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Titre : L’homme qui s’envola

Auteur : Antoine Bello

Éditeur : Gallimard

Le jeu du chat et de la souris ou tel est pris qui croyait prendre

Propos liminaire : je sais que je dévoile un peu trop l’intrigue, mais sachez que cela ne vous empêchera pas de prendre plaisir à lire la nouvelle production « belloienne ».

John Walker vit à Albuquerque. Il y a repris l’entreprise de messagerie fondée par son beau-père et en a fait un concurrent des DHL et compagnie. Il a trois enfants, d’un peu tous les âges, une vie de famille bien remplie et une vie professionnelle pour laquelle il se dépense sans compter, de l’argent plus qu’il n’en faut. Et pourtant, il ressent avec une terrible acuité la vanité de sa vie. A se demander « Pour quoi ? », il finit par se dire que disparaître en simulant sa mort et refaire sa vie ailleurs pourrait être une solution.

Walker (l’homme qui marche vers son destin et qui fuit littéralement sa vie « who walks away from his life »), qui ne fait jamais les choses à moitié, s’empare de cette simple problématique pour en pousser l’analyse tellement à fond qu’il finit par mettre son plan à exécution.

Mais c’est sans compter l’intervention de Nick Shepherd, missionné par la compagnie d’assurance pour vérifier la réalité de la disparition de Walker avant de payer la prime à la société que ce dernier dirigeait. Shepherd endosse donc le rôle du berger chargé de ramener la brebis au bercail si tant est que la brebis se laisse attraper.

Se joue alors devant le lecteur un jeu du chat et de la souris où Walker et Shepherd, Antoine Bello s’amusant une fois de plus à jouer sur les noms de ses personnages, changent de pelage au grès des envies de l’auteur. Entre Walker et Shepherd, ce jeu est un peu un jeu de dupes : tout d’abord chacun à tour de rôle à au son « ennemi » au bout de sa lorgnette, littéralement pour Walker qui ne voit d’issue possible que dans la disparition de Shepherd et plus prosaïquement pour Shepherd qui avait retrouvé la trace de Walker, sans que ni l’un ni l’autre ne mette la touche finale à leurs pièges réciproques… ensuite parce que chacun tentera de se mettre dans la peau et dans la tête de l’autre, l’un pour comprendre comment échapper au premier et l’autre pour anticiper les mouvements du second… enfin parce que appréhender le mode de raisonnement de l’autre biaise et fausse forcément son propre raisonnement, car, à partir du moment où on comprend la pensée de l’autre, faut-il agir en accord ou en opposition à cette pensée dans la mesure où le seul paramètre qu’on ne maîtrise finalement pas réside dans le fait de savoir si l’adversaire va agir en accord ou en opposition avec son raisonnement à soi ?

Antoine Bello propose donc un récit où finalement il n’y a pas de perdant mais que des vainqueurs, y compris Sarah, la femme abandonnée de Walker qui parviendra à faire son « deuil » d’un mari qui a choisi de maquiller sa disparition en mort.

Antoine Bello parvient dans ce récit à ne prendre fait et cause pour aucun de ses protagonistes et fait en sorte de n’en rendre antipathique aucun des trois : ni Walker qui pourtant abandonne sa famille, ni Shepherd qui s’obstine à traquer Walker au-delà de toute raison, ni enfin Sarah qui par son aveuglement vis-à-vis du mal-être de son mari est la goutte d’eau qui aura fait déborder Walker.

Si l’auteur joue tout au long du livre avec ses personnages, il n’en oublie pas pour autant, comme à son habitude, de jouer avec ses lecteurs, que ce soit au travers des noms de Shepherd et Walker, que ce soit au travers des jeux de dupe qu’il propose, comme autant de labyrinthes de pensées, à se demander si Antoine Bello et le lecteur ne sont pas respectivement en quelque sorte les pendants dans la réalité de Walker (dont Antoine Bello reconnaît qu’il est un personnage particulièrement autobiographique) et de Shepherd.

Antoine Bello est un fin scénariste de ses romans, il ne fait pas un synopsis de 50 pages pour rien et cette structuration fine de ses histoires oblige forcément le lecteur à se poser mille questions sur les intentions véritables de l’auteur, au-delà des thèmes abordés sur la fuite du temps, sur l’espace de liberté que doit conserver chaque individu pour assimiler et absorber les contraintes inhérentes à la vie familiale, à la vie professionnelle… à la vie tout court. Ce n’est donc certainement pas le livre le plus inventif d’Antoine Bello mais l’un des plus vertigineux dans la mise en abyme à laquelle il invite le lecteur tout en donnant de sa personne. Son réalisme rend cette histoire très (trop ?) proche du lecteur qui se demande s’il pourrait faire la même chose que Walker.

Antoine Bello poursuit donc la construction de son « œuvre », méthodiquement, chaque livre ayant sa propre place dans cet univers multi-facettes et multi-fascinant, chaque livre renouvelant les capacités narratives et/ou inventives de l’auteur.

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