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Charogne

17. Charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux

Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal

L’odeur.

La puanteur, bien sûr, c’est l’odeur qui a alerté les voisins. Une odeur âcre, métallique, une odeur que quiconque a déjà sentie reconnait, il n’y en a aucune autre pareille, celle de la putréfaction, qui nous fait venir à tous le réflexe de se coller une main sur le nez et l’autre sur l’estomac en espérant que le dernier café ingurgité ne nous remonte pas aux bords des lèvres. L’odeur immonde, mais plus que tout, ce sont mes pensées qui me révulsent. Ce choc m’est si insupportable ce matin. Pourquoi ?

Comment ça, pourquoi ? Mais c’est évident… Allons, ma fille ! Mon cerveau me guide. Allons, ma fille, tu en verras d’autres. Pourquoi devrais-tu rester insensible ? Il n’y a aucune raison à cela. Hum… L’empathie est normale, avait proféré mon prof de psycho. Il faut faire avec. Il faut apprendre, garder la distance sans se défaire de ses émotions. Parait-il, et là, ce sont les préceptes d’un autre psy, un « criminologue » cette fois, qui me reviennent… Il parait que l’on peut tirer des intuitions de nos émotions, et de ces intuitions, des pistes. Ouais.

Mon premier mort, c’était un pendu. Il y a…

Je calcule. J’avais terminé mes stages, j’essayais de m’adapter à ma première affectation. Et, un matin… C’était il y a vingt-six ans. Vingt-six ans et quelques mois. Un matin si semblable à celui-ci, avec cette lueur qui peine à percer la chape de brouillard. Ou de brume… Il y a vingt-six ans, c’était de la brume, oui, parce que c’était l’été. Et il faisait chaud. Trop chaud pour la saison. Je crois que c’était l’été de la canicule. En tout cas, il était tôt, et l’homme, suspendu à sa corde, était mort. Il puait. Ça ne faisait pourtant que quelques heures.

L’odeur. De celle que jamais on n’oublie. Elle nous prend à la gorge.

« Putain ! » dit Steph. « Putain de bordel de merde ! »

Il est entré le premier. Je l’ai suivi… J’ai pensé encore, à cet instant, au pendu. Il s’appelait Romain Conscience. Un putain de nom. Avait-il réellement conscience que, peut-être, ce serait un de ses fils qui le découvrirait au bout de cette corde, avec cette flaque dégueulasse dans la droite ligne de son corps inerte et trop lourd ?

*

Plus on monte et plus ça sent. Des escaliers étroits, troisième, quatrième… Il n’y a plus qu’une porte sur le palier. Le dernier. Les pompiers l’ont déjà forcée. Ils ont tout piétiné, mais ont eu la bonne idée de ne pas toucher aux corps.

Je rêve d’un instant de solitude, là, avec lui. Je voudrais un peu d’intimité et de temps pour m’imprégner de la scène. Pour comprendre comment tant de grâce peut être mêlée à tant d’horreur.

Il y n’y a que deux pièces, un salon cuisine, une minuscule salle de bain dans un renfoncement et une chambre. Je n’ai pas eu beaucoup de privilèges, de par ma modeste fonction, mais ce matin, le seul auquel je peux prétendre, j’y tiens. Je suis la plus gradée, cheffe d’équipage. Je fais signe à Steph de s’écarter, et aux autres, aussi, de rester en dehors de l’appartement. Tout est petit, ici, confiné sous les toits. L’odeur. Et cette chambre.

Et ce lit.

Et ce corps.

Les rideaux sont entrouverts, le jour efface à peine la pénombre, une légère clarté révèle la chair nue. Ils sont encastrés l’un dans l’autre, repliés sur eux-mêmes. Mêlés. Il la recouvre presque entièrement, elle parait si frêle, si menue, lovée contre le ventre de son amant, le cou gracile, la tête rejetée en arrière. Et lui qui la maintient de ses bras, qui accueille son visage dans le creux de son épaule. Sa jambe à elle par-dessus ses jambes à lui.

Je vois, et je ne veux pas voir… Les taches sombres qui marquent les fesses de l’homme, sa hanche contre le matelas, le bombé de sa cuisse. Grise. Je repousse les mots qui me viennent.

Liquidités cadavériques.

La chair, plus haut, la peau de la femme en partie dissimulée, ces morceaux de corps trop blanc. Trop bleu. J’ai l’impression, une impression due, encore, au travail de la mort et de la décomposition, de voir leurs veines qui se chevauchent… de minuscules sillons où coulaient, il y a quelques heures… quelques jours plus sûrement… leur sang. Leur vie.

Elle est brune. Sa chevelure coule et s’emmêle sur l’oreiller blanc. Ses cheveux à lui sont gris. Mais ils sont jeunes tous les deux, leurs corps fermes. Leur corps ferme, qui ne forme qu’un. Un seul être, l’un dans l’autre.

Des amants.

Ils ont la beauté de l’instant. De l’amour. De la mort. Soudaine et tragique. La mort qui les a surpris, là. Ce trou. Il n’est pas large, propre et net, d’un rouge cramoisi, plus noir que rouge. Une teinte élégante, rappel des draps froissés qui ont glissé du lit. Rappel indécent des draps bordeaux que je crois voir rouge sang. Rouge sang comme le sang maintenant noir qui s’est répandu sur la couche. Pas beaucoup de sang. Le cœur touché. Les cœurs, ou si près, touchés. L’odeur de cette chair, insoutenable et magnifique. Je veux voir. Je m’approche encore, j’oublie la nausée. L’odeur n’est plus rien, parce que je dois en avoir le cœur net.

Ils ne sont pas mari et femme, non. Ils ne sont pas conjoints, ni concubins. Ils sont amants, ils se sont retrouvés dans cet appartement. À lui, peut-être, ou peut-être était-ce le sien à elle. Ou à un ami, de l’un ou de l’autre.

Je m’approche et, je distingue, ou plutôt, je ne distingue pas, justement, son sexe à lui, parce qu’il disparait dans la toison brune de la femme. Ils sont l’un dans l’autre. Ils ne sont qu’un. Ils s’aimaient. Quelqu’un les a surpris…

Non. Quelqu’un savait qu’ils étaient là. Une nuit. Un matin… Ce quelqu’un est venu. La porte n’était pas verrouillée. Ou il avait les clés. En tout cas, il est entré.

Les amants s’aimaient. Ils étaient l’un dans l’autre. Peut-être venaient-ils juste de s’endormir. Ou leurs gémissements, leurs souffles rauques, l’intensité de leurs ébats ont fait que…

Ils n’ont pas entendu. Ils sont restés collés, encastrés les yeux fermés. Le meurtrier n’a pas fait de bruit. Ou à peine. Il s’est approché sur la pointe des pieds. Lui aussi voulait voir, il voulait voir de tout près. De si près qu’il a tiré à bout portant. Une seule balle, propre et nette.

Elle est entrée juste en dessous de l’omoplate droite de l’homme. Elle a poursuivi sa route sous l’omoplate gauche de la femme. Touchés au cœur. Ou trop près. Il y a si peu de sang. Ils n’ont pas bougé, l’un dans l’autre, ils sont morts instantanément.

*

Le tableau m’obsède. Depuis deux jours, je ne peux l’effacer de mes rétines, je ferme les yeux et ils sont là. Leur corps fin, soudé, sa jambe à elle par-dessus ses jambes à lui. Le haut de son corps menu caché sous celui de son amant, qui l’enveloppe, qui la protège. Qui l’aimait. Elle, c’était Aline. Lui, c’était Samuel. Ils étaient amants. Discrets. Mais pas assez pour les habitants de l’immeuble. « Ah ça, on savait quand elle venait ! » a déclaré la voisine du dessous. « Difficile de ne pas les entendre… L’isolation, ici, hein, c’est une vieille baraque ! »

On a compris. Tout. Il vivait là. Elle le rejoignait. « On entendait claquer ses talons dans les escaliers… premier étage, deux, trois, et juste au-dessus de ma tête… » Le jeudi souvent. L’après-midi, oui. Parfois le soir. « Et alors, bon Dieu, on en prenait pour toute la nuit… Mais c’était rare. » Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps, le retrouvait-elle dans cet appartement ? « Quelques mois. Depuis le début de l’hiver. Je ne sais plus… À la Noël peut-être… »

Il y aura un avant et un après ce matin-là.

Il y a eu un avant et un après mon premier mort. Le pendu Conscience. Son fils ravagé d’avoir vu son père mort, suspendu à la poutre de la grange. C’était le premier. Aline et Samuel. Ils ne seront peut-être pas les derniers. Peut-être que oui… qui sait ? Vingt-sept ans dans la police. Quatre ans en police secours, d’autres ailleurs, et puis là, en PJ. Des morts, il y a en a eu quelques-uns. Quelques-unes. C’est toujours triste. La mort violente est rarement belle.

Mais les amants sont beaux. C’est pire.

Vingt-sept ans dans la police et, pour la première fois depuis l’école, je suis de nouveau devant un psy. La femme est douce. Brune. Elle a l’écoute bienveillante. Et moi, je ne suis pas tirée d’affaire. Je vois cette femme brune. Menue. Qui écoute mes silences. Je ne peux pas. Je ne vois qu’eux. Et même cette femme, menue et brune, c’est Aline.

« Vous avez déjà eu un amant, vous ? » je lui demande.

Ce n’est pas la question, évidemment. Elle me rétorque, trop vite :

« Et vous ? »

Moi, non. Je me suis mariée à vingt-deux ans. Un an après avoir eu le concours de police. Pas longtemps avant mon premier mort. C’était un pendu. Il s’appelait Conscience. Mon mari est flic, lui aussi. D’ailleurs, on s’est rencontré à l’école. C’est un type bien. Oui. Je ne l’ai jamais trompé. Pour tout dire, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. Nous n’avons eu qu’un enfant. Avec notre métier, je trouve que ce n’est pas très facile d’élever des gosses.

« Et… »

Les psys, ils sont terribles. En face de cette femme, qui ressemble, ou ne ressemble pas, peu importe, à Aline, de toute façon, c’est à Aline que je pense, obsessionnellement, et face à cette femme, tout fout le camp.

Je pleure toutes les larmes de leur corps.

*

L’homme est assis en face de moi. Je le déteste. Je suis Aline. Même si je n’ai pas sa beauté, pas sa jeunesse non plus d’ailleurs. Je suis Aline, par-dessus tout. L’homme est là. Arrogant. C’est un médecin. Pardon… Il est chirurgien.

Aline et lui étaient mariés depuis douze ans. Elle en avait trente-quatre, lui a mon âge. Quarante-huit ans. Ils avaient habité en ville les premières années. Puis avaient eu un premier enfant, et un deuxième. Alors, il avait acheté une belle maison, à la campagne. Oh, pas très loin… une vingtaine de kilomètres. Un beau jardin, le grand air. Pour les enfants, c’est bien. Surtout petits.

Aline ne travaillait pas. Plus. Pour quoi faire ? Trop de stress, des horaires impossibles. Elle était avocate. Ou plutôt, elle était inscrite au barreau, mais a très peu exercé. Jusqu’à la naissance de leur premier. Et… tout était devenu trop compliqué. À quoi bon ? Il y a tant de choses à faire dans une maison… Tant de choses à faire avec deux enfants à élever quand leur père n’est pas là.

« Vous êtes chasseur. »

Ça n’est pas une question, évidemment. Il y a autant de témoins que d’inscrits à la fédération du canton. « Les armes, vous connaissez. »

Pas une question encore. Reste l’emploi du temps.

Et lui ? L’amant. Qui était-il ? Samuel. Il avait trente-sept ans. Il était écrivain…

Ah ah ! Écrivain ! Je suis Samuel, tiens, aussi, finalement. Un homme, dans la force de l’âge. Je m’en veux, un peu, d’adhérer à tant de clichés… Une femme, trop belle qui s’ennuie. Un amant, pourquoi pas ? Pourquoi non ? Et oui, Samuel était beau. Une beauté singulière, atypique. Des yeux couleur du ciel, un sourire narquois et ce corps félin. Presque féminin.

L’homme est devant moi. Le mari. Et il a un alibi en béton armé.

*

Vendredi soir. Je rentre chez moi. J’ai vu la psy. J’ai pleuré toutes mes larmes. Mais maintenant, tout va bien. Ou presque. Je souris. Mon mari est déjà arrivé. Il a mis un plat de lasagnes surgelées au four.

Il est beau lui aussi. Il s’entretient, il est musclé, des abdos en tablettes de chocolat. C’est un flic. Il est fort et gentil.

Notre fille va rester pour dîner. Depuis qu’elle a son appartement, on la voit si peu. Elle travaille trop, elle fait médecine. Les cours, les exams, les gardes. Une vie de dingue. Elle a un petit ami. Il est flic.

J’ai la gorge nouée.

« Je crois qu’on va se marier… »

Elle croit… Je vois dans ses yeux, je vois le bonheur irradier de son visage. C’est bouclé.

Je vois dans les yeux de mon mari qu’il est légèrement contrarié. Mais au fond, il est heureux. Tout ça est dans l’ordre des choses. Dans l’ordre. Dans le bon ordre.

J’ai envie de pleurer.

*

Ce tableau m’obsède. Plus j’en sais, plus il m’obsède. Face à l’ordinateur, je fais défiler les photos de Samuel. Son visage, ici et là. Et toujours, en fond d’écran de mes rétines, son corps qui enveloppe son amour. Comment l’a-t-il aimé ?

En dilettante ?

Passionnément ?

Ce corps, l’un dans l’autre… Cette posture. Cette extase jusque dans la putréfaction. Ils s’aimaient, je ne veux pas en démordre. Tout le crie. Leurs corps encastrés, son bras serrant sa poitrine à elle, leurs jambes emmêlées, son visage tourné vers son amant. Les yeux encore ouverts, vides…

Le rapport du légiste. Non, ses yeux étaient fermés, mais je les vois ouverts et tournés vers son amant. Rien ne me fera changer d’avis. Je les ai vus. Ils ne formaient qu’un. Ils étaient magnifiques. Ils étaient… sublimes. Je les déteste de tant de beauté. Peut-il y avoir de mort plus belle que la leur ? Je me déteste de détester ma vie médiocre et creuse et je pleure.

Tout est de la faute du mari. Qu’il soit l’assassin, ou non. Il savait. Il avait fini par deviner, par voir dans le regard de sa femme qu’elle n’était plus la même. Elle était transcendée par l’amour. Par son amant. Par cette chose, qui m’est pourtant parfaitement inconnue, mais que j’ai reconnue, sans l’ombre d’un doute. Ils s’aimaient. Ce tableau. Ils étaient, à l’instant de leur mort, tout, absolument tout l’un pour l’autre. Passionnément. Jamais personne ne pourra leur enlever la puissance de ce qu’ils ont vécu.

Toi, là, le mari. Que ce soit toi qui aies monté, marches après marches les quatre étages, l’arme sous ton bras, que ce soit toi ou non, qui ait pointé cette même arme et qui ait tiré, que ce soit toi ou non, tu n’as rien compris. J’espère que tu saisiras un jour, que ce que tu as perdu, tu ne l’aurais jamais gagné. Jamais.

Ils ne m’ont pas menti, eux. J’ai un témoin. De premier choix. La meilleure amie d’Aline. Son alibi. Elle m’a dit.

« Ils s’aimaient. Trop. Ça allait mal finir. »

Je regarde encore les images qui représentent Samuel. Un salon improbable ici, une page dans une revue, là. Des photos issues de réseaux sociaux. Il n’était pas si connu, pas très riche non plus. Il vivotait, d’on ne sait trop quoi. Ça les chiffonne, ici, à la PJ. De quoi vivait-il, exactement, ce lascar ? De tout, de rien, de l’air du temps…

L’appartement appartient à sa sœur. Elle vit à l’étranger. Une bonne aubaine. Il y avait vécu quelques années, sans payer de loyer. Puis il avait disparu des écrans radars, avant d’y revenir, depuis quelques mois, discret. Et amoureux.

*

C’est la fin, je le sais. Je suis très calme. Vidée. Le gamin se tient la tête baissée, le regard fixé sur ses baskets usées jusqu’à la corde, comme si elles pouvaient l’aider à répondre à mes questions. On lui a enlevé les menottes, ses mains frottent ses cuisses, il est écrasé par l’incompréhension, incapable de me regarder en face.

On est allé le chercher à 8 heures hier matin. Parfois, c’est presque trop facile. Pas toujours… Mais là, le temps compte triple. Il est 6 heures et 36 minutes. Il a passé une nuit en cellule et c’est déjà trop. Pour des caïds, ce n’est rien, mais pour ce gamin, c’est trop… Et pour son avocate aussi, trop de temps qui n’est pas payé triple. La chaleur écrasante, les minutes qui s’accrochent comme des vampires au cou de ce môme, il craque.

J’y ai pensé des nuits entières. J’y ai pensé tant et tant. Ils étaient si beaux, l’un dans l’autre. Les amants. Dans ce petit appartement niché sous les combles, ils étaient si pleinement, si résolument forts de leur amour. J’ai pensé qu’ils n’en démordraient pas. J’ai pensé, trop, qu’ils ne s’étaient pas résolus à autre chose que leur passion, l’un pour l’autre. Mon cœur a palpité… mon cœur m’a parlé. Il m’a raconté une histoire, celle de deux amants magnifiques, qui n’auraient vu d’autre issue que celle fatale de la mort. J’ai cherché… oui… j’ai cherché comment ils auraient pu l’orchestrer. Pourquoi pas ?

Mais qu’ai-je donc pensé ? Quelle pauvre fille que je suis pour avoir imaginé un seul instant que la vie réelle pouvait avoir, parfois, juste pour moi, juste pour que ma vie si banale puisse se nourrir d’une passion que je ne connaîtrai jamais, une issue si romantique. J’y ai cru… que peut-être, l’un ou l’autre, avait prémédité la mort. Pour en finir, pour n’être, à l’instant fatal qu’un seul corps. Auraient-ils pu renoncer à tout et mourir ?

Mais j’écoute le gamin, maintenant qu’il veut parler, envers et contre tout, pour que ça s’arrête. Pour qu’il puisse rentrer chez lui, dans ce foyer où le père n’a trouvé d’autre excuse à sa violence que la bouteille et la mère ne sait dire qu’humiliations et jérémiades, il ne veut que ça ! Rentrer chez lui… Dans sa chambre mansardée où jamais d’amante aussi belle que celle que j’ai vue, que je n’oublierais jamais, dans cette chambre où il ne sera jamais l’amant magnifique qui aime et protège. Alors il dit tout.

Oui, c’est vrai, il était en forêt avec le cocu. Oui, d’accord, il savait. L’absence d’une demi-heure, trois quarts d’heure peut-être… Oui, il savait, sans savoir, que ce temps monnayé sans sous, ce temps disparu qui, il y croyait, lui apporterai affection et reconnaissance, était ce même temps qui causerait sa perte. Oui, encore, il n’a rien dit. L’autre, d’ailleurs, le mari, ne lui a rien promis. Un accord tacite. « J’étais là, avec toi, fusil contre fusil, on ne s’est pas quitté… », bien sûr qu’il a dit… « Oui, lui et moi, on était là, dans la forêt, à rabattre… on était là, à l’affût, le fusil cassé, on ne s’est pas quitté » C’était presque vrai… après tout, une demi-heure, dans les bois, qu’est-ce que ça vaut ? »

Rien. Rien de plus qu’une demi-heure et la mort de deux amants qui s’aimaient trop. Rien de plus qu’une charogne qu’on retrouve dans un bois.

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