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Grain de sable

 15. Grain de sable

 Les gars tournent en rond dans la cour en serrant les dents, ils ne savent pas. Ils cherchent, ils croient parfois trouver, ça les illumine quelques instants avant que le mirage s’estompe et les laisse comme des cons, pantois durant la promenade. Voilà ce que fait la prison, voilà tout ce que ça donne : la prison est un réservoir de rêves brisés, un amas de types qui revivent au ralenti les quelques secondes durant lesquelles ils ont sombré, le dérapage. La prison ne fait que nourrir l’esprit de revanche. Ils réfléchissent. Ils en arrivent à ne plus voir qu’un détail, qu’ils rendent responsable de leur quotidien sinistre. Ce détail, tout le monde ici en a un, un grain de sable qu’on maudit en silence et qu’on se promet de gommer lors du prochain coup, celui qu’on montera quand on sera de nouveau dehors, celui dont on sortira victorieux, un sourire magnifique dans le bruit des lingots qui déboulent. Le grain de sable venu se glisser dans les rouages, on le maudit du matin au soir. On le connaît. On rêve au coup sans faille, parce que maintenant on sait.

Je suis là, moi aussi, parmi tous ces gars qui comptent les jours en mûrissant un coup futur, sans une erreur, un plan parfait, un truc impeccable qui fonctionnera et puis tu verras, ce sera le soleil, un cocktail avant le plongeon dans l’eau bleue. Pour quelques-uns, je suis « le fêlé », un monstre de patience. Les plus érudits m’appellent « Nostradamus ». Pour la plupart, je suis juste « le vieux ». J’ai le même uniforme qu’eux, je marche doucement. Je ferme souvent les yeux, comme eux. Mais moi, c’est différent : le coup sans faille, je l’ai fait. Le gros coup qui change tout. J’ai mis quatre décennies à le confectionner, le polir et le regarder pousser. Je suis un vieux fou qui s’est donné les moyens de prédire l’avenir. J’aurai soixante-six ans la semaine prochaine, au sommet de mon édifice.

Je n’en avais que vingt-sept quand j’en ai posé la première pierre. Un premier petit caillou tout lisse, presque une blague : au retour d’une semaine de vacances avec ma jeune épouse et notre bébé, à ma descente du train, je m’arrête net sur le quai parmi les voyageurs. Ma femme me voit lâcher la valise à mes pieds, me demande si tout va bien, je réprime un tremblement, les yeux exorbités. Je parle d’un flash, d’une vision d’horreur. Un accident de voiture. Je fais mes premiers pas de comédien, c’est compliqué, mais j’ai répété face au miroir, et je suis sans doute au point puisque ma femme est livide. Elle me tient par le bras, la vision s’affine, c’est une Fiat, la nôtre, un virage en épingle et la direction folle, un platane et du sang. Arrivés chez nous, je fais le tour de l’auto. Rien de suspect, mais j’insiste, convaincu qu’un danger nous guette. Je supplie ma femme de me croire. J’appelle un garagiste. Un camion plateau. La Fiat part en révision.

Trois jours plus tard, le compte-rendu du mécano nous donne à tous deux des sueurs froides : la colonne de direction présente une usure inexplicable, le premier virage à vive allure nous eût sans doute été fatal. Ma femme manque de s’évanouir. Les réparations sont effectuées, la facture soigneusement archivée. Ce que je ne dis à personne, c’est que durant la semaine de vacances, j’ai fait remplacer la colonne de direction tout à fait en état par une plus ancienne, hors d’usage, trouvée chez un casseur.

Tout notre entourage connaîtra l’histoire. Je feins de ne rien y comprendre. La vie reprend gentiment son cours. Ce flash nous a sauvé la vie. La voilà, ma première pierre.

La deuxième, je ne la pose que sept ans plus tard : au milieu de la nuit, je sursaute et réveille ma femme couchée tout contre moi. Nos draps sont trempés de sueur. Du gaz, notre petit garçon, des flammes. Un flash. Je bondis, ma femme se presse à ma suite. Dans la cuisine de notre  appartement, les quatre feux de la gazinière sont allumés. La chaleur nous saute au cou tandis qu’on distingue une forme au sol : notre enfant est là, recroquevillé sur le carrelage, il dort. Elle est prise de panique et le serre dans ses bras tandis que j’éteins tout, le souffle court. Nous l’emmenons dans notre lit, incapables de nous rendormir tant ce que nous venons de vivre nous obsède.

Le médecin dira d’Antoine qu’il souffre de somnambulisme et qu’il n’y a rien à faire. Moi, je ne dirais à personne que j’ai porté mon fils dans son sommeil en marchant sur des œufs, déposé sur le sol, puis ouvert les brûleurs, tout mis en place, seul au milieu du silence, pour pouvoir, une nouvelle fois, dire que j’ai vu quelque chose.

J’ai eu deux flashs. C’est invraisemblable, mais les faits sont là. Ils parlent déjà pour moi.

Au troisième flash intervient pour la première fois l’argent. Je dépense plus de vingt mille francs pour asseoir mon précieux pouvoir, un investissement dérisoire en comparaison de ce que nous gagnerons plus tard. C’est au soir de mes quarante-cinq ans : une grande fête, les amis, la famille, un gîte loué dans la campagne. Rendez-vous donné à la maison afin de nous y rendre en convoi. Les voitures se suivent en warning afin de ne semer personne, je roule en tête en compagnie de mon épouse et d’Antoine, maintenant adolescent. La soirée s’annonce belle et joyeuse, mais je pile tout à coup, provoquant une pluie de klaxon de la part des copains qui nous suivent. Je suis incapable de redémarrer. Ça rigole dans le rétroviseur. Un flash. La salle, une tempête, une tornade, je ne sais pas, le toit s’effondre dans les hurlements. Je connais mon sujet. Ma femme prend le volant, nous redémarrons et stoppons devant une cabine, j’appelle le traiteur déjà sur place, il faut fuir, tout laisser en plan, je crie pour me faire entendre.

Nous passerons finalement la soirée chez nous, un peu à l’étroit. Je ne parviens pas vraiment à me détendre et m’en excuse à maintes reprises, la fête a lieu dans une ambiance un peu étrange. Rien n’arrivera au gîte cette nuit-là.

Mais la semaine suivante, tandis qu’un mariage s’y déroule, le toit de la bâtisse se fendille comme dans les visions que j’ai eues. Le feu prend dans les cuisines à l’heure de la pièce montée, se propage le long de la vieille charpente. Les pompiers maîtrisent les flammes et personne ne sera blessé, mais l’ensemble du corps de ferme est détruit. Ma femme, nos amis, la famille, nous avons tous le souffle court en découvrant cela dans le journal au lendemain du drame.

Mes collègues de badminton croiront couvrir un adultère en disant à ma femme que j’étais avec eux dans un bar au moment de l’incendie. Ils ignorent que je me suis en fait faufilé dans les cuisines du gîte pour embraser les poubelles.

Je suis sonné, bien dans mon rôle. J’intrigue mon entourage. Ma femme m’appelle mon ange gardien, on dirait que mon don la rassure. Antoine, lui, se demande pourquoi jamais aucun flash ne vient me souffler les six bons numéros. Je veux lui dire que tout cela n’est qu’une question de temps, mais je me tais. Je reste concentré. Je dis que je me fais parfois peur. C’est presque vrai. Je vais jusqu’à consulter un psychologue, puis un club de médiums amateurs, pour comprendre. Les rendez-vous s’étalent sur plusieurs années sans qu’aucune explication ne surgisse.

Et puis un jour, j’achève la mise en scène. Une sorte de cerise sur le gâteau que je prépare depuis le début. Ma femme et moi avons la cinquantaine aisée, la maison est payée. Antoine est aujourd’hui adulte, et travaille à Grenoble. Nous lui rendons parfois visite le temps d’un long week-end. Après trois jours passés chez lui, je prends mon épouse par la taille au moment de repartir : je veux aller en Italie. Ça n’était pas prévu, mais j’insiste, j’ai vu quelque chose, je voudrais vérifier. Un flash. Mais sans danger, cette fois, pas de violence. C’est un hôtel, une maison haute dans une rue romaine, c’est flou, mais il me semble que ça s’appelle Il Venezia. Je l’ai visité dans mon rêve, je décris la bonhomie du patron, ses rouflaquettes et sa moustache. Dans une chambre au second, je dénichais un billet de vingt euros glissé sous une console. Et si on allait voir ? Peu de temps suffit à la convaincre, elle est intriguée, surtout séduite à l’idée de cette escapade.

Nous roulons plusieurs heures. Dans Rome, je reconnais les rues empruntées la nuit dernière dans mon sommeil, je n’en reviens pas moi-même, je n’ai jamais mis les pieds ici. Nous arrivons bientôt devant le vieil hôtel. Gino a des pattes à la Elvis, sa moustache est fine et son rire, spontané quand il nous tend la clé. Aussitôt installés, je tire la table de chevet. Derrière, entre le mur et le bois, un billet bleu plié en quatre, que je brandis, hilare. J’invite ma femme au restaurant le soir et le laisse en pourboire à la serveuse, à qui nous racontons mon rêve. Elle le glisse dans sa poche, émerveillée par notre histoire.

Pour cette entourloupe, le boulot a été énorme. Parcourir la capitale italienne sur Internet en comptant les virages, scruter les façades, et tout mémoriser. Puis faire comme si tout était exactement comme dans la vision que j’avais eue, rouler dans Rome sans faire d’erreur. Des heures passées à répéter l’itinéraire les yeux fermés. Convaincre un patron d’hôtel de jouer le jeu, en revanche, ça n’avait pas été bien dur. Lui faire parvenir vingt euros, lui indiquer la planque, le rendre complice d’un petit tour pour séduire une jolie maîtresse, ça n’avait pas été très compliqué.

Voilà. Quatre flashs au total. La retraite approche. Une maison près de la mer pour y couler des jours paisibles, une barque, un hamac au milieu des pins. Je vis avec une sorte de conscience prête à bondir depuis plus de trente ans. Mes paroles peuvent revêtir des allures de prophétie. Dieu sait ce que l’avenir nous réserve. Moi aussi.

Car depuis tout ce temps, je ne nourris qu’un rêve : pas une bicoque les pieds dans l’eau, pas une rente confortable. Beaucoup plus. Des voyages somptueux, des limousines et des costumes sur mesure, voilà ce que je veux. J’ai un plan qui ne comporte pas la moindre faille, j’y travaille depuis toujours : je suis devin. Ma femme, mes amis, mon fils, tout le monde le sait, tout le monde m’a vu à l’œuvre. Quand, la veille de mon pot de départ, je sursaute en plein repas, je suis sur le point de nous assurer, à ma femme et moi, une retraite princière autour du globe.

Un flash. Le dernier. Un incendie dévastateur, notre maison réduite en cendres. Nous nous levons de table et déguerpissons à l’hôtel sans rien débarrasser. Le lendemain, nous pénétrons chez nous comme on marche sur des œufs, jusqu’au bureau, relire notre contrat d’assurance. J’annule le verre de l’amitié en compagnie de mes collègues, cas d’urgence, et me rends chez notre assureur. Je couvre notre habitation pour une valeur de cinq millions d’euros. Tous risques. L’homme est éberlué, mais je suis catégorique, ma décision est prise. Je fais un gros chèque et signe le contrat deux semaines plus tard.

Trois jours après la signature, un incendie emporte notre domicile sans que les pompiers n’y puissent rien. Ne subsistent que quelques parpaings du pavillon, une carcasse famélique et détrempée. Aucun expert ne peut déterminer la cause d’un tel carnage, tout a été si vite, les constructions récentes brûlent comme des ballots de paille. La compagnie d’assurance a mené ses investigations et fait défiler les témoins de ma vie entière, de vieux amis aux cheveux gris, un garagiste à la retraite, de lointains voisins, une Italienne autrefois serveuse. D’anciens joueurs de badminton. Antoine. Tous ont témoigné, tous ont dit que j’avais, à plusieurs reprises par le passé, évité à mes proches de vivre le pire, et vu des choses. Personne n’a su dire pourquoi, et moi non plus. Après des mois d’enquête infructueuse, les cinq millions d’euros ont été versés sur notre compte.

Ça, c’est un coup parfait. Une réussite aussi pure que du cristal, une étoile tout là-haut dans le ciel. Aucun de ceux qui m’entourent ne peut prétendre au dixième de ce que j’ai réussi. Mon grain de sable à moi est différent du leur. Un tout petit grain de sable venu se glisser dans mes rouages, et qui n’en finit plus de valser sous mon crâne, dans mes yeux, mes oreilles, et sous ma peau, un tout petit rien qui m’obsède. Ma femme, qui a bravé sa peur, et pénétré chez nous. Qui voulait sauver quelque chose, j’ignore quoi, avant que tout ne flambe. L’incendie s’est déclaré quand elle était à l’intérieur. Elle a péri dans les flammes.

J’ai serré les dents tout le temps qu’a duré l’enquête, j’avais un but, une volonté qui me portait. Une fois l’argent versé, je n’ai plus eu face à moi qu’un océan de vide dans lequel je ne me suis pas senti capable de continuer à vivre. J’ai tenu dix-huit jours, et me suis écroulé.

J’ai rassemblé quelques affaires, et suis allé voir la police, coupable des pieds à la tête. J’ai pleuré longtemps. Mon histoire a fait les gros titres du journal, on a parlé de ma folie, aussi de mon génie, de mes remords, on m’a même parfois plaint. C’est encore le cas ici. Ce que les gars qui m’entourent ignorent, c’est qu’on ne sait jamais qui on est vraiment, on ne sait pas comment on réagira. J’ai dit lors de mon procès que je ne pourrais pas survivre à mon épouse. Aujourd’hui, je sais que j’aurais réussi. Même ici, je suis debout. Je ne pense plus à elle. Je serais dehors, riche, sur le pont d’un bateau. Je suis allé me dénoncer. J’ai dit que je m’en voudrai toujours. C’était vrai. Je m’en voudrai toujours de m’être à ce point trompé sur moi-même.

Le voilà, mon grain de sable.

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