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Nous sommes tous les hommes

21. Nous sommes tous les hommes

À son réveil, confinée dans leur chambre, il lui semblait que rien de tout ce qu’ils avaient vécu ces derniers jours n’appartenait au réel. Mais ce n’était qu’une impression, infiniment vague.

Se lever. Affronter l’heure embrasée du matin. Dans un bruissement de drap, laisser l’autre à l’abandon. Cette nuit, rescapée d’hier, elle lui avait fait l’amour avec ce sentiment qu’elle se donnait à lui entière, pour la dernière fois.

Sous la douche, elle regarda l’eau ruisseler sur son ventre. Jouir. Jouir au creux de l’autre. Eux, comment faisaient-ils l’amour ?

Caressaient-ils ?

Embrassaient-ils ?

Fermaient-ils les yeux ?

Tirer des balles, exploser des têtes comme on casserait des noix, fiers de cette brillante ignorance, le cœur fou battant derrière l’œil.

Et leur âme ?

Où se cachait-elle lorsqu’ils commettaient pareilles cruautés ?

Sous-vêtements kaki, elle s’habilla ; la couleur était jolie contre sa peau. Kaki comme la casquette de papi, comme la guerre de papi. La guerre, il la cachait dans le trouble bleu de ses yeux. Il avait rapporté d’Indochine des images que des caméras filment aujourd’hui dans les rues de Paris. Lorsqu’il la prenait sur ses genoux avec tendresse, et de cette voix rugueuse lui disait « ma toute belle », il savait revenir de loin, de ce trou où une nuit, il joua aux cartes pour la dernière fois avec ses camarades, et il puisait dans la contemplation de ses petits-enfants une joie miraculeuse. Ce grand-père avait cette étrange façon de s’endormir dans le fauteuil du salon, sombrant comme l’on referme sur soi de lourdes portes. Où était-il allé ce vieil homme costaud, massif, doux, vêtu comme un chasseur, mais qui se contentait de manier la canne à pêche ? Derrière quel nuage taillait-il encore pour elle un bâton ?

— Ces attentats sont les plus meurtriers perpétrés en France depuis la Seconde Guerre mondiale…

Cette nuit, après l’amour, elle avait rêvé qu’elle marchait sur un tapis de cadavres ; ses pieds s’enfonçaient dans les chairs avec d’étranges plaintes et des ogres à barbes noires hurlaient tout autour.

—… Le terrorisme n’est rien d’autre que l’usage de la violence. Une violence meurtrière à l’égard de civils désarmés et innocents dans le but de servir une cause.

Dans la cuisine, la radio crachait encore le sang des victimes sur ses tartines, disséquait le discours des spécialistes de l’épouvante.

— Allez, mon petit bonhomme. Mets tes chaussures. Tu vas être en retard.

Embrasser son fils, l’aider à mettre son cartable, couvrir d’une main ses cheveux, de cet amour infini, le regarder partir à l’école, petite paume tiède dans celle de son père, les accompagner du regard sans savoir ce que sera cette journée, craindre de partout le danger, ressentir dans sa chair les crocs de l’incertitude. Avant de refermer la porte, elle leva les yeux vers le ciel. Mais dans cette cohorte de nuages vert-de-gris, aucune canne à pêche ne tendait son fil jusqu’à elle.

Elle se maquilla, se coiffa, enfila un caban en toile de laine avec des boutons dorés, une redingote de soldat couleur d’acier. Le must have de cet hiver – les magazines de mode avaient l’art de cette honorable laideur d’esprit. Avant de quitter la maison, elle jeta un dernier regard à son Smartphone. Autoroute et périphérique saturés. Abandonner sur la commode les clés de voiture inutiles. Elle irait au combat en transport en commun. Rejoindre la troupe avec un ticket dans la poche.

Les autres soldats marchaient, courageux sur le quai, certains comme couchés sous terre, menton replié dans une écharpe. À l’épaule, elle ne portait qu’un sac à main. Pas d’arme. Nue sous ses habits, elle se savait comme eux vulnérable de pied en cap, à la merci de la première bombe artisanale qui se trouverait sur son trajet. Une cible humaine prête à farcir, de pièces métalliques et de boulons. Grimper dans le RER, prendre place au milieu de soldats d’infortune partant au boulot. Pas d’autre choix sinon que de gagner son pain. Durant le trajet, le front contre la vitre, elle s’interrogea sur sa capacité à tenir dans cet espace misérable, à offrir un visage calme au regard des autres et sourire à ses enfants, à son mari, privée de ses croyances. Son travail, ses engagements dans la vie culturelle et sociale, quel sens donner à tout cela dorénavant ?

Ils avaient chanté d’ignorance la nuit, et soudain le rire avait perdu de ses couleurs, et les déments s’étaient enivrés de leur sang. 129 morts et de 352 blessés, dont 99 en situation d’urgence absolue. Ils avaient tiré froidement. Visé la poitrine d’une jolie fille pour mutiler ses seins.

Elle retint sa respiration, souffla doucement en songeant à sa fille aînée, à ses longues jambes qu’elle aimait à montrer même l’hiver. Comment ne pas craindre pour elle la violence de ces hommes aux cœurs brûlés, explosés de rage ? Sa fille qui, vendredi soir, se trouvait à Paris à un concert avec son ami. Où exactement ? Elle ne l’avait appris qu’après de longues heures d’angoisse.

— On va bien, maman, on sort du Palais des Congrès.

Son regard se tourna vers son voisin : une recrue à peine plus âgée que sa fille, maigre dans son blouson jouant à Candy Crush. Ce voyageur comme absent, effleurant l’écran de son téléphone, lui fit penser à ces jeunes GI américains de division aéroportée lesquels caressaient du bout des doigts la photo d’une pin-up collée au fond de leurs casques avant d’être héliportés dans la vallée de A Shau sur hamburger Hill.

Emprunter un escalator à St Lazare. Couloirs de métro. Le gouvernement avait décrété l’état d’urgence, la police effectuait de nombreux contrôles mais ici, aucune présence des forces de l’ordre. Dans la troupe, les soldats étaient étrangement attentifs les uns aux autres. Des « merci », « pardon » tombaient sur elle tels des flocons de neige au passage des tourniquets. Se tenir la porte et distribuer des amabilités à défaut de se sauver la vie. La politesse de l’épouvante.

Ligne 13, direction Bobigny. Là-bas, on assiégeait depuis l’aube un immeuble. Tout le secteur bouclé. Elle se rapprochait du champ de bataille. Droit dans l’œil du cyclone. Machinalement, elle enfila ses gants, son chapeau, prête à donner l’assaut, armée d’un baume à lèvres. Les quais désertés de la ligne 13 renforçaient l’appréhension des volontaires. Être à la merci de ces âmes en exil qui ne connaissent ni clémence ni raison.

Insultes, menaces, ruines. En eux, leur Dieu était-il bon ?

Pénétrer dans la rame de métro et trouver tout de suite un siège. Deux stations, seulement, et elle parviendrait à sa destination, Place de Clichy. Les portes se fermèrent.

Alors le silence la prit à la gorge. Un silence rempli de cris et d’épouvante, de cette peur presque palpable qui alourdit l’air et fait monter la nausée. Toutes les terreurs de toutes les guerres confinées là, dans cette rame, cette prison absurde, figeant le bataillon. Et ces regards en pénitence, ces fronts impuissants, une douleur indicible prenant feu en chaque uniforme. L’odeur âcre et vive de la peur se mêlait à celle du mauvais café dont les vêtements s’imprègnent le matin. Jamais elle n’aurait imaginé souffrir pareil joug. Rien. Pas un roman, pas un livre d’Histoire ne l’avait préparé à cela, ni les films de guerre, ni les récits de son grand-père. Petite fille, elle craignait que les Allemands ne reviennent envahir les forêts de Lorraine, qu’on la jette un jour dans un vieux wagon en bois pour la conduire à la mort, vers des murs criblés de balles, traversés par la peur.

Penser à ses enfants et soudain manquer d’air.

Soupir mécanique, les portes s’ouvrirent.

Elle fut seule à descendre station Liège. À entendre le bruit mat de ses bottines sur le quai. À reprendre son souffle. Elle rejoignit son poste dans la rue froide où grondait la rumeur, écartant le doute, le sentiment de ne pas servir assez la cause.

Déjà bleuissait l’encre à la page de cette journée.

Demain, elle refera ce chemin, prête à rire et à aimer.

Et le jour d’après encore, résistante.

Car nous sommes la terre sur quoi l’espoir est bâti, là où se lève l’aube, là où l’on ne peut se refuser à la vie.

Nous sommes la terre où nous sommes tous des hommes.

À nous de l’écrire.

Une seule cartouche arme mon stylo plume.

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