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Titre : L’art de perdre

Auteur : Alice Zeniter

Éditeur : Flammarion

To be or not to be

Ali. Hamid. Naïma. L’histoire pourrait se résumer à ces trois prénoms.

Le grand père. Le fils/père. La petite-fille/fille.

L’algérien. Le harki. La deuxième génération.

L’enraciné déraciné. L’apatride. La déracinée enracinée.

 

Sous forme de triptyque, Alice Zeniter retrace le parcours d’une famille d’origine algérienne sur trois générations : celle du grand-père qui a pris la décision de fuir l’indépendance algérienne parce qu’il avait plus ou moins (tout étant une question de point de vue) « collaboré » avec les militaires français ; celle du père, né en Algérie, qui a rejoint la France à l’âge de sept ans ; celle de la fille, née en France qui part sur les traces de ses origines.

Ce roman est avant tout un roman du mouvement, représenté par le déroulé de l’histoire et symbolisé par l’origine du mot harki qui vient de harka, le mouvement. Ce mouvement est à la fois un mouvement vers l’avant, quand il est une fuite, et un mouvement cyclique, quand il est un retour.

C’est aussi un roman sur la famille, son développement et son repli sur soi. Ali et ses frères construisent une maison à laquelle ils rajoutent des extensions pour pouvoir loger tout le monde de façon indépendante et pourtant, tout le monde se retrouve tout le temps dans la pièce principale de la demeure historique. Dans cette image résident toutes les contradictions de la famille qu’on aime détester ou qu’on déteste aimer à tour de rôles.

L’ombre du mektoub plane sur le récit d’Alice Zeniter. Roman des origines, inconnues et mystérieuses, comme si tout être humain était tenu par une sorte de prédestination à revenir à elles, aussi lointaines soient-elles, cet art de perdre répond à cette absence de choix que représente le mektoub. Ni vraiment destin ou destinée, ni vraiment fatalité, le fait que des éléments extérieurs prennent les décisions à votre place rend compte à mon sens cette idée. Ainsi en va-t-il des algériens, écartelés entre militaires français et activistes du FLN qui décidaient pour les populations ce qu’elles devaient faire ou non. Ali se retrouve pro-français non pas par choix, même s’il ne s’oppose pas au mektoub qui le dirige vers cette situation quand il se présente, mais par l’action d’un commandant français et parce que l’autre famille locale était plutôt pro-FLN. Le mektoub serait donc cette notion que vos routes vous sont imposées ET que vous ne cherchez pas à en trouver d’autres. Il y a certainement une autre raison d’être du mektoub, en tout cas pour Ali : il constitue pour lui une justification de ce qu’il lui arrive, c’est la part d’arrangements avec lui-même qu’il s’arroge, soit pour nuancer sa chance ou passer sur ses désarrois, dans la mesure où il n’a provoqué ni l’un ni l’autre. Le mektoub devient alors ce que le destin était pour Hegel (merci Alice Zeniter pour la référence) : un retard du sens sur les événements.

Revenons à la structure du livre. Chaque partie va s’attacher plus particulièrement à un personnage. La première concerne bien évidemment le grand-père, Ali, et s’intitule « L’Algérie de papa » en référence à De Gaulle (« L’Algérie de papa est morte »). Effectivement, celle de papa, ou du grand-père pour Naïma, sombre petit à petit dans une haine exacerbée et l’exil est la seule solution envisagée par Ali. Cette partie marque d’une pierre noire la première des pertes de la famille d’Ali : celle de ses racines, celle de la terre. Cette perte s’accompagne d’un espoir : l’accueil d’une nouvelle terre, de l’autre côté de la mer.

La seconde partie, intitulée « La France Froide » dresse le portrait de l’adolescence d’Hamid en France, de l’arrivée de sa famille, de ce qu’on pourrait tenter d’appeler son installation tant bien que mal. Mais pas de son intégration, jamais. Cette seconde vague de perte emporte avec elle le langage : celui que la mère d’Hamid ne s’appropriera jamais, le français, celui qu’Hamid et ses frères et sœurs perdront petit à petit, l’algérien. Se pose alors la question de savoir ce que représente le langage et sa perte ou sa non appropriation : que les enfants perdent leur langue natale et c’est l’autorité paternelle qui en est irrémédiablement ébréchée, conserver la langue c’est peut-être se couper d’une hypothétique intégration… Ainsi en va-t-il aussi de la perte du lien religieux. Hamid se retrouve dans la peau de l’apatride : il n’est plus algérien pour les algériens et il n’est pas français pour les français, comme si sa nationalité était restée dans la mer, entre les deux pays.

« L’Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des terroristes. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d’accueil. » Les images d’Alice Zeniter sont aussi fortes et puissantes que simples et évidentes. « Peut-être vaut-il mieux qu’on ne les appelle pas. Aucun nom proposé ne peut les désigner. Rapatriés ? Le pays où ils débarquent, beaucoup ne l’ont jamais vu, comment alors prétendre qu’ils y retournent, qu’ils rentrent à la maison ? Et puis, ce nom ne les différenciait pas des pieds-noirs qui exigent qu’on les sépare de cette masse bronzée et crépue. Français musulmans ? C’est nier qu’il existe des athées et même quelques chrétiens parmi eux et ça ne dit rien de leur histoire. Harkis ? Curieusement, c’est le nom qui leur reste. Et il est étrange de penser qu’un mot qui, au départ, désigne le mouvement (harka) se fige ici, à la mauvaise place et semble-t-il pour toujours. » Si dans cette partie Hamid ne parvient jamais à s’intégrer, quel terme violent au final, au moins s’émancipe-t-il de ses parents, prend-il ses distances avec ces racines l’entravent.

Cette difficulté à nommer correctement, ou ce souci à mettre des étiquettes systématiques selon le point de vue où on se place, entre en très forte résonance avec la situation actuelle dans laquelle les attentats de ces dernières années ont plongé la société française. Vouloir mettre des mots ou des étiquettes sur le terrorisme et les terroristes, au-delà de ces deux mots-ci ou de ces deux étiquettes-là, ne peut fatalement conduire qu’à l’amalgame.

La dernière partie, qui s’attache au personnage de Naïma et s’intitule « Paris est une fête », bouclera la boucle entamée par le grand-père : Naïma entreprendra le trajet « en arrière » que son père n’a jamais voulu faire, celui vers l’Algérie. Mais ce ne sera jamais celle de l’enfance paternelle ou de son grand-père. C’est donc la partie de la perte ultime : celle du rêve, des illusions, d’un mythe. Tant qu’aucun membre de la famille ne fait ce voyage retour, le champ des possibles est encore ouvert. Le pas et la mer franchis par Naïma provoquent la fin de l’histoire. Le fait de clore ainsi le récit en sonnant le glas des espoirs peut paraître violent et pourtant Alice Zeniter accompagne cette touche finale de calme, de douceur et d’apaisement comme si Naïma avait fait la paix avec elle-même et avec ses aïeuls.

Et pourtant Naïma rejoint en quelque sorte son père et son grand-père. A travers le choix qui s’offre à elle et qu’elle ne peut faire, elle embrasse le mektoub si cher à son grand-père, elle devient la déracinée en faisant le chemin de la France à l’Algérie, s’éloignant de ses racines françaises qu’elle ne pourra, malgré le trajet retour vers la France, jamais retrouver dans leur complétude dans la mesure où à l’occasion de son passage sur les chemins de ses ancêtres elle a forcément emporté avec elle des poussières de son passé. Elles auront fait leur lit, pris la place d’autres racines, d’autres souvenirs. En cela, elle comprend enfin l’attitude de son père : elle n’est plus ni française ni algérienne… elle n’arrive plus à être elle-même, à être soi dans le sens où elle ne pourrait plus être caractérisée par qui elle est mais par ce qu’elle représente.

Quand bien même chaque génération assume-t-elle sa dose de perte et provoque-t-elle la disparition d’une bonne partie de ce qu’elle véhicule, elles ne sont pas moins à la fois responsables de la reconstruction entreprise à chaque fois par la génération suivante, qui vient écrire une nouvelle page de l’histoire familiale, et témoins d’une transmission qui se fait cahin caha. Alice Zeniter inscrit cette histoire dans une odyssée homérique dont le héros n’aurait pas qu’un seul visage, qu’un seul âge mais serait protéiforme.

Cet « Art de perdre » est une petite merveille d’écriture, de style, de construction, d’idées, d’humanité, de vie, d’espoir malgré tout, d’envie, d’intime… un petit bijou.