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ceux qui restent

Titre : Ceux qui restent

Auteur : Marie Laberge

Éditeur : Stock

La mort de l’un comme commencement de la vie des autres

Sylvain se suicide au tournant des années 2000, à 29 ans. Il laisse derrière lui une femme, un fils – 8 ans –, un père, une mère et une maîtresse qui vont s’exprime dans ces presque 600 pages qui passent pourtant comme une lettre à la poste.

Marie Laberge propose au lecteur une quête lente et savoureuse non pas de Sylvain, le pendu, dont on ne saura finalement jamais rien en dehors du fait qu’il n’était à sa place nulle part et qu’il a choisi la seule solution possible pour lui : sa propre disparition. Ce vide laisse la porte ouverte à l’expression intime de chacun des personnages : la veuve, Mélanie-Lyne, qui se raccroche à son fils Stéphane et dont la plus grande hantise serait qu’il fasse la même chose et organise donc le plus grand secret autour des circonstances de la mort de Sylvain, la mère de Sylvain, Muguette, qui perd ce qui lui restait de raison si tant est qu’elle en fût pourvue, le père de Sylvain, Vincent, qui se découvre une âme humaniste sur le tard et vient en aide à sa belle-fille, à son petit-fils, à sa femme, et Charlène, la maîtresse, barmaid, qui va créer le fil tendu entre tous ces personnages et notamment Stéphane et Vincent qui vont croiser sa route pour des raisons différentes.

Marie Laberge décortique les sentiments de chaque protagoniste en prenant le soin de les développer sans être ni répétitive ni roborative. On prend donc le temps de s’attacher plus ou moins aux personnages, chacun ayant ses bons et ses mauvais côtés, nul n’étant à l’abri de petites faiblesses qui ne font que faire ressortir leurs côtés profondément humain. Il y a vraiment cette idée tout au long du livre que la mort de Sylvain, personnage fantomatique et pourtant point de départ du récit, permet aux différents protagonistes de prendre le recul nécessaire par rapport à eux-mêmes plus que par rapport au geste de Sylvain, inexpliqué et inexplicable : l’événement tragique qui n’a pour rôle que celui de déclencheur est celui qui pousse ceux qui restent à lancer leurs vies, ou pas…

Ce n’est pas forcément un livre qui laisse des traces indélébiles mais on se prend à prendre un certain plaisir à faire un bout de chemin avec Stéphane, Charlène ou Vincent, les trois personnages principaux, Muguette et Mélanie-Lyne relevant, sans pour autant être inexistantes, de faire-valoir aux premiers cités.

Le démarrage du livre a de quoi laisser perplexe : on se demande où l’auteur veut en venir à juxtaposer les récits de vie de ses personnages. Puis le livre prend toute son ampleur quand elle se décide enfin à se faire se croiser les différents fils de sa pelote narrative. En reliant Charlène, Vincent et Stéphane, elle donne une véritable épaisseur à son histoire qui pouvait rapidement tourner en boucle si elle ne l’avait pas fait.

Et puis Marie Laberge a l’intelligence de laisser la fin suffisamment ouverte pour que le lecteur puisse s’amuser à imaginer la suite de la vie des personnages, leur créer un avenir commun ou pas, heureux ou pas. Marie Laberge offre ses personnages à ses lecteurs, c’est suffisamment altruiste de la part d’un auteur pour le souligner.

Et puis il y a un savant mélange de styles dans ce roman, un peu déroutant au démarrage, il est vrai. Marie Laberge n’écrit pas de la même façon, avec le même niveau de langage pourrait-on dire, quand elle fait parler Mélanie-Lyne et Charlène ou Vincent, par exemple. Il y a dans certains passages une gouaille toute canadienne et l’on se retrouve rapidement à les lire dans sa tête en y mettant l’accent québécois de nos « maudits » cousins ! Sans parler du fait que, tic follement québécois, les personnages parlent de façon très directe et sans complexe ou sans ambages (mais sans vulgarité) de leur sexualité. Ce type de conversations est monnaie courante, me suis-je laissé dire, dans ces contrées outre-atlantique.

Je dois être. Faut-tu avoir besoin pour parler à des morts… remarque que t’es le seul à qui je parle. Les autres sont morts, pis ça finit là. Toi… c’est sûr que t’es mort, mais t’achales, tu reviens, tu restes collé comme si y avait de quoi à rajouter, comme si ça voulait pas finir là. Ça passe pas.

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