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Titre : Sentinelle de pluie

Auteur : Tatiana de Rosnay

Traduction : Anouk Neuhoff

Éditeur : Héloïse d’Ormesson

Rien que de l’eau, de l’eau de pluie, de l’eau de là-haut

Oserai-je dire que je n’avais jamais lu de livre de Tatiana de Rosnay ? Oserai-dire que je fus même surpris de découvrir que ce livre était une traduction, moi qui pensait que cette dame écrivait en français ? Oserai-je dire que je fus charmé par cette lecture ?

La plus grande satisfaction de ce récit réside dans la pluie. En plaçant son histoire pendant une crue centennale à Paris, Tatiane de Rosnay prenait un risque non négligeable. De par ce contexte, cette pluie diluvienne devenait de facto, si ce n’est un personnage à part entière, du moins le seul élément de décor du livre. Cette pluie opère, sous la plume de Tatiane de Rosnay, comme un voile, comme une chape de plomb qui emprisonne les protagonistes, les maintient sous pression. On imagine aisément les scènes d’un film qui seraient toutes de la couleur de la pluie, toutes oppressantes, toutes humides. On imagine aisément un décor de théâtre sur les fenêtres duquel couleraient des filets d’eau ininterrompus !

Dans ce Paris humide, débordant, Linden et Tilia retrouvent leurs parents, Laurent et Paul pour célébrer le soixante-dixième anniversaire du paternel. Ces retrouvailles seront l’occasion de crever quelques abcès entre les membres de cette famille particulière : Paul est arboriste et passe sa vie à sauver des arbres plutôt que de s’intéresser vraiment à ses proches, Lauren a tout laissé lors d’un voyage en France pour rester avec Paul, Linden et Tilia (les deux portant le nom du tilleul, l’un en anglais, l’autre en latin) sont respectivement un grand photographe mondialement célèbre et une artiste à la vie brisée successivement par un accident de voiture, un premier mariage qui s’est achevé en eau de boudin et un second mariage avec un anglais alcoolique dans lequel elle ne trouve aucun épanouissement ni personnel ni professionnel.

Les accidents subis par Lauren et Paul vont provoquer la résurgence du passé et fissurer la belle harmonie de façade qui régnait jusqu’à présent au sein de cette famille.

Les expériences malheureuses de Tilia, sa relation difficile avec son mari alcoolique, l’homosexualité de Linden, les relations entretenues avec un père qui semble extérieur à sa propre famille, celles vécues avec une mère qui aime ses enfants mais cherche avant tout à se protéger elle-même, à ne jamais mettre en péril ni sa situation ni celle de son mari… tous ces éléments opèrent comme autant de tumeurs qui se réveillent et mettent en jeu les fragiles équilibres entre les quatre personnages centraux du roman.

Il y a certes quelques passages dont l’auteur aurait pu faire l’économie, quelques longueurs, mais on ne s’ennuie jamais et on suit avec intérêt les pérégrinations de Linden, un des personnages principaux mais surtout le narrateur de l’histoire. Le point de vue proposé au lecteur épouse celui de Linden et est donc forcément subjectif. Cela se ressent notamment dans les jugements de Linden sur sa sœur, sa mère, son père, le mari de sa sœur… Cela rend le récit de Tatiana de Rosnay plus humain et lui évite d’être désincarné.

C’est le regard photographique de Linden qui permet à Tatiana de Rosnay de faire de Paris et de la crue le décor réussi de son récit. A travers les yeux de Linden, la pluie prend littéralement corps devant ceux des lecteurs. Il y a trop de romans dans lesquels le décor raté gâche l’ensemble du récit pour ne pas noter quand cela est particulièrement bien fait.

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