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Titre : Vera

Auteur : Karl Geary

Traducteur : Céline Leroy

Éditeur : Rivages

Dublin or not Dublin, that is the question

Sonny est un adolescent irlandais issu d’une famille que nous qualifierons pudiquement de modeste, financièrement et culturellement parlant. Il va à l’école et travaille dans une boucherie et occasionnellement aide son père à réaliser de menus travaux de BTP chez des particuliers. Lors d’une intervention sur un mur d’enceinte, Sonny découvre Vera pour un coup de foudre que son absence d’expérience et de langage l’empêche de bien réaliser ce qui lui arrive.

Sonny et Vera parviendront à vivre un amour aussi intense que court, aussi pur que leur différence d’âge le permet, sans barrière, sans frein, sans raison autre que la passion de deux êtres l’un pour l’autre.

Pour autant, rien n’est simple dans la démarche qui va leur permettre de se trouver. Outre la différence d’âge, la différence de milieu social et donc de culture, de langage, là où tout se passe en définitive, est une épreuve à part entière. Elle retient et Sonny et Vera de franchir le pas plus vite, elle ne permet pas à Sony de comprendre ce qui lui arrive, ni ce qui arrive à Vera, elle l’empêche au premier abord de grandir pour se mettre, du moins est-ce l’idée qu’il s’en fait, à la hauteur de Vera.

Et pourtant, Vera n’est pas supérieure à Sonny, tout comme lui n’est pas supérieur à Vera. Il leur faudra du temps pour qu’ils se rendent compte de leur « compatibilité » qui va bien au-delà d’une simple attirance physique. Il y a quelque chose de profond qui se joue entre ces deux êtres, qui va nourrir la nature de ce qu’ils vont échanger. Ils vont se nourrir l’un de l’autre. Ils vont être simplement l’un et l’autre, l’un pour l’autre.

Quand enfin ils se retrouvent, s’opère une coupure entre eux et le reste de leurs mondes. Ces mondes leur deviennent étrangers, indifférents. On ne sait pas trop si ce sont eux qui s’en coupent ou l’inverse. Cette liberté n’a pourtant pas l’éternité devant elle. La vie, l’autre, pas la vraie, va se rappeler à l’un comme à l’autre : à travers la maladie de l’une, à travers la réalité matérielle de la vie pour l’autre.

Au-delà de la pureté de la relation entre Vera et Sonny, Vera représente quand même une sorte d’idéalisme pour Sonny. Non pas qu’il cherche à provoquer quoi que soit qui serait de nature à la sortir de sa situation mais Vera correspond aussi à une soif d’autre chose qui émane de Sonny. A ce titre, Sharon, l’autre personnage féminin fort de cette histoire, est le pendant de Vera, son contraire, le réalisme que Sonny prend en pleine tête par petits shoots successifs.

Karl Geary a pris un parti osé pour écrire son roman. Il l’écrit à la deuxième personne du singulier : le « tu » français et ce « you » anglo-américain qui peut vouloir dire tu comme vous… Ce « tu » s’adresse à Sonny, décrit Sonny, éblouit Sonny de tout l’amour dont est capable le narrateur. Vera ? Oui et non. L’écrivain ? Oui et non. Le lecteur ? Assurément, comme témoin extérieur et tellement impliqué dans la vie de Sonny.

Et puis il y a ce temps, au passé, qui laisse traîner cette impression que cette histoire est vouée à se terminer avant même presque d’avoir commencé.

Karl Geary s’empare d’un sujet, pas tabou, mais particulièrement compliqué à traiter sans tomber dans le voyeurisme ou la démonstration glauque. Pas de sentiment mièvre ni de faux semblant ni de surenchère gratuite et malsaine dans ces lignes : juste une histoire forte entre deux êtres que tout, à part l’amour, semble devoir séparer.

« Vera » est aussi et avant tout un roman d’atmosphère, un roman d’apprentissage qui montre qu’on grandit et qu’on mûrit à tous les âges et qu’on n’a jamais vraiment fini de découvrir les autres et donc, profondément, soi-même. Ce n’est pas un roman qui donne envie d’être Sonny ou Vera, qui imposerait une identification artificielle du lecteur aux personnages, mais un roman qui donne envie d’avoir leur liberté, leur pureté, leur candeur, de déambuler dans les rues tantôt grises et tantôt ensoleillée de Dublin, ville polymorphe.

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