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Titre : Le codex des espions

Auteur : Patrick de Friberg

Éditeur : French Pulp

Espion, lève-toi.

Pour ceux qui n’auraient pas lu « Nous étions une frontière » du même auteur, paru chez French Pulp en 2017 : vous allez le lire et vous revenez après…

Pour ceux qui auraient déjà lu « Nous étions une frontière » du même auteur, paru chez French Pulp en 2017 : c’est une suite, 30 ans après, et c’est au moins aussi bon…

Je pourrai m’en tenir là, rappeler que les personnages de Lefort, de Carignac, de Poutine, croisés tous au détour des pages du précédent livre, habitent celles que vous pourriez être amenés à tenir entre vos mains si vous décidez de lire ce livre après m’avoir humblement lu.

Mais on peut aller un petit peu plus loin. Au-delà de l’histoire inventée par Patrick de Friberg, il y a une réalité de jeux de pouvoirs (il y a autant de jeux que de pouvoirs) dont il nous montre le verso, la face cachée de la lune, la partie immergée de l’iceberg, bref, la partie obscure qu’on voudrait taire.

La vraie gageure de Patrick de Friberg, remportée haut la main cela dit en passant, est de ne pas sombrer et de ne pas se noyer dans la fange des théories complotistes. Aurait-il mis en scène des journalistes qu’il aurait, à mon sens, basculé du côté obscur de la force. Mais ses personnages sont au cœur même du système qu’ils ne savent plus trop bien s’ils doivent le sauver ou l’enterrer, au risque de s’enterrer eux-mêmes… mais pas forcément de se sauver tant le système est plus fort que les individus.

Et pourtant, ces personnages-là ne manquent pas de force, de rouerie, d’intelligence et de persévérance, de capacité d’anticipation, quelques années en avance. Ils sont retors, manipulateurs, rusés et malins.

A travers les manigances de Poutine et de Carignac, tous deux anciens espions qui se sont opposés dans le Berlin des années 80 et dont le premier nommé est maintenant président d’une nation qui opère un retour vers l’orthodoxie, Patrick de Friberg attire l’attention du lecteur d’une part sur le pouvoir de la religion et d’autre part sur le pouvoir de l’interprétation de la religion et de l’utilisation, souvent abusive, de la religion.

Et derrière ces considérations de géopolitique, il y a toujours, chez Patrick de Friberg, l’intérêt de l’humain. Les personnages de Patrick de Friberg occupent tout l’espace. Ils sont pourtant membres d’une confrérie particulière, une cohorte de l’ombre, des fantômes dont on ignore l’existence. Aucun n’est pour autant prêt à lâcher son petit morceau de vie.

Le personnage de Lefort est à ce titre particulièrement emblématique. Patrick de Friberg place Carignac et Lefort dans la maison familiale de Carignac où ils échangent sur la situation et les événements actuels et leurs liens avec ceux de Berlin en 1988. Patrick de Friberg fait de ces discussions des monologues : seul Carignac parle et les interventions de Lefort ne sont pas insérées dans le récit sous la forme de dialogues répondant à Carignac mais comme des pensées de Lefort, comme s’il n’était pas vraiment présent. Lefort ne prend véritablement corps dans les discussions qu’à partir du moment où la situation dégénère et exige de sa part une implication physique.

Patrick de Friberg a ainsi, sur un de ses personnages, cette admirable phrase : « L’homme […] n’était plus qu’un fantôme vivant d’un passé reconstitué ». Son existence même repose sur un artifice.

Patrick de Friberg invente une histoire pour mettre en perspective les hommes derrière l’Histoire, derrière les manipulations perpétrées par les protagonistes de cette histoire. Il entremêle les pouvoirs en montant cette rivalité à travers les époques entre la France et la Russie néo-impériale, rivalité dont les Etats-Unis sont tenus à l’écart. Patrick de Friberg s’en tient à une vision bipolaire très européenne mais qui a le mérite de ne pas perdre plus que de nécessaire le lecteur dans les chausse-trappes de l’auteur.

Tout cela fait de ce récit un livre fascinant à la fois sur le fond et sur la forme qu’on ne lâche avec plaisir qu’une fois le livre terminé.