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koumiko

Titre : Koumiko

Auteur : Anna Dubosc

Éditeur : Rue des Promenades

Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !

Anna Dubosc m‘avait déjà emmené très loin sur le dessin de ses routes tortueuses (ici). Elle nous plonge aujourd’hui dans une autre sorte de sinuosité savoir les circonvolutions de la mémoire, de la vieillesse et de l’amour familial.

Anna Dubosc fait le pari risqué mais réussi d’écrire une auto-fiction en racontant la vieillesse de sa mère, Koumiko Muraoka, qui s’accompagne d’une dégénérescence génétique avec perte de mémoire. Le livre d’Anna Dubosc est tout à la fois un hommage à la femme, à la mère et à la poétesse qu’elle fut et un moyen de préserver par-delà l’oubli (et la mort) sa mémoire.

J’ai bien conscience d’avoir l’impression de labourer l’esprit d’Anna Dubosc, de fouiller dans son être en écrivant ce billet mais j’espère le faire de façon aussi simple et aussi pure mais aussi directe et franche que ce qu’elle a fait vis-à-vis de sa mère dans son livre… Ce n’est qu’une manière pour moi de rendre hommage à la personne qu’elle est et au livre qu’elle a écrit.

Koumiko est une âme en peine, en déshérence, née en Mandchourie, exilée en France, on sent que Koumiko n’a jamais vraiment trouvé sa place nulle part, sauf peut-être dans son pays natal. Ce déracinement perpétuel la pousse à vouloir investir les espaces qu’elle occupe en entassant tout et n’importe quoi parce que tout et n’importe quoi portent en eux des bribes d’elle-même.

Anna Dubosc et sa sœur Zoé restent longtemps aveugles et sourdes au déclin psychologique de leur mère avant d’en prendre la mesure, de lui faire subir toute une batterie de test avant de consentir à la placer dans une maison de repos. Les deux sœurs empruntent le cheminement que tôt ou tard devra emprunter chaque enfant vis-à-vis de ses parents. Affronter leur déclin, c’est aussi affronter sa propre décrépitude à venir, sa propre fin inéluctable.

Mais jamais, au grand jamais, Anna Dubsoc ne le fait avec impudeur ni exhibitionnisme ni pessimisme. En cela son livre n’est jamais triste. Il est constamment ambivalent parce qu’elle oscille entre amour déraisonné et aveuglant pour sa mère et parfois haine envers cette personne qui ne semble plus exister que pour elle, ignorant les autres, aux réactions paranoïaques. Cette dualité, présente aussi bien chez Anna Dubosc que chez Koumiko, reflète la complexité des rapports humains, entre haine et passion, entre rage et tendresse. Ces hésitations constantes se retrouvent aussi dans les termes employés par Anna Dubosc pour parler de sa mère : tantôt « Koumiko », tantôt « maman », tantôt « ma mère », Koumiko est bringuebalée d’un état maternel à un état plus distancié et presque immatériel, l’usage du prénom ayant pour troublante conséquence de rendre les contours de cette mère un peu irréels, un peu flous, comme si Anna Dubosc ne parlait pas de sa mère mais de toutes les mères.

On ne sort pas indemne de ce portrait multifaces entre ombre et lumière.

« Pourtant, c’était le bonheur aussi. Un bonheur qui ne dit pas son nom, jamais très loin du désespoir. »

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