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Les aigles endormis

19. Les aigles endormis

Je viens d’un endroit que beaucoup de gens ne savent pas situer sur une carte. Bercées par la douce mer adriatique, les montagnes de la chaîne balkanique y crèvent un ciel pétant de bleu sillonné par les sublimes oiseaux de proie qui ont donné son nom à ces terres : Shqipëri, le pays des aigles, c’est comme ça qu’on l’appelle dans ma langue. Le reste du monde lui préfère une autre appellation. L’Albanie, mondialement connue pour ce qu’elle a de plus mauvais : nos ressortissants criminels, réputés parmi les plus durs – même si les russes et les italiens en ont beaucoup rajouté à ce sujet ; nos filles, devenues chair fraîche pour la prostitution mondialisée, et notre régime communiste, qui a la singularité d’avoir été en son temps le plus fermé du monde.

C’est difficile à comprendre, impossible peut-être, pour ceux qui n’étaient pas là. Pendant le régime, surtout les dernières années, tout nous était interdit : les routes barrées, les frontières fermées, les moyens de locomotion réduits à leur plus simple expression. Même aller voir un cousin à trente kilomètres relevait de l’épopée. Le Pays tout entier s’était fait bouffer par la paranoïa d’Enver. Entre la police politique, la police secrète et ceux qui leur parlaient contre deux leks, même péter de travers pouvait vous envoyer en prison. Essayer de sortir, c’était risquer une rafale de Kalachnikovs entre les omoplates. Et dans nos montagnes, des bunkers, on en trouve tous les kilomètres. Difficile de passer au travers.

Alors on restait là, crevant à petit feu nos vies de robots sous contrôle, sans liberté, rêvant de partir et n’osant rien faire. Notez, je n’étais pas le plus à plaindre. Dans mon absence de choix, j’ai même plutôt eu du pot. Je réparais les machines dans une usine de coton. Un ami de mon père m’avait organisé un mariage avec une jeune fille d’un village des alentours, Rina. Douce et aimable, elle était infirmière et partageait avec moi cette envie de vivre vraiment, c’est-à-dire loin d’ici. J’étais fils unique, ce qui est plutôt rare pour ma génération, et mes parents étant morts dans un stupide accident de barque sur le lac de Pogradec, nous vivions seuls dans un petit appartement de deux pièces au nord de Korça. De la fenêtre, on voyait les montagnes qui cernent la ville, et derrière elles, nous devinions une frontière infranchissable.

Quand le vent s’est mis à souffler sur le château de cartes des dictatures communistes, le régime a bien fini par s’écrouler chez nous aussi. Un peu en retard, le tempérament méditerranéen, sans doute. Libres et sauvages, nous étions presque retournés à l’état de nature. Le monde s’est ouvert devant nous, et nous n’étions pas prêts.

Et moi, pas plus que les autres.  Si je devais raconter aujourd’hui comment je suis sorti d’un rêve hébété pour me retrouver dans le cauchemar éveillé qu’est devenu mon existence merdique, je crois bien que je pourrais résumer ça en trois mauvaises journées.

***

Jour 1

9 avril 1992

Ce matin-là, je m’éveillai dans un petit jour éclaboussé de soleil, ma douce Rina encore assoupie à mes côtés. Une nuée d’oiseaux gazouillait le printemps nouveau pendant que j’avalais un café et un Fernet sur le balcon.

Dans la confusion enjouée des mois qui ont suivi la chute de la statue d’Enver et du régime, on y a cru, on le tenait, notre bonheur. Liberté ! Démocratie ! Justice ! On se gargarisait de mots si longtemps interdits. Ramiz Alia, le boucher des frontières, qui avait réussi à se maintenir à la tête de l’État après la chute du régime, venait de démissionner de la Présidence. La nouvelle Albanie devenait la terre de tous les possibles, et avec Rina, on ne pensait même plus à partir.

Rêveur, je me dirigeais d’un pas vaillant à l’usine pour y toucher ma paie. Elle n’était pas énorme, mais elle nous suffisait. Pas loin de la caserne, je croisai Dhimiter. On n’était pas vraiment amis, mais on se connaissait depuis l’école, et nos parents avaient été voisins.

— Mirëmëngjes, Beni !

— Mëngjes, Mitri. Si je ?

— Mire, mire. Ç’bën ?

— Je vais au travail. En sortant, j’irai à la boutique de Jurgen. Il a reçu des briquets d’Italie.

Ça me coûterait une journée de salaire, pour une cochonnerie en plastique dont j’apprendrais par la suite qu’elles étaient produites pour rien en Chine. Mais à l’époque, un briquet représentait l’apanage indispensable du mâle, dans un pays où tous les hommes sans exception étaient fumeurs. Et aussi, on sortait tout juste des talon [les talon sont des coupons alimentaires distribués aux travailleurs pendant la fin du régime communiste] et autres tickets de rationnement, on avait presque oublié comment dépenser de l’argent. Alors on le faisait n’importe comment. Il haussa les épaules.

— Passe me voir, si tu veux. Je serai au local d’Alban. Il en a aussi, des briquets. Et plein d’autres choses qui pourraient te plaire. Des robes pour ta femme.

— Des robes ?

— Des camions entiers !

— Et elles viennent d’où ?

Dhimiter fit mine de cracher par terre et regarda par-dessus son épaule. Il alluma une cigarette, m’en proposa une, que je refusai.

— Pourquoi tu te casses encore le dos dans ton usine ? On s’en sort bien, tu sais, je pourrais te faire rentrer dans le coup.

Alban venait du même quartier que nous. Il n’avait pas inventé le fil à couper l’eau chaude, et faisait partie de ces rares types dont le régime n’avait jamais trop su quoi faire. Bête, méchant et paresseux, il incarnait à la perfection le revers de la médaille de notre fraîche libération. Dégagé du lourd carcan d’une surveillance permanente, quelques-uns laissaient libre court à tous les vices. Alban était de ceux-là, toujours à préparer un truc louche, à mijoter un plan boiteux qui ferait de lui un homme riche et puissant. En attendant, il passait ses journées à boire dans les cafés, à parler le nez en l’air pour se donner des allures et je le fuyais comme la peste.

— Peut-être une autre fois. Dis bonjour à tes parents.

En entrant dans le bureau, j’avais tout de suite vu à la tête de Mira qu’un truc clochait. Les yeux rouges, elle m’expliqua que ça venait de Asllan, le nouveau propriétaire de l’usine, un fshatar [paysan. À la fin du régime a correspondu un fort exode rural, et le terme fshatar a pris une connotation nettement péjorative] qui faisait l’important dans sa Fiat Panda chèrement acquise en Italie. Initié, ou pensant l’être, aux rouages de l’économie capitaliste, il avait pris des mesures pour rendre la fabrique compétitive. Je faisais partie de ces mesures.

Sur le chemin du retour, dépité et énervé, j’ai acheté le journal. Je l’ai encore dans une vieille valise. Nous étions en 92, et shoku Sali, devenu zoti Sali [shoku : camarade. zoti : Monsieur], venait d’être élu président de la République.

J’en aurai pleuré. C’était bien la peine de voir le régime s’écrouler pour élire un de ses anciens séides aux plus hautes fonctions de notre fraîche démocratie. Aussi couillon qu’un agneau qui déciderait de louer sa chambre d’ami au loup. J’ai compris qu’on était loin d’être tirés d’affaire, et que si on voulait faire quelque chose de nos vies, nous n’avions qu’une solution. J’avais décidé de partir.

Rina avait les larmes aux yeux à mon arrivée. Des larmes de joie. Je n’ai pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit.

— Je suis heureuse avec toi et nous allons l’être encore plus. Je suis enceinte.

Alors non, je ne lui ai pas dit que j’avais perdu mon travail. Je ne lui ai pas dit non plus pour Sali. Elle le saurait bien assez tôt. Au lieu de ça, nous avons ri et dansé, nous nous sommes embrassés et nous sommes endormis lovés l’un contre l’autre, fous de joie.

J’ai passé les jours suivants à me présenter partout, mais personne ne voulait de moi. Sans doute parce que juste avant d’encaisser ma paie, j’étais allé dans le bureau de Asllan lui mettre des couleurs sur le visage. Du bleu et du rouge essentiellement. En un rien de temps, j’étais devenu inemployable, exactement au moment où la précarité n’était plus une option. Il fallait bien vivre, manger. Partir oui, mais on ne fait pas ce genre de voyage avec une femme enceinte. Ni on ne la laisse derrière soi dans la vallée des larmes. J’ai fini par aller boire un raki, plusieurs même, avec Dhimiter et Alban, dans leur bicoque crasseuse qui sentait la gnole, la poussière et le tabac. Au fond de moi, une coulée d’acier chauffé à blanc me brulait de honte et de désespoir. Je m’accrochais à mon leitmotiv. Quelques mois, un an maximum.

***

Jour 2

17 octobre 1995

J’allumai une cigarette au cul de mon mégot. Je conduisais prudemment, les yeux rivés sur la route, en fait un enchaînement de chemins à charrettes qui sinuaient à flanc de montagne. Et je me concentrais le plus possible pour ne pas entendre les trois filles qui péroraient sur la banquette arrière.

Deux ans. Deux ans à rabattre les miséreux en soif d’exil vers les passeurs d’Alban plutôt que ceux de la concurrence, à faire traverser la frontière à des pauvres types aussi paumés que moi. Deux années pendant lesquelles me regarder dans la glace devenait plus dur chaque jour. Deux longues années à me crever l’âme pour des clopinettes. À faire le larbin pour cette tête de bois, je ramenai à peine plus d’argent à la maison que Rina à faire ses piqûres à l’hôpital. Nous avions de quoi subsister, rien de plus. Alors partir…

J’arrêtai la voiture sur le bas-côté et me tournai vers mes passagères :

— On descend là. Maintenant, il va falloir marcher un peu.

— Quoi ?

— La frontière est à deux kilomètres. On va devoir la contourner à pied. On en a pour une heure ou deux. Vous êtes prêtes ?

Bien sûr, qu’elles l’étaient. L’autre enflure leur avait monté un baratin tellement bien ficelé qu’il ne devait pas en être à son coup d’essai. Il connaissait un agent à Paris qui cherchait des filles comme elles, pour des défilés, et peut être pour jouer dans une pièce de théâtre. Il m’avait servi la même soupe d’ailleurs et j’avais fait semblant d’y croire.

La première heure de grimpette, elles rigolaient encore. Après, elles ont commencé à geindre, à demander à faire des pauses, et pire, à poser des questions. Je répondis le moins possible, et les pressai, arguant de la levée du jour qui pourrait nous compliquer la tâche. Connerie. Je voulais juste en finir.

Au petit matin, nous étions arrivés. Dhimiter avait pris du galon et jouait les relais en Grèce, maintenant. Il s’occuperait du reste du voyage. Il les a installées dans une voiture de location, et m’a emmené un peu à l’écart.

— Elles sont comment ?

— Tu vois. Fatiguées. Bavardes. Jeunes.

Il haussa les épaules et me tendit une enveloppe. Je la fis rejoindre sa jumelle au fond d’une de mes poches. Mon escapade venait de me rapporter plus de six mois de mon ordinaire. Je m’empêchai de penser à ce que ça me coutait. De penser qu’à une époque j’avais été un type bien. De penser à ma femme aussi. Elle l’apprendrait tôt ou tard, ou elle le devinerait. Elle me haïrait pour ça. Mais si j’arrivais à gagner encore un peu d’argent, peut-être que tout s’arrangerait.

Dhimiter a démarré et klaxonné pour me saluer. Les filles avaient ouvert la vitre arrière et m’envoyaient des baisers et des remerciements.

Je tournai les talons, et, au bout de quelque pas, je dégueulai longuement, des larmes plein les yeux.

***

Jour 3

13 mars 1997

J’ouvris les yeux en sursaut, courbatu, des crampes dans les jambes et la nuque raide. Je m’étais encore endormi dans ma voiture, bourré comme un tronc d’arbre. La nuit noire et sans lune sentait la mort, crevée par les crépitements irréguliers des coups de feu qui résonnaient un peu partout. J’allumai une cigarette en guise de petit déjeuner, mis le contact et filai vers chez moi. Je voulais prendre un café avant de retrouver Alban à sa villa flambant neuve.

L’économie pyramidale favorisée par le grand Sali avait fini par se prendre les pieds dans son absurdité et depuis des mois les faillites succédaient aux ruines. Des types avaient perdu les économies de toute une vie, d’autres le fruit de leur dur labeur à l’étranger. Ça représentait des retraites, une maison, les études des enfants, autant de rêves éventrés sur l’autel d’un capitalisme sauvage dont nous n’avions jamais appris les règles. Le désespoir et une rage impuissante se lisaient sur tous les visages. Dans ce climat délétère, on ne sait pas comment, les stocks d’armes ont été ouverts. Bon, en même temps, c’est pas comme si tout le monde avait les clefs. Si des dépôts d’armes ont été ouverts un peu partout dans le pays au même moment, c’est bien que quelqu’un en avait donné l’ordre. Parce qu’on ne parle pas de quelques armureries, là. Quand les journalistes et les historiens vous balancent une expression comme « la poudrière des Balkans », il faut prendre ça pour argent comptant. Trente ans de paranoïa et de militarisation à outrance, ont fait de chaque village une petite fabrique de kalachnikovs, de grenades, de pistolets… Imaginez plus d’un million d’armes à feu en circulation dans un pays en pleine banqueroute, peuplé de trois millions d’habitants ruinés, dirigé par des élites corrompues, où soudain chaque homme en âge de les porter aurait à sa disposition deux ou trois armes à feu…

Des gars que je connaissais sont morts en sortant de chez eux juste parce qu’une bande de crétins passaient en bagnole en essayant leurs nouveaux jouets. D’autres organisaient des descentes dans des pensions de jeunes filles, arme au poing, pour prendre de force des gamines terrorisées. Mon pays en était là, il avait dansé trop longtemps au bord du précipice et avait fini par sombrer dans la folie furieuse.

Pour des types comme nous, ça représentait une opportunité fabuleuse. On trempait dans à peu près toutes les magouilles : racket, extorsions, chantage et surtout les trafics. Les migrants d’abord, puis les filles. On ne s’emmerdait même plus à leur raconter qu’elles seraient actrice ou mannequin en Europe. On les prenait, simplement. Un petit stage de quelques semaines en maison d’éducation et elles étaient prêtes pour les trottoirs des grandes capitales du monde. Et maintenant les armes. On n’était pas regardants, on vendait à tout le monde. Nos meilleurs clients restaient quand même nos « frères kosovars », vers lesquels on affrétait des camions bourrés jusqu’à la gueule de pétoires diverses, pour armer leurs milices. En me garant devant chez moi, je me repassais la conversation de la veille.

— Mieux que de l’or, je te dis.

Vautré plus qu’assis sur un monumental fauteuil en cuir, Alban se grattait le ventre à travers une chemise en soie.

— Je sais pas, Alban.

— Ecoute, Beni, on a l’infrastructure, on a les contacts. La came passe par la Turquie, ils ont besoin de quelqu’un pour rentrer en Europe. Si c’est pas nous, ça sera quelqu’un d’autre.

— Peut-être qu’on devrait passer notre tour. On a déjà les gars de Lazarat.

— Lazarat, c’est bien, mais ça n’a rien à voir. Tu sais de combien de pognon on parle ? Tu préfères rester un petit toute ta vie ?

— J’ai besoin de réfléchir.

Et c’était vrai. Au fil du temps, j’avais fait pas mal de saloperies. À force de devenir aussi pourri que le système dans lequel j’évoluais, j’avais assez d’argent pour qu’on puisse partir. Je ne savais même plus pourquoi j’étais encore là. Mais se lancer dans la distribution d’héroïne… Le gros coup. On pourrait vivre comme des princes. Les gosses iraient dans les meilleures écoles. C’est ce que j’ai dit à Rina. Mais elle ne voulait rien entendre. Elle était furieuse, une fois encore, et on s’est déchirés. Le manque de sommeil, la pression, la lassitude, je l’ai giflée, encore, et les enfants se sont mis à chialer. J’en pouvais plus de tout ça, j’en pouvais plus de son mépris. Il nous restait juste cette carte à jouer et on serait bons. J’en pouvais plus non plus des cris, des siens, de ceux des mômes, des miens. Alors une fois de plus, j’ai claqué la porte, et malgré le couvre-feu, malgré tous ces cinglés qui se promenaient en tirant des coups de feu en l’air, je suis allé me saouler. Et j’ai pris ma décision. Je ferai juste ce coup, et on s’en irait. Elle finirait par l’accepter, quand elle se réveillerait le matin dans une maison au bord de la plage, qu’on aurait du champagne au petit déjeuner et que les petits reviendraient du club de voile ou d’équitation.

Je grimpai les marches aussi vite que ma gueule de bois me le permettait et ouvris la porte. Ma femme m’attendait, debout, au milieu du salon, les mains derrière le dos, les yeux rouges, le visage fripé.

— Rina. Y a du café ?

— Tu vas le faire, hein ?

— Je vais faire du café, lâchai-je dans un soupir agacé.

— Oh oui, tu vas le faire. Tu n’en as pas fait assez ? Tu vas aller jusqu’où ? On ne partira jamais, Arben.

— Qu’est-ce que tu racontes ?! Tu ne vois pas que je fais tout ça pour vous ? Après ce coup, on sera plein aux as. On pourra aller vivre où on veut, Rina, et vivre comme on veut.

— Est-ce que tu sais au moins que tu mens ? On ne partira jamais. Il y aura toujours un dernier coup. Ce que tu fais…

— Ça te dégoute ? Je le sais. Mais c’est ça qui te fait manger, c’est ça qui va nous faire sortir d’ici.

— Je travaille, Arben, et ce sont mes mains qui préparent tes repas, pas les saloperies que tu fais dehors. Toi, tu ne nous emmènes pas loin d’ici, tu nous retiens, tu es prisonnier de cette ville, tu es prisonnier de la folie qui les a tous bouffés. On aurait pu partir cent fois. Mais tu as toujours trouvé une raison de ne pas le faire. Et maintenant, regarde ce que tu es devenu.

Je me souviens avoir pensé qu’elle devenait folle, elle aussi, comme tout le monde. Je me souviens que mes poings se sont serrés jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent.

— Rina…

— Tais-toi. Je vais te dire une chose. J’ai bien failli partir sans toi, avec les enfants. Mais c’est impossible. Toi et tes copains, c’est vous qui tenez les routes. Je ne serais pas allée très loin. J’ai tort ?

Elle avait raison. Je l’aurais su. Je l’aurai traquée. Ma mâchoire s’était mise à trembler. J’avais envie de casser quelque chose.

— Rina…

— Je refuse que mes enfants grandissent là-dedans. Elle désigna la fenêtre du menton, et derrière elle la nuit éclaboussée par les halos des coups de feu et des explosions. J’ai honte de ce que je vais faire, mais c’est la seule manière que j’ai trouvée, Arben, le seul moyen de leur faire quitter le pays.

Elle me dévoila sa main droite, garnie d’un flingue, un truc russe. Je me glaçai, les mains en avant, défense dérisoire face à la puissance d’arrêt d’un Tokarev.

— Rina, attends !

Elle étouffa un sanglot et me regarda droit dans les yeux.

— J’ai juste une question à te poser, Beni. Est-ce que tu aimes tes enfants ?

— Tu sais bien que oui. Plus que tout.

— Alors tu feras ce qu’il faut.

Elle me sourit, enfonça le canon dans sa bouche et appuya sur la détente.

***

Le lendemain, j’embarquais avec les enfants à Igoumenitsa, de l’autre côté de la frontière grecque. Avec nos faux passeports et deux valises remplies à la hâte, nous avons pris le premier ferry. Il partait pour Ancona, en Italie. Le cœur brisé, accablé par le remord, je laissais derrière moi le cadavre de ma femme et de nos rêves. Les enfants pleureraient longtemps leur mère. Pour le moment, ils dormaient sur le pont, la tête posée sur leurs oursons remplis de billets de toute provenance. Nous tiendrions un petit moment avec ça. Le temps d’arriver quelque part.

Accoudé au bastingage, j’ai regardé jusqu’au bout les rives de mon pays s’éloigner puis disparaître, emportant avec elles mon peuple superbe et malheureux, comme un animal beau et sauvage qu’on aurait maintenu en captivité trop longtemps, comme un aigle endormi qu’on aurait jeté dans la fosse aux lions en lui chuchotant « vole, maintenant ».