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elijah

Titre : Elijah

Auteur : Noël Boudou

Éditeur : Flamant Noir

Mais qui est le monstre ?

Gabriel, victime, au même titre que sa mère, de violences physiques autant que morales de la part de son père, a 18 ans quand il met fin à son calvaire et celui de sa mère en tuant de manière assez gore son bourreau de père : en guise de « signature », il lui ôte son cœur et l’offre en pâture aux chiens du quartier que son père détestait, comme il détestait à peu près tout et tout le monde.

Gabriel, pour supporter les violences infligées par son père, s’infligeait lui-même des violences supplémentaires, dans le but de dompter la douleur. Ce faisant, il tue toute humanité en lui. Une petite flamme de celle-ci se remet pourtant à brûler quand, juste après le meurtre de son père, sa mère, enceinte, décède à son tour des suites des derniers coups reçus après que les médecins aient réussis à sauver le bébé, privé d’oxygène pendant de longues minutes avec des séquelles irrémédiables. Ce petit frère que Gabriel élèvera seul et à qui il donnera tout s’appellera Elijah.

Construit à travers la violence, la douleur puis l’absence de douleurs et de sentiments (en dehors de la haine), Gabriel poursuit son œuvre de vengeance en devenant à son tour un monstre de violence. Chaque année, à la date anniversaire du meurtre de son père, il tue un autre père violent, tyrannique dans l’espoir de sauver une femme et un enfant, leur donner une chance que lui n’a pas eu. A l’occasion, il ne rechigne pas non plus à supprimer un père violent quand l’occasion se présente.

Libérateur ? Monstre ? Par la faute de qui ? Acquis/inné ? la psychologie de Gabriel se révèle assez simple en définitive tant qu’on n’en recherche pas les causes, du moment qu’on en reste aux conséquences. Parti pris de l’auteur, mais regret de ma part, le récit s’attache plus au pourquoi qu’au comment : j’aurai attendu et aimé plus de développement sur ce qui fait que les victimes subissent silencieusement les sévices, que ce soit au niveau de la mère ou au niveau du fils, les ressorts étant forcément différents. Autorité de la figure masculine et paternelle ? Peur ? Avilissement ? Soumissions ? il y a nécessairement des tenants et des aboutissements qui ne sont pas explorés par Noël Boudou.

Noël Boudou livre un récit à la fois sombre et gore (les méthodes de Gabriel sont particulièrement violentes, sanguinolentes et détaillées) qu’il compense en distillant des petits bouts d’humanité par l’intermédiaire des trois personnages centraux qui gravitent autour de Gabriel : Elijah, Aline et Milo. Ils sont tous les trois autant de facettes de l’amour qui entoure Gabriel, les seuls sources d’amour d’ailleurs : Elijah relève d’un amour fraternel autant que filial, Milo incarne l’amitié la plus sincère et Aline est le visage de l’amour charnel, du couple, que Gabriel ne pensait pas pouvoir rencontrer ni assumer.

Ces chaînes de sentiments positifs sont-elles suffisantes à tirer Gabriel de la spirale dans laquelle il se trouve ? C’est tout l’objet de la fin du livre.

Entre temps, Noël Boudou oppose à la monstruosité de Gabriel celle des bourgeois provinciaux qui font appel à Gabriel pour satisfaire leurs épouses et dont l’un d’entre eux va provoquer Gabriel en lui opposant le même type de comportements que ceux adopter par Gabriel dans sa lutte contre les pères violents. A travers cette opposition de violences, Noël Boudou exige du lecteur qu’il se positionne sur cette question de la monstruosité : qui est le vrai monstre ? Y a-t-il des niveaux de monstruosité ? Une gradation dans la culpabilité ? L’auteur lui-même ne tranche pas vraiment cette question : le déroulé de l’histoire, en tout cas la confrontation de Gabriel aux autres pères violents ou aux bourgeois, n’offre à Gabriel aucune rédemption contrairement aux autres personnages centraux. Elijah exempte Gabriel de tout reproche dès le début du livre et Milo et Aline lui passent toutes ses exactions à la fin du livre.

Ce qui m’a le plus embêté dans ce récit, ce n’est pas tant les partis pris de l’auteur, tant dans le style que dans la nature violente du récit, que l’absence de crédibilité qui trouve sa source dans l’impunité dont bénéficie Gabriel. La nature même de ses victimes, le mode opératoire consistant à ouvrir le ventre de celles-ci pour en extraire le cœur et l’offrir en pâture à des animaux, parfaitement reconnaissable et reproduit à chaque fois, sont autant de marques d’un serial killer dont on image clairement le retentissement des exactions. Les meurtres de pères violents durent depuis dix ans au démarrage de l’histoire et il n’est pas imaginable que Gabriel ait pu passer autant d’années de relative tranquillité, que la presse ne se fisse pas écho de ces assassinats sanglants, quand bien même Gabriel aurait bénéficier d’une couverture au sein de la police…

Enfin, il s’agit d’un premier roman à la structure narrative plutôt intéressante et bien pensée et au style plutôt fluide, parfois un peu rapide : l’auteur est un peu comme un cheval un peu fou lancé au galop. Un poil plus de discipline pour le prochain roman, un peu plus de travail sur la cohérence de l’histoire et Noël Boudou aura de belles heures devant lui.

Une lecture, quoi qu’il en soit, de par son thème et son traitement, à ne pas mettre entre les mains d’âmes sensibles.

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