait fait deux de moins d’un coup.

– Vous étiez où, cette nuit-là ?

Malherbe cligna des yeux à plusieurs reprises, comme si un vent violent balayait son visage. À cet instant, le capitaine Paugam entra dans le bureau.

– Chef, on a du nouveau.

Voyant  l’homme, il prit Palmieri par le bras et l’entraîna dans le couloir.

– Une main courante a été déposée il y a cinq jours par un SDF qui dit avoir été violé par deux hommes.

Palmieri pencha la tête de côté et souleva un sourcil.

– Continue.

– Il les a décrits avec précision et on les a retrouvés le lendemain boulevard de la Chapelle, cachés entre deux cartons, en train de sodomiser un vieil homme. On ne les a pas arrêtés, parce que le vieux clochard a refusé de porter plainte ; il a prétendu être consentant.

– On sait qui ils sont ?

– Vingt-cinq ans à peine. Des noms à particule. Le genre qui va à l’église le matin, qui casse du pédé à l’apéro, et qui viole du clodo à minuit. Et quand ils sont désœuvrés, ils manifestent contre le mariage gay et la masturbation. Pas de la haute bourgeoisie, mais pas loin. De celle qui a exploité le peuple au dix-neuvième siècle, après s’être acheté un nom avec la sueur des ouvriers, et qui…

– Stop (Palmieri leva la main). Prends deux flics avec toi et ramène-les moi.

L’autre homme entre à son tour dans la tente, les pupilles dilatées par la coke. Il veut sa part. Il se soulage sur elle. Il va lui apprendre ce que c’est que la vie, à cette salope. Elle n’avait qu’à bosser au lieu de vivre aux crochets des autres. Salope. Ils lui crachent et lui pissent dessus. Et sortent. Là, parmi les gamelles de Max, ils trouvent un couteau. Il faut nettoyer Paris de sa merde, dit l’un d’eux. Il retourne dans la tente.

Ils nieront leur crime, même si tout les accable, des empreintes sur le couteau jusqu’au sperme prélevé sur la victime. Au cours du procès qui suivra, ils n’ouvriront pas la bouche et arboreront un sourire satisfait.

Grassement payés par les familles, connus pour leurs effets de manche aussi spectaculaires qu’efficaces, leurs avocats plaideront la légitime défense, au motif que la victime aurait abusé de leur état d’ébriété pour leur soutirer de l’argent en échange de pratiques sexuelles, sous la menace du couteau. Ils seront condamnés à un an de prison avec sursis, mise à l’épreuve de deux ans, et obligation de soins au regard de leur consommation de produits stupéfiants.

Le lendemain, le corps de Max sera retrouvé sans vie sous le pont de Tolbiac, flottant sur les eaux glauques de la Seine.

Publicités