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Titre : Ces rêves qu’on piétine

Auteur : Sébastien Spitzer

Éditeur : Editions de l’Observatoire

Le bruit des bottes

Une chose est sûre, on sent tout de suite quand un livre sort « des tripes » et quand il est le simple, mais déjà complexe, fruit d’un travail. Ces « rêves qu’on piétine » relèvent de la première catégorie même si l’auteur y a fait un travail de recherche considérable pour rendre crédible la moindre de ses entorses à une réalité qui n’est pas toujours connue.

Sébastien Spitzer a donc puisé dans une quantité phénoménale de faits historiques, pour la plupart anonymes, pour en conserver une « substantifique moelle » qui crée la colonne verticale de ce premier roman.

Choisir ainsi de mêler deux trajectoires opposées et pourtant reliées entre elles relève du défi. Assumé et réussi qui plus est.

Les deux fils narratifs de ce roman sont d’une part la fuite d’Ava, gamine née dans les camps de concentration d’une mère qui servait de chaire à officier, emportant avec elle une sacoche contenant des lettres d’un père à sa fille, et d’autre part Magda Goebbels, isolée dans le bunker « de la fin » avec ses enfants. La première tente de sortir d’une folie dans laquelle la seconde achève de sombrer corps et âme. Les deux trajectoires ne sont d’ailleurs pas si opposées au début du récit. Elles ne s’inverseront que parce qu’Ava rencontrer des personnes qui lui permettront de sortir la tête de l’eau alors que Magda vit ses derniers jours, ceux de ses enfants et du régime qui a porté son mari aux côtés d’Adolf Hitler, entourée uniquement des personnes même qui sont à l’origine de la folie dans laquelle elle se noie.

Ces deux trajectoires similaires puis qui se séparent sont d’autant plus marquées qu’elles bénéficient de deux écritures également similaires et différentes. S’il est indéniable qu’on retrouve certaines similitudes de style entre les deux récits, certaines différences apparaissent avant de s’estomper. Les pages relatant la fuite d’Ava, de sa mère et de quelques autres éphémères fugitifs sont marquées par un rythme essoufflé d’écriture : les phrases structurées alternent avec des phrases qui se contentent d’un mot, d’un adjectif, rythmant la course erratique des évadés. Puis, ces passages finissent par gagner, un peu, en sérénité et en calme.

A l’opposé, les passages concernant Magda sombrent dans une folie morbide dont le paroxysme est le meurtre de ses propres enfants perpétré par Magda.

Intercalées entre les fils narratifs, Sébastien Spitzer, en se basant sur les faits historiques, a inventé les lettres de son père adoptif juif adressées à Magda, figure tutélaire et totémique du nazisme, dont la vie de famille a été mise en scène, sur la base d’un mensonge, pour promouvoir le régime et ses idées. Si les lettres sont créées de toute pièce par Sébastien Spitzer, encore une fois, il n’y met qu’une réalité qu’il va piocher dans les livres d’histoire, donnant une force supplémentaire à son récit.

Seul mais intéressant apport, à mon sens, de l’auteur, c’est cette recherche des motivations de Magda vis-à-vis de du régime nazi : pourquoi cette femme s’est-elle laissée manipulée de la sorte ? Qu’en attendait-elle en retour ? Mais Sébastien Spitzer, fort heureusement et fort logiquement, ne prend jamais la défense de Magda, n’excuse en rien les agissements dont elle s’est rendue coupable ou complice.

Ces « rêves qu’on piétine » ne se laissent pas faire : ils demandent un investissement personnel du lecteur pour affronter l’état déshumanisé du monde dans lequel les personnages se débattent, échouent, se relèvent pour certains, touchent du doigt une forme échappatoire. Cette fiction aux forts et puissants relents de réalisme entraîne le lecteur avec elle dans des méandres psychologiques dans lesquels il ne fait pas bon se complaire. Pour le bien-être de son lecteur, Sébastien Spitzer rend hommage à ces quidams qui ont su sortir, peut-être détruits, mais vivants et plus humains que n’importe quel être humain des pièges de cette histoire née dans le cerveau malade de quelques uns.

Ava symbolise l’espoir et Magda la folie, l’une étant à son corps défendant le pendant de l’autre. Une seule en réchappera.

Ce premier roman est plein de promesses pour Sébastien Spitzer pour qui le plus dur ne fait que commencer : survivre à sa propre création et trouver un second souffle.

Avec le lien vers L’Albatros de Nicolas Houguet.

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