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Titre : Espace lointain

Auteur : Jaroslav Melnik

Traducteur : Margarita Leborgne

Éditeur : Agullo

(Pou)voir sans être vu

Megapolis. Ses habitants, tous aveugles, vivent dans leur « espace proche » : grâce à des émetteurs/capteurs, ils parviennent à se repérer, s’orienter, se reconnaître sans rien connaître réellement de ce qui les entoure, sans rien voir, simplement percevoir. Toutefois, cette situation ne semble pas leur peser dans la mesure où ils ne connaissent que cela depuis plusieurs générations. La cécité s’est imposée comme la normalité.

Pourtant un jour, Gabr Silk se découvre soudainement voyant, bien qu’il ne puisse mettre de mots sur ces maux puisqu’il ne sait pas ce que cela signifie. Il y a bien des légendes qui courent sur des aveugles-nés qui souffrent du syndrome de l’ « espace lointain »[1] : passer de la perception sensorielle de ce qui est proche à la vision de tout ce qui se trouve au-delà de cet espace proche qui contenait jusqu’alors les limites de leurs perceptions.

A partir de l’instant où Gabr prend pleinement conscience et dévoile aux autorités le fait qu’il voit, sa vie bascule dans une succession d’aventures plus ubuesques les unes que les autres. La première force de Jaroslav Melnik réside dans sa capacité à perdre son héros tout comme il perd son lecteur qui subit les événements au fur et à mesure qu’ils surviennent sans avoir prise sur eux, à l’image de Garb qui ne comprend pas ce qu’il lui arrive, qui ne sait plus qui il est, qui n’a plus de place nulle part. Ses coreligionnaires aveugles le pourchassent pour lui rendre sa cécité pendant que des activistes, anciens aveugles ayant perdu puis recouvré leur cécité, le kidnappent pour lui attribuer de force la mission de mettre à bas le système en détruisant les instruments de repères de la population.

La seconde prouesse de l’auteur est de circonscrire son récit à une mégapole sans nom, sans localisation, sans temporalité et surtout sans connexion avec l’extérieur, avec l’espace lointain : n’y a-t-il aucune autre mégapole ? y a-t-il un au-delà de la mégapole ? Les autres potentielles mégapoles seraient-elles à l(image de celle où vit Gabr ? Ces questions hantent Gabr et surtout le lecteur, rendu aussi aveugle que Gabr par l’auteur. Jaroslav Melnik cantonne ainsi son héros et ses lecteurs dans un espace proche dont ils ne pourront se dépêtrer seuls.

Ce n’est d’ailleurs par parce que Gabr recouvre la vue qu’il comprend mieux ou appréhende mieux le monde qui l’entoure ou le système dans lequel il vit et qu’on lui ordonne d’anéantir.

Pendant deux bons tiers du livre, Jaroslav Melnik mène son héros et son lecteur en bateau : aveugle, le lecteur l’est donc aussi, visuellement et intellectuellement. L’auteur se joue de lui et le balance à droite à gauche selon son bon vouloir.

Et puis, troisième performance de l’auteur, dans le dernier tiers du récit, le héros et le lecteur, récompensés d’avoir surmonté toutes les embûches semées par l’auteur, vont voir tout se mettre en place, tout faire sens, tout s’imbriquer jusqu’au dénouement final.

Et le lecteur de comprendre, en même temps que Gabr, que 1/ les dissonances cognitives[2] induites par les découvertes faites par Gabr sur son monde et sur ceux qui le gouvernent n’ont au final aucune prise sur ses semblables qui eux ont conservé leur cécité, 2/ il en va de même pour nous, lecteurs : nous refusons souvent de remettre en cause notre propre situation quand bien même nous aurions tous les signaux pour comprendre qu’elle n’est pas juste, 3/ ce sentiment de sécurité et cette volonté de ne rien changer à un espace qui semble fonctionner normalement (parce qu’on n’a jamais rien connu d’autre) est partagé y compris par ceux qui connaissent la vérité : chacun à son niveau est convaincu que sa situation est normale et qu’elle n’appelle aucune remise en cause alors que la remise en question devrait être le moteur de toute vie qui se voudrait évolutive et qu’on ne peut avancer sur la base du principe du « ce qui s’est toujours fait doit toujours se faire » et 4/ avant de remettre en cause un système, ne faut-il pas commencer par se remettre en cause soi-même ?

Jaroslav Melnik parvient à donner un sens profond à toute son histoire : celle collective de plusieurs groupes d’êtres humains (ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui veulent le renverser et ceux, les aveugles, les plus nombreux, qui vivent sans se poser de question) sans obérer celle individuelle de Gabr qui se pose quantité de questions sur qui ou ce qu’il est, sur son rôle, sur son devoir, sur ses responsabilités.

Ce récit particulièrement dérangeant et perturbant (dans le plus positif des sens) vient provoquer le lecteur dans sa zone (je n’ose dire dans son espace) de confort, dans son rapport à la norme. Dans un monde d’aveugles, les voyants sont rois mais sont finalement tout autant soumis à un isolement, à une limitation de leurs libertés. Ceci signifie très certainement que la solution n’est pas à trouver dans le système (et par voie de conséquence pas non plus dans sa chute) mais dans l’humain. Cet espace lointain est un ailleurs qu’on ne sait pas définir, qu’on ne sait pas distinguer juste différent… ou pas ! Gabr est un Sisyphe post-moderne qui aurait décidé de laisser tomber son rocher et d’aller voir sur d’autres montagnes si les rochers ne sont pas moins lourds à porter. Pas sûr que l’ange Gabr n’apporte que des bonnes nouvelles…

Par contre, la bonne nouvelle, et c’est tout vu, c’est qu’Agullo nous a trouvé une pépite supplémentaire.

 

[1] Employée en cosmologie, cette expression tire son nom du fait qu’elle désigne une partie de l’espace située par convention au-delà de deux millions de kilomètres de la Terre, région lointaine qui ne peut être que difficilement le sujet d’études.

[2] tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction l’une avec l’autre. Le terme désigne également la tension qu’une personne ressent lorsqu’un comportement rentre en contradiction avec ses idées ou croyances.