Mots-clefs

, , , , , , , ,

fleuve des brumes

Titre : Le fleuve des brumes

Auteur : Valerio Varesi

Éditeur : Agullo

Pas de Pô ?

Autant vous donner la réponse tout de suite : au contraire, je suis chanceux d’avoir lu cette histoire d’eau où il est aussi beaucoup question de vin et de bonne bouffe. Il y est surtout et avant tout question du passé fasciste au cours de la Seconde Guerre Mondiale d’Anteo et Decimo Tonna dont le premier a disparu après avoir pris son bateau sur un Pô en état de crue suite à des pluies diluviennes et dont le corps du second est retrouvé défenestré.

Le commissaire Soneri mène l’enquête sur la mort, accidentelle ou non ?, de Decimo et fait rapidement le lien avec la disparition du frère et leur passé trouble. Il y a là une intrigue solide menée par un commissaire un peu à la marge et très vite perdu dans ses pensées au point de se focaliser sur ses intuitions et d’oublier un peu ses assistants ou sa copine, chacun sachant se faire toutefois entendre auprès de ce personnage bourru mais diablement sympathique.

Mais le livre ne se limite largement pas à cette intrigue dont le dénouement fait plaisir à lire, le lecteur appelant de ses vœux le succès de Soneri. Il y a beaucoup plus dans ce fleuve et dans ses brumes qu’un simple polar. Il y a des personnages trempés dans leurs vies qui semblent ne pas avoir évoluées depuis la fin de la guerre au premier rang desquels Barigazzi qui illumine les premières pages du livre dans un premier chapitre tout bonnement sublime, mêlant poésie et nostalgie de façon tout à fait admirable. Puis, Barigazzi, tout en gardant un rôle prépondérant dans l’avancement de l’enquête, un peu comme s’il tirait les fils dans l’ombre et déplaçait ses différents pions sur l’échiquier de la mémoire et des souvenirs des protagonistes au gré de ses désirs, passe petit à petit, en quelque sorte, en coulisse de ce théâtre humain pour laisser la place à Soneri et ses intuitions, au fleuve Pô et ses débordements.

Valerio Varesi construit son livre sur le modèle du fleuve Pô : des inondations initiales du fleuve à sa décrue qui fait se retirer ses eaux glaciales, l’auteur commence par noyer son commissaire et ses lecteurs pour progressivement, au rythme du retrait des eaux, centimètre par centimètre, dévoiler les pans de son histoire, découvrir un indice supplémentaire. Histoire de pinailler, je n’ai relevé qu’une seule énorme facilité que nous pardonnerons d’autant plus aisément à Valerio Varesi que le reste du récit se tient et bénéficie d’une écriture aussi fluide que les eaux du Pô sont tumultueuses : c’est un peu facile de faire venir la copine de Soneri de Mantoue quand, comme par hasard, le cimetière qu’il cherche est pile poil à Mantoue…

En dehors de ce bémol qui ne s’entend même pas ou si peu qu’il est oublié aussi vite qu’il est apparu, Valerio Varesi écrit sur ce fleuve, sur ces hommes, avec le regard d’un amoureux, d’un passionné qui n’hésite pas à interroger un passé aussi peu glorieux que trouble de son pays. Il ne tombe pas dans le manichéisme et parvient à donner un corps et une âme à tous ses personnages sans juger s’ils sont du bon ou du mauvais côté, surtout en se plaçant 50 ans après les faits.

Un petit mot sur les éditions Agullo, nouvellement créées. Leur catalogue dispose au mois de mai 2016 de trois titres : celui-ci, polar social pur jus teinté de politique, accompagné d’un livre présenté comme beaucoup plus politique et moins polar (Spada de Bogdan Teodorescu) et d’un récit russe flirtant avec le fantastique (Refuge 3/9 d’Anna Starobinets). A travers les thématiques de ces trois livres on sent une ligne éditoriale forte qu’on leur souhaite de conserver, avec des couvertures magnifiques qui renforcent cette marque de fabrique. Longue vie et vivement mes prochaines lectures !

 Chaque année, le fleuve grossit pour la Toussaint, dit encore Barigazzi. Lui aussi célèbre ses morts et va visiter les cimetières. Il caresse les pierres tombales pendant quelques jours et fait miroiter les ossuaires dans les eaux qui, hors de leur lit, stagnent dans la limite des murs des cimetières et décantent en redevenant limpides.

 Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n’imagine le fond avant de s’y être frotté et la drague fait un travail toujours provisopire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? 

 Je m’en serais bien passé. J’ai vécu deux vies : je suis mort et je suis né une seconde fois.

Ressucité, corrigea Soneri : vous êtes resté la même personne.

Malheureusement, on emporte son passé avec soi : le sang en est corrompu pour toujours. 

Publicités