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Titre : Et nous ne vieillirons jamais

Auteur : Jennie Melamed

Traduction : Marie de Prémonville

Éditeur : Anne Carrière

De boue et de sang

Bon, lourde tâche que de résumer ce livre… Commençons par les personnages centraux du récit : il s’agit de jeunes filles, à peine adolescentes pour les plus âgées, isolées avec leurs familles sur une île où elles vivent en vase clos au sein d’une communauté post-apocalyptique régie par une sorte de gourou et soumises à pléthore de règles qui les maintiennent sous une coupe patriarcale loin des « Terres Perdues », celles au-delà des étendues d’eau qui baignent l’île.

Les règles qui gouvernent la vie sur l’île n’ont pas d’autres buts que de maintenir l’île isolée au milieu de ses secrets et de réduire au silence ses habitants. Le style de Jennie Melamed rend parfaitement l’atmosphère glaçante dans laquelle cette communauté tente de vivre. Le terme vivre est d’ailleurs particulièrement déplacé tant personne ne semble être en capacité de vivre : la survie est le mot d’ordre de l’organisation qui oppresse les habitants de l’île, la peur et le respect des règles finissant de faire office de chape de plomb.

La société dans laquelle les adolescentes grandissent est un monde replié sur lui-même, froid et effrayant, bâti sur un socle constitué exclusivement de rites et de règles dont le seul objectif est un formatage en bonne et due forme de ces jeunes filles. Dès l’apparition de leurs premières menstruations, les voilà jetées dans les bras des hommes à marier de l’île, quelque soit leur âge. Elles quittent les griffes de leurs pères qui abusent d’elles en toute légalité pour tomber dans celles de leurs futurs maris au cours de bacchanales que les habitants tentent de faire passer pour de simples appariements maritaux !

Enfermer, réduire au silence, opprimer pour mieux diriger semblent être les credos qui sous-tendent l’organisation générale de cette communauté.

A travers une sacralisation des terres de l’île, présentées comme un havre de paix, de sérénité et de sécurité, par opposition aux terres perdues, présentées comme le danger extérieur qui pourrait venir perturber la bonne organisation de l’île, le pouvoir en place, qui concentre dans les mêmes mains l’ordre séculier et religieux.

A travers son récit, Jennie Melamed tente de répondre intelligemment à répondre à la question suivante : « qu’est-ce qui se cache sous la boue ? ». Si l’auteur donne bon nombre d’éléments, décrits précisément certains rites, pour influencer le lecteur dans ses interprétations, elle n’en laisse pas moins beaucoup de pistes que le lecteur devra emprunter seul. Le lecteur doit faire l’effort qui semble être refusé aux adolescentes qui vont pourtant entrer en rébellion : le rythme de l’habitude et de la tradition doit empêcher les jeunes filles de se poser des questions, de remettre en cause le système existant.

Vous aurez compris que ce roman est écrit pour déranger le lecteur, pour l’obliger à s’interroger sur le rôle des habitudes, des traditions et la nécessité vitale de ne jamais prendre les choses pour acquises car elles se révèlent souvent être des fausses pistes, des chausses-trappes.

Utopie qui vire au cauchemar, patriarcat dévoyé au plus profond de sa chair, souffle de liberté (de penser, d’agir, d’être), ce roman dense exigera beaucoup de son lecteur mais lui offrira plus encore. Une longue épure de plus de quatre cents pages magnifiquement écrite, sans aucun relâchement que ce soit en terme de style ou de rythme. Une belle et sombre découverte.

 Les pensées deviennent des mots, répond Caitlin, citant Notre Livre. Les mots deviennent des actes, les actes des habitudes. Surveillez vos pensées, ou bien vous vous retrouverez à vous battre pour des causes auxquelles vous n’avez jamais vraiment cru.